LA RELIGION ÉGYPTIENNE
Dans l’immense champ de la littérature égyptienne et dans des textes de toute époque, Brugsch découvre le dieu de notre philosophie classique « l’être suprême, créateur et gouverneur du monde, insaisissable et éternel ».
Dieu est l’unique qui a tout créé, — Dieu est l’esprit caché, l'esprit des esprits. — Dieu est celui qui existait dès le commencement. — Dieu est caché et personne ne connaît son visage, — Aucun homme ne peut le nommer, — Son nom est un mystère pour ses enfants. — Dieu est la vérité. — Il se nourrit de la vérité. —- Dieu est la vie et personne ne vit que par lui. — Dieu est l’être même, — Dieu est le créateur du ciel et de la terre —, le créateur de tout ce qui est dans le monde, etc.
Ainsi, « par-dessus les noms des divinités particulières se dresse le concept général de Dieu ; car avant que la langue fût parvenue dans sa plus ancienne époque à lui prêter une expression adéquate, le cœur de lPhomme était déjà rempli de l’existence d’un être suprême et convaincu de la toute puissance du créateur du ciel, de la terre et de toutes les choses qui y sont Dieu dégagé de tous noms et de toutes formes n’était pas pour les Egyptiens une conception inconnue et encore obscure, car depuis le temps des Pyramides jusqu’à l’époque grecque et romaine, il est le fondement de leur riche mythologie. Dieu est la source pure de laquelle dans la nuit sombre du passé le grand courant des histoires mythiques a reçu ses eaux, qui, semblables à celles du Nil, se sont ramifiées au cours des siècles en larges bras et canaux. »
Ce dogme du monothéisme égyptien a été fortement ébranlé ces dernières années par les travaux de Mas-
1 Brugsch, Religion und Mythologie der alten Ægypter, Leipzig, 1884-88, p. 89, 90, 93,
péro, Erman et Naville’. Et l’on peut dire que sous la forme que lui donnaient Brugsch et Pierret, il est abandonné par tous les égyptologues.
Et d’abord il n’y a pas une religion égyptienne mais des religions égyptiennes. A travers les milliers d’années de l’histoire des deux Egyptes, le nom des dieux a pu rester sensiblement le même, les cultes et la pensée religieuse ont profondément varié. Il ne nous est pas possible, dans l’état actuel de l’égyptologie, de fixer avec précision les différents stades de cette longue évolution. Il faut aussi distinguer entre les religions locales et les cultes officiels de l'Etat organisé, entre les croyances populaires et la théologie des prêtres.
En tout cas un fait reste certain : la religion populaire est dès ses premières manifestations connues, un naturalisme polythéiste”. Partout l’Egyptien a vu des esprits et des dieux : dans les astres du ciel, dans les forces de l’atmosphère, dans les manifestations de la vie animale et végétale. Au lieu de monothéisme il y avait ici comme chez les autres peuples animisme, fétichisme, totémisme. Et à aucune époque la religion égyptienne ne s’est dégagée de ce fond primitif. Toutes les superstitions, la sorcellerie, la magie, la zoolâtrie se sont maintenues et ont refleuri jusque dans les époques de haute culture. Le panthéon n’a cessé de s’enrichir, les dieux n’ont cessé de se diversifier et de s’organiser
1 Maspéro, Etudes de mythologie et d'archéologie égyptiennes Tome II, Paris 1893, p. 189-278. La mythologie égyptienne et les travaux de MM. Brugsch et Lauzone.
? Erman, Die ægyptische Religion, traduction française de Ch. Vidal, Paris 1907, p. 11 à 16.
Naville, La religion des anciens Egyptiens, Paris 1907, p. 37 à 41.
J. de Morgan, Les Premières civilisations, Paris 1912, p. 211-212.
A. Moret, L'Egypte avant les Pyramides dans Au temps des Pharaons, p. 89 à 150.
A ANRT AE 4 ADDRESS
ORGANISATION THÉOLOGIQUE. L'ENNÉADE 273
en mythes compliqués : dieux des vivants et dieux des morts, dieux à forme animale et dieux à forme humaine. Nous trouverions difficilement chez aucun autre peuple un polythéisme plus varié.
L'Egypte n’était d’abord qu’un ensemble de petits territoires indépendants les uns des autres et la division féodale devait persister même lorsque les Pharaons eurent réuni tous les normes sous le même sceptre’. La religion devait porter la marque de ce morcellement fondamental. Chaque région et chaque ville avaient leurs dieux, leurs légendes, leurs cultes, qu’elles conservèrent fidèlement jusqu’à la fin.
A côté des divinités locales nous trouvons un certain nombre de dieux communs à tous les habitants de la vallée et du delta. Le soleil Rà en ses formes et ses marifestations diverses était partout le plus grand des dieux. À côté de lui la lune Ahou qui remplaçait Rà pendant la nuit, Nouît le ciel et Sibou la terre, Hâpi le Nil et Osiris le dieu du monde occidental de l’ombre souterraine.
Les relations économiques et politiques entre villes et provinces devaient ici, comme chez les Sémites, aboutir à des alliances entre les religions locales. Le dieu particulier de la cité donnait asile dans son sanctuaire aux cultes des autres divinités. Mais il ne perdait rien pour cela de son importance ; il restait toujours pour ses fidèles le grand dieu protecteur des hommes et le seigneur du pays *.
Il ÿ avait là le point de départ d’une organisation
1 De Morgan, op. cil., p. 234 à 238.
Maspéro, Histoire ancienne 1, 296 à 305.
2 H. O. Lange, Les Egyptiens dans le Manuel de Chantepie de la Saussaÿe, p. 86 à 89. Naville, op. cit, p. 90 à 94. Maspéro, Etudes de mythologie et d'archéologie II, p. 205 à 236.
religieuse. De très bonne heure nous pouvons constater l'existence de spéculations théologiques et une tendance à grouper les dieux voisins à côté du dieu local en familles divines. C’est ce qu’on a appelé les triades et ennéades :.
Nous connaissons surtout la théologie solaire d’Héliopolis qui, dès la fin du ii° millénaire, paraît s’être imposée à toute l'Egypte. Les prêtres héliopolitains adoraient une neuvaine de dieux à la tête desquels ils avaient placé Râ-Toum le soleil. De l'ancêtre créateur étaient sortis quatre couples de divinités, Shou-Tafnouît, Keb-Nouît, Osiris-Isis, Set-Nephtys. Les neuf dieux représentaient les divers éléments de la création.
Nous constatons dans cette généalogie de dieux et dans cette cosmogonie un effort de la théologie égyptienne vers une certaine unité. « L’ennéade marquait un progrès sur le polythéisme particulariste que lanalyse des textes nous révèle : elle éliminait les dieux secondaires, mettait en lumière un petit nombre de types facilement acceptés de la population, les déduisait hiérarchiquement l’un de l’autre, et, par ses combinaisons variées avec les triades, fondait les dogmes locaux dans la doctrine universelle”, »
Les collèges sacerdotaux des diverses villes d'Egypte en adoptant la classification héliopolitaine remplacèrent Toum par leur dieu local’. A Thèbes le chef de l’ennéade était Amon.
1 Pour l’étude de l’ennéade héliopolitaine, voir Maspéro, Etudes de mythologie et d'archéologie égyptiennes, II, p. 337 à 395 et Histoire ancienne Ï, p. 135 à 144.
2 Maspéro, Etudes de mythologie et d'archéologie égyptiennes 11, p. 389.
# Souvent aussi l’ennéade est modifiée conformément aux exigences des légendes locales. À Hermopolis, nous trouvons une classification toute différente avec Thot comme premier créateur. La théologie hélio-