INFLUENCES ÉTRANGÈRES ET TENDANCE SYNCRÉTIQUE
Israël a connu les idoles des nations et leur a dressé
des autels. Le syncrétisme polythéiste ne s’est pas seulement manifesté par des pratiques obscures et réprouvées, mais il a reçu droit de cité, consécration officielle, et a pu s’étaler dans les sanctuaires les plus fameux. Salomon avait édifié des hauts lieux pour Moloch et Kamosh *. Presque tous les rois d'Israël ont sacrifié sur les bamoth aux divinités de l’Orient sans pour cela cesser d’être iahvistes *. On adorait surtout Astarté, la déesse pansémitique. Elle avait ses prêtres et ses courtisanes sacrées‘ et son culte était extrêmement populaire en Israël. Jusqu'à l’époque de l'exil, les Israélites ont sacrifié à la reine du ciel*.
Dans les récentes fouilles palestiniennes, on a exhumé un grand nombre d’Astartés de toute forme‘, de toute
tinienne. A une époque très reculée, nous trouvons des traces égvptiennes dans les tombeaux et les palais de Gézer et de Meguiddo. Plus tard, à l’époque de la conquête, les dieux du pays du Nil envahissent eux aussi Canaan. Amon, Osiris, prennent place à côté des dieux indigènes et des dieux babyloniens. Mais les Egyptiens ont surtout importé leurs cultes domestiques et leurs superstitions. On a retrouvé de nombreuses statues de Ptah et de Bès, les génies protecteurs, les dieux chers au petit peuple. P. H, Vincent, Canaan, p. 440- 461. Pour les relations de l'Egypte et de Canaan, voir l’exposé de Maspéro, Histoire ancienne, II, Paris, p. 109 à 450 et Causeries d'Egypte, 2° édit., Paris, p. 47 à 58. W. Max Müller, Die alten Ægypler als Krieger und Eroberer in Asien, Leipzig, 1903.
1 II Rois XXIII.
2 I Rois XI, 4 à 8.
PACRoïS XVI 13;-26;32, 33: Jérémie, XLIV;: 17:11 :Chron. XXI, 11-15 ; XXVIII, 22-25.
ARR DIS ENT MD AMOSNIL = 7 rOsCe IV 019-1412 Rois: XV, 7-12) Quelques-uns de ces textes, font aussi allusion à des prostitutions pratiquées en l’honneur de lahvé. Amos II, 7.
5 Jérémie XLIX, 17-19.
6 Le plus grand nombre sont de petites dimensions-(12 à 18 centim. de hauteur). Elles servaient au culte privé comme fétiches, porteborheur,
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dimension et de toute époque aussi, avec les mêmes traits caractéristiques : visage extrêmement sensuel, exagération des attributs sexuels'. On a aussi retrouvé des images de Moloch ou de Milkom, statues à tête de taureau ou visage humain portant des cornes. Tous ces vestiges viennent confirmer le témoignage biblique et préciser les invectives des prophètes contre le peuple idolâtre, la race adultère.
A côté des cultes étrangers, il y avait aussi les cultes privés : culte des morts, culte des esprits, culte des idoles domestiques, qui se maintinrent longtemps en Israël. Les morts sont honorés comme des dieux’. On leur offre des sacrifices, on apporte de la nourriture sur leur tombeau’, on les évoque pour leur demander des directions‘. Chaque famille avait ses images divines appelées téraphim. Elles représentaient les esprits bienveillants, les génies protecteurs de la maison’.
4 Il y avait des Astartés cananéennes, il y avait aussi des Astartés de type babylonien (jamais cependant d’Astarté guerrière) et de type égyptien. H. Vincent, Canaan, p. 157-168. Gressmann Die Ausgrabungen in Palästina, p. 33-34. Benzinger Bibl. Archeologie, p. 327.
2? On se voile la face devant le mort. On se rase la tête, on se fait des incisions. II Sam. XIX, 5 ; Amos VIII 10 ; Michée I, 16 ; Lévitique XIX, 28 ; Deut. XIV, 1.
5 Deut. XXVI, 13-14 ; Siracide VII, 33 ; Tobit IV, 17.
41 Sam. XXVIII, 7-25 ; Jérémie VII, 19 ; Deut. XVII, 11 ; II Rois XXI, 6; XXIII, 24 ; Esaïe LVII, 9. Dans mon étude : Der Ursprung der jüdischen ‘'Iehbe von der Auferstehung, j'ai combattu à tort l’hypothèse proposée par Stade, Schwally, Lods, d’un culte des morts chez les anciens Israélites. Les prophètes qui étaient, sans nul doute, mieux informés que nous ne le sommes, n’ont jamais hésité sur la signification payenne des rites funéraires. Iahvé seul est Dieu. Il ne faut pas rendre aux morts des honneurs divins. (Deut. XIV, 1 ; XXVI, 14 ; Ezéchiel XLIII, 78).
5 Genèse XXXI, 19-35 ; I Sam. XIX, 13.
D’après Stade, Biblische Theologie des A. T., p. 121 et Schwally, Das Leben nach dem Toëe, Giessen 1892, p. 35, 36, les téraphim
RELIGION HÉNOTÉISTE 47
Cependant, malgré les survivances de l’ancien animisme et malgré les infiltrations païennes et étrangères, nous n’avons pas le droit de parler du polythéisme israélite ; le iahvisme ne cesse de s’affirmer comme une religion à tendance monolâtrique.
Et d’abord, Iahvé est plus puissant qu'aucun des élohim voisins ou hôtes d'Israël. Il conduit toujours victorieusement son peuple. Il l’a délivré du joug du Pharaon et l’a fait sortir du pays d'Egypte. Il l’a dirigé à travers le désert ; il a chassé devant lui les autres nations pour l’établir dans la terre promise, il lui a donné la force et la gloire, il a étendu d’une mer à l’autre l'empire de David. Que sont à côté de lui les Baalim des autres peuples ? Ce fut la foi inébranlable d'Israël : même aux heures les plus sombres de son histoire lorsque l'ennemi ravageait sa terre et opprimait ses enfants, il ne douta pas de son Dieu.
Nous n’en sommes pas encore au monothéisme ; mais nous sommes au premier stade d’une évolution vers le monothéisme. [ahvé est un Dieu fort et jaloux. Les Israélites ont adoré les dieux locaux de Canaan, ils ont élevé autels et statues aux dieux étrangers ; mais Iahvé Pa jamais pleinement accepté cette alliance. Il a tou-
seraient les images des ancêtres adorées dans le culte domestique.
Peut-être est-ce à ces cultes domestiques que fait allusion le vieux texte du code de Alliance, Exode XXI, 5-6. Si l’esclave hébreu, la 7° année, refuse d’être lihéré, « son maître le fera approcher de l’Elohim, il le fera approcher de la porte ou du poteau et son maître lui percera l’oreille avec un poinçon, de façon qu’il soit esclave à jamais ». Cet élohim de la porte, pouvait être le dieu familial dont l’image se trouvait près du seuil de la tente ou de la maison. Stade, op. cit. 121. A. Lods, La vie future et le culte des morts dans l’antiquité israélile. Paris, 1906, tome I, p. 236-238. Budde, Die Religion des V. Israel, p. 58-60.
Les téraphim sont aussi associés au culte des sanctuaires et à la divination. Juges XVII, 3 ; XVIII, 14 ; Osée III, 6 ; Ezéchiel XXI, 26.
jours conservé une place à part. Il ne pouvait y avoir de dieu semblable à lui’. :
Quel Dieu y a-t-il au ciel et sur la terre qui puisse accomplir tes œuvres et tes hauts faits ?°
1 Il h’y avait pas de déesse parèdre à côté de Iahvé. Le iahvisme reste absolument étranger au dualisme sexuel, si fréquent dans le paganisme sémitique.
La question des rapports de la religion israélite avec le polythéisme a été étudiée par von Baudissin, Sfudien zur semitischen Religions geschichte, I, p. 55 à 79 et par Maurice Vernes, Les Résultats de l’exégèse biblique, Paris, 1890, p. 71 à 104 et Du prétendu polythéisme des Hébreux, Paris, 1892.
? Deutéronome III, 24.
Les premiers prophètes. — La lutte contre ia civilisation et le syncrétisme. — La tradition mosaïque.
Les premiers prophètes
Ce sont les prophètes qui ont dégagé le iahvisme de son cadre national et sémitique et en ont fait le monothéisme éthique et universaliste, la religion du Dieu vivant qu’on adore par la justice.
Les commencements de ce grand mouvement furent obscurs et grossiers. L’inspiration des premiers prophètes se rattache aux formes inférieures du sentiment religieux. Au temps de Samuel, lorsqu’'Israël souffrait de l’anarchie et des ravages des Philistins, des bandes d’enthousiastes en proie à une agitation violente et contagieuse se mirent à parcourir le pays’. On les appelait les nebiim.
Un nabi est un inspiré, un possédé de l'esprit. Quand
1 « Samuel dit à Saül : « En entrant à Guibea tu rencontreras une troupe de prophètes descendant du bamoth précédés de luths, tambourins, flûtes et harpes et prophétisant. L'esprit de Iahvé te saisira et tu prophétiseras avec eux et tu seras changé en un autre homme. » Quand ils arrivèrent à Guibea, voici qu'une troupe de prophètes vint à la rencontre de Saül et l’esprit de Dieu le saisit, et il prophétisa au milieu d’eux, Tous ceux qui le connaissaient
l'esprit est sur lui, il devient un homme nouveau, dominé par une influence mystérieuse, par une force étrangère. Ïl n’est plus le maître de ses paroles et de ses gestes.
L'esprit l’emporte inconscient à travers monts et vallées’. Il se roule par terre dans les accès du délire sacré *. Il gesticule avec des paroles étranges et des hurlements. C’est un extatique et un visionnaire. Il voit ce que l’œil humain ne voit pas, il entend ce que l'oreille n'entend pas*.
Les prophètes ont des moyens artificiels pour provoquer l'inspiration : le son des instruments de musique : nébels, tambourins et flûtes « les danses frénétiques en
auparavant, virent qu’il prophétisait avec les prophètes et l’on se disait l’un à l’autre dans le peuple : « Qu'est-il arrivé au fils de Kis ? Saül est-il donc aussi parmi les prophètes ! »
SAN. XNA NS
C’est ici la première fois que nous rencontrons les nebiim. Le titre de prophète est accordé à des personnages de l’histoire antérieure, Moïse, Miriam, Débora, mais cela peut bien être un anachronisme. Quant au prophétisme sémitique et cananéen dont parlent Wellhausen, Israel und jüd. Geschichte, p. 55. Renan, Hist. d'Israël, II, p. 273 et K. Marti, Geschichte der israelitischen Religion, Strassburg, 1897, p. 82, tout ce que nous en savons se réduit à presque rien : la prophétie de Balaam, les quatre cents prophètes de Baal ! Il n’y a pas de raison de considérer le prophétisme comme un phénomène d’origine cananéenne plutôt que d’origine israélite et iahviste. Voir Kônig, Der ältere Prophetismus, Berlin, 1911, p. 7. Il est seulement vrai que le délire religieux, tel que nous le rencontrons chez les prophètes était un phénomène commun, non seulement aux religions sémitiques, mais encore à toutes les religions anciennes.
1 1 Samuel XIX, 23 ; I Rois XVIII, 12-46 ; IL Rois II, 16.
2 I Samuel XIX, 24.
# Elie entend le bruit de la pluie plusieurs heures avant qu’elle n'arrive (I Rois XVIII, 41 à 44). Michée ben Jimla au moment où Varmée va partir en campagne contre Ramoth Galaad voit tout Israël dispersé sur les montagnes sans maître et sans roi. (I Rois XXII, 17).
* Elisée consulté par Joram pendant la guerre de Moab se fait amener un joueur de harpe, « Et pendant qu’il jouait, la main de lahvé fut sur Elisée ». (II Rois III, 15).
L'INSPIRATION DES NEBIIM 51
chœur au son de la cithare ’. Mais il ne paraît pas qu’ils se soient livrés aux exercices ascétiques.
Le langage parlé et la folie sacrée ne suffisant pas, les prophètes recourent à des actes symboliques, des tableaux parlants par lesquels ils imposent leurs suggestions à tous les yeux et à tous les esprits*.
Les prophètes font des miracles, et c’est là leur manière de démontrer au peuple le caractère surnaturel de
leur inspiration. Le miracle est un signe qui vient de Iahvé*.
Les premiers nebiim vivaient en communauté. L’inspiration prophétique telle qu’elle est décrite dans I Sam. X, 5 à 12 et XIX, 18 à 24, est un phénomène de foule. Nous ne savons presque rien de l’organisation de ces groupements qu’on a appelés écoles de prophètes.
1 Nulle part il n’est question d’excitation bachique. C'était pourtant la grande méthode dans les religions d’Orient. Mais le vin paraissait au iahviste fidèle, le symbole de la civilisation corrompue des Cananéens. (Juges XIII, 14; Amos II, 12; Nombres VI 3; Jérémie XXXV ; Ezéchiel XLIV, 21). Et c’est là un argument pour le caractère essentiellement israélite de l’ancien prophétisme.
2 Ahia voulant annoncer le schisme, déchire son manteau en 12 morceaux et en donne dix à Jéroboam, I Rois XI, 30-31.
Un fils de prophète se fait blesser par un passant, dénonce la faute d’Achab trop généreux envers Ben-hadad. (1 Rois XX, 3à-43), Elisée mourant ordonne à Joas d'Israël de tirer des flèches par la fenêtre dans la direction de Damas ; et le prophète pose ses mains sur celles du roi.
(I Rois XIII, 14-20).
3 J Sam. XII, 16-19 ; I Rois XVIII, 22.
.… Elie dit : Iahvé, que l’on sache aujourd’hui que tu es Dieu en Israël, que je suis ton serviteur et que j’ai fait toutes choses sur ta parole ! Réponds-moi, Iahvé, réponds-moi !… Et le feu de Iabhvé tomba et il consuma l’holocauste. »
Les prophètes sont considérés comme de puissants thaumaturges. Ïls ont un pouvoir mystérieux sur la nature ; ils peuvent susciter et arrêter certains fléaux. Ils jettent des sorts au nom de Iahvé et leurs malédictions reçoivent toujours accomplissement.
C’étaient de libres communautés. Leurs membres pouvaient se marier’. Ils allaient de lieu en lieu, vivant de la charité publique et prophétisaient moyennant rétribution®. Ils avaient à leur tête un chef ou des chefs. On distinguait entre les prophètes et les fils de prophète. Les fils de‘ prophète devaient servir leur chef qu’ils appelaient seigneur et père’. C’est dans ces gihldes que se transmettaient avec l’enthousiasme sacré la tradition du pur iahvisme*.
Prophètes et fils de prophètes sont à la fois peu considérés et très redoutés en Israël. On les tient pour des énergumènes hors de sens, ou des diseurs de bonne aventure”. Mais on les craint et on les écoute comme des
1 II Rois IV.
II Rois IV, 42 ; V, 22 ; Amos VII 12; Michée III, 5.