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HIÉRARCHIE DIVINE. —— LES DIEUX SUPRÊMES

Au-dessous de cette première triade les prêtres en ont placé une seconde composée de Sin la lune, Shamash le soleil et Ishtar l’étoile du matin et l'étoile du soir. Dans les plaines fertiles de la Babylonie comme dans la vallée du Nil le soleil paraissait la grande force fécondante, la cause de toute végétation et de toute vie. Aussi Shamash est-il très grand parmi les dieux. Il trône au sein de la lumière inaccessible, il est le grand guerrier vainqueur des ténèbres qui s’avance triomphalement à l’horizon du ciel. Mais à côté de ces attributs naturistes, Shamash possède des attributs moraux, il est le juge du ciel et de la terre, le grand juge des dieux, le seigneur du jugement’.

Un hymne magique célébrait ainsi sa puissance.

Incantation. Seigneur qui éclaire l’obscurité, à la face brillante, Dieu miséricordieux, qui exalte les humbles et protège les faibles, Ta lumière, les dieux grands l’attendent.

Les Anounnaki, tous ensemble, regardent ta face ;

Les peuples, comme un seul, tu les diriges et les mets d’accord ; La tête levée, ils regardent la lumière du soleil ;

Lorsque tu parais, ils se réjouissent et poussent des cris d’allégresse, Tu es la lumière des extrémités des cieux lointains ;

Des terres vastes tu es le point de mire.

Ils te regardent et se réjouissent les peuples vastes ;

Les dieux grands flairent la fumée (du sacrifice).

Incantation. Shamash, du fondement des cieux tu t’allumes,

Tu ouvres le verrou des cieux brillants,

Tu ouvres la porte des cieux ;

Shamash, tu couvres de lumière les cieux et la terre ;

Aux peuples lointains tu donnes la lumière ;

La foulée des hommes... tu diriges ?,

Et dans un autre texte :

1 C’est Shamash qui a donné les lois à Hammourabi. 2 Traduit par Fossey, La magie assyrienne, p. 306 à 309; conf. Ziminern, Babylonische Hymnen und Gebete I, Leipzig 1905, p. 15.

Incantation. Shamash, de la grande montagne quand tu sors,

De la montagne grande, de la montagne des sources, quand tu sors, De la montagne, lieu des destins, quand tu sors,

Là où les cieux et la terre se rencontrent (?) (des fondements des

[cieux), Les dieux grands. se tiennent près de toi, pour décider se tiennent Shamash qui sais, son propre maître, c’est toi, [près de toi.

…Shamash, le savant élevé. des cieux et de la terre, c’est toi..!l

Shamash n’était que le fils de Sin le dieu lune qu’on adorait à Our et à Harran. Pour ceux qui habitaient à la frontière du désert la lune était la divinité tutélaire. Elle éclaire la nuit apaisante, elle rend la fraîcheur à la terre altérée”. En outre elle marque les temps, elle commande aux jours, aux mois et aux années.

Sin était le roi parmi les dieux. On le représentait comme un grand vieillard, le front ceint du diadème. Son pouvoir était égal à celui d’Anou.

Voici un très beau chant dédié à Sin Nannar :

O Seigneur, prince parmi les dieux, qui dans les cieux et sur la terre [seul est sublime !.

Père Nannar, seigneur du disque éclatant, prince parmi les dieux !.… Sein maternel, qui enfante toute chose, qui, chez les créatures vivantes, [fixe sa demeure brillante ;

Père miséricordieux, clément, qui tient dans ses mains la vie de toute [la terre !

O Seigneur, ta divinité, ainsi que les cieux lointains, remplit de [crainte la vaste mer !

Tu crées les pays, tu fondes les temples, tu les appelles de leur nom ; Père, qui engendre les dieux et les hommes, qui a rendu l’homme [sédentaire, qui a établi les sacrifices ;

+ Traduit par Fossey, op. cit., p. 430-433 ; conf. Zimmern op. cit. L, p. 14-15.

? C’est pour cela que Sin est appelé le père qui engendre et la mère qui enfante, le dieu qui féconde le sol, le dieu de la végétation, qui fait pousser les arbres et fait verdir les prairies. Et. Combe, Hist. du culte de Sin en Babylonie et en Assyrie, p. 24-27.

Qui désigne pour la royauté, qui donne le sceptre ; c’est toi qui fixes b [la destinée pour des jours prolongés.

Prince puissant, dont aucun dieu ne connaît le cœur impénétrable ; (Veau) alerte, dont les genoux ne se reposent pas, qui fraie un che- [min aux dieux tes frères ; Qui, depuis le fondement des cieux jusqu’au Zénith, allume la lumière, [qui ouvre la porte des cieux et place la lumière au milieu des ; [nations entières !

Père, qui engendre toute chose, qui voit les créatures vivantes, qui [prend soin de...

Seigneur, qui fixe le destin des cieux et de la terre, dont personne ne [change l’ordre ; Qui tient le feu et l’eau, qui conduit les créatures vivantes ; Quel dieu atteint ta perfection ?

Dans les cieux, qui est sublime ? toi, toi seul, es sublime ! Sur la terre, qui est sublime ? toi, toi seul es sublime ! Toi ! lorsque ta parole est proclamée dans les cieux, les Igigi se pros- [ternent ; Toi ! lorsque ta parole est proclamée sur la terre, les Anounnaki [baïsent le sol.

Toi ! lorsque ta parole, comme le vent, passe dans les hauteurs, elle [fait abonder la pâture et le breuvage dans les pays. Toi ! lorsque ta parole se pose sur la terre, la verdure est créée ; Toi ! ta parole engraisse les étables et les enclos ; elle fait prospérer [les créatures vivantes.

Toi ! ta parole produit fidélité et justice et les peuples prononcent des [paroles fidèles.

Toi ! ta parole est (comme) les cieux lointains et la terre cachée que Toi ! ta parole, qui la connaît ? qui l’égale ? [personne ne voit ; Seigneur, dans les cieux ta seigneurie, sur la terre ton éminence, par- [mi les dieux tes frères, n’a pas de rivale à Roi des rois, auguste, dont personne ne reprend les décisions, dont la [divinité est sans rivalet,

Winckler, A. Jeremias et Baentsch n'hésitent pas à voir dans cet hymne l’expression d’un sentiment mono-

1 Trad. Et Combe, Histoire du culle de Sin, p. 94 à 103. Conf. Zimmern, Babylonische Hymnen und Gebele I, p. 11 et 12. Jastrow, Die Relig. Babyloniens und Assyriens, p. 436 à 438. Gressmann Ungnad, Altorientalische Texte, p. 80-81.

théiste'. La toute puissance et la bonté providentielle de la divinité y sont proclamées avec des accents très purs. Mais Sin n’est ici que le premier d’une famille de dieux. On célèbre en lui une grande divinité de la nature au-dessus de beaucoup d’autres...

Au reste la hiérarchie demeure toujours chancelante et le monarchisme cosmologique n’arrive pas à s’établir d’une manière fixe. Ce n’est pas d’un dieu suprême mais de plusieurs dieux suprêmes qu’il faut parler. Dans certains textes c’est Ninib qui est considéré comme la divinité par exellence.

Ninib, dieu puissant, guerrier, prince des Anounnaki, commandant des Miséricordieux qui donne la vie, qui fais vivre les morts, [Igigi… Qui exerce le droit et la justice et détruit le mal...

Ta divinité est célébrée parmi tous les dieux?.

D’autres fois c’est Nergal qui est appelé « le Seigneur des grands dieux », « élevé parmi les grands dieux », et son décret est exalté à l’égal de celui de Sin*. En réalité le groupement des divinités supérieures varie suivant les époques et suivant les sanctuaires. Les triades et les constructions astronomiques avec les dieux planétaires et les dieux des constellations zodiacales, les classifications des douze grands dieux suivant leur valeur numérique ‘ étaient des créations essentiellement

1 H. Winckler, Abraham als Babylonier Joseph als Ægypter, p. 25- 26. B. Baentsch, Altorientalischer und israelitischer Monotheismus, p. 8-9.

2 M. Jastrow, Die Religion Babyloniens und Assyriens I, p. 449.

3 M. Jastrow, op. cit., p. 469-470 et 475-476.

*“ Le chiffre d’Anou était naturellement le plus élevé avec 60 ; audessous venaient Bel et Ninib 50, Ea 40, Sin 30, Mardouk 25, Shamash 20, Ishtar 15, Nergal 12, Nébo, 10. Nous avons ici une hiérarchie artificielle analogue aux ennéades de la théologie égyptienne, Conf. £immern, X. I. A. T., p. 454.

PRIMAUTÉ DE MARDOUK 299

polythéistes. On ne saurait y voir les manifestations d’une tendance vers le monothéisme.

En Chaldée comme en Egypte la politique devait être le facteur le plus efficace de l’évolution religieuse. Le jour où Hammourabi, roi de Babylone, eut établi sa domination sur toute la région du Bas Euphrate', sur tout le pays de Soumer et d’Accad, Mardouk relègue au deuxième plan les anciens maîtres de la terre et du ciel et devient pour deux mille ans le dieu suprême?,

Jusqu'à ce glorieux avènement Mardouk m'était qu’une divinité locale et d'importance très secondaire. Il est à peine question de lui dans les inscriptions des prédécesseurs immédiats de Hammourabi. Il paraît avoir été un dieu sidéral, le dieu du soleil printanier, le fils d’Ea qui sauve la terre de l’hiver, fait reverdir le champ et fait pousser les récoltes’. Mais en devenant la grande divinité nationale, Mardouk accapare les attributs des autres dieux. Il à ia sagesse d’Ea son père, comme lui il est le dieu de l’incantation et le dieu d’Eridou. Comme Anou il est le seigneur des Igigi, comme Bel il est le dieu de la cité et le seigneur du pays ; il est le dieu guerrier comme Nergal, il a donné la vic-

1 F. Ulmer, Hammurabi, sein Land und seine Zeit, Leipzig 1907 et H. Winckler, Geschichte Babyloniens und Assyriens, p. 60 à 65.

2 Dans le prologue du code de Hammourabi, le triomphe de Mardouk est nettement associé à Celui de Babylone et aux victoires de Hammourabi. « Lorsque le dieu suprême, roi des Anounnaki et Bel, seigneur des cieux et de la terre qui fixe les destins de l’univers, eurent attribué à Mardouk, fils aîné de Ea, la souveraineté sur l’ensemble des hommes et magnifié son nom parmi les Igigi — lorsqu'ils eurent évoqué le nom illustre de Babylone et l’eurent exalté dans les contrées, lorsqu'ils eurent établi pour ce dieu une royauté éternelle dont les fondements sont solides comme ciel et terre — alors El et Bel m’appelèrent par mon nom, moi, Hammourabi.. ». — Loi de Hammourabi ; Prologue trad. Scheil.

3 Fr, Jeremias, Les Babyloniens dans op. cit., p. 138 à 140.

toire à Hammourabi ; il est le dieu de la civilisation et le dieu du jugement, le dieu législateur, comme Shamash.

Nous avons conservé un très grand nombre d’hymnes où les prêtres magnifient ce prince des dieux.

Dans une prière liturgique adressée à Mardouk et à Zarpanit la déesse parèdre on invoque en ces termes la protection du seigneur de la cité :

Dieu qui crée à neuf les cieux, fabricateur de la terre,

Qui mesure les eaux de la mer, qui plante l’espace,

Qui demeure dans E-UD-UL, seigneur de Babel, maître Mardouk, Qui fixe les destins de tous les dieux,

Qui donne le sceptre auguste à son roi qui le craint,

Sois propice à ta ville de Babel !

Aie pitié d’Esagil ta maison !

Par ta volonté sainte, maître des grands dieux,

Que ton secours demeure sur les enfants de Babel !t

Dans un autre texte, une dédicace d’Assourbanipal, Mardouk est représenté comme le maître majestueux et sublime investi de la toute puissance, le guerrier terrible dans le combat, et en même temps comme la providence universelle qui veille sur la nature et qui écoute la prière des hommes.

À Mardouk, le souverain auguste, roi des cieux, le colossal, le grand... Aux forces puissantes, le premier de tous les souverains,

Le très puissant, le premier des cieux et de la terre, le bienfaiteur des

[Igigi et des Anounnaki,

Le porteur de l’arme, le dieu impétueux, le plus violent des grands

[dieux,

1 Publié par Craig, Assyrian and babylonian religious texts ; traduit par Scheil, Choix de Textes religieux assyriens (extrait de la Revue d'Histoire des religions), Paris 1897, p. 2. Conf. la traduction de F. Martin, Textes religieux assyriens et babyloniens, Paris 1903, p. 2-3 et la traduct. allemande de M. Jastrow, Die Religion Assyriens und Babyloniens I, p. 509-510.

HYMNES A MARDOUK .. 801

Le souverain majestueux, accompli, dont on me franchit pas les [limites.… Mardouk.… qui anéantit tous les méchants, qui prend soin de l’uni- [vers, qui porte le grand sceptre, qui remplit de terreur, Qui tient le verrou des cieux et de la terre, le sage, le rugissant, Qui est son propre conseiller, qui dans toute l’abondance... Seigneur des sources, des fontaines, des flots, des mers, Souverain miséricordieux qui accueille la supplication, qui exauce [(a prière) t

La gloire de Mardouk est aussi célébrée dans de nombreux textes magiques. Au milieu des rituels d’incantation, nous trouvons parfois de grands élans d’adoration et un profond sentiment de la dépendance de l’homme à l’égard du divin :

Seigneur des pays,

Fils aîné d'Ea.….

Seigneur grand des peupies, roi des pays, Miséricordieux parmi les dieux ;

Miséricordieux, qui aimes à faire revivre les morts, Mardouk, roi des cieux et de la terre,

Roi de Babylone, seigneur de l’Esagil,

Roi de l’Ezida, seigneur de l’Emahtila,

Les cieux et la terre sont à toi ;

L’espace des cieux et de la terre est à toi, L’incantation de vie est à toi,

Le crachat de vie est à toi,

Le lien pur, corde de l'Océan, est à toi,

L’humanité, les peuples à la tête noire,

Les êtres vivants tous, tant qu’ils ont nom, tous, tant qu’ils sont sur Les quatre régions tout entières, [la terre, Les Anounnaki de la totalité des cieux et de la terre, Tous, tant qu’ils sont,

Vers toi leurs oreilles (tendent ?) ;

Cest toi qui es le...

C’est toi qui es mon lamassu....

1 Traduct. F. Martin, op. cit. p. 40-47. Conf, M. Jastrow, op. cit. p. 507-508,

Cest toi qui fais vivre.

Cest toi qui sauves…..

Miséricordieux parmi les dieux,

Miséricordieux, qui aimes à faire revivre les morts, Mardouk, roi des cieux et de la terre,

J’ai invoqué ton nom, j'ai proclamé ta grandeur ; Ton nom, que les cieux l’exaltent,

Que je célèbre ton culte.

Mais Mardouk est surtout le vainqueur du monstre primitif et le créateur du ciel et de la terre. Le poème de la création nous fait assister à la lutte de Mardouk contre Tiâmat et à l’exaltation du dieu vengeur et libérateur *.

Au commencement lorsque le ciel et la terre n'étaient pas encore nommés, Apsou l’océan primordial et le chaos Tiämat mêlaient ensemble: leurs eaux. Cependant les dieux furent créés les uns après les autres, au cours des âges. Et à la fin Anou le puissant, Ea la vaste intelligence, le réfléchi, le sage.

Tiâmat, comprenant que l’apparition des dieux limitait sa puissance, rugit de colère et se mit à créer elle aussi. Elle enfanta des monstres épouvantables, et ayant placé à leur tête son mari Kingou, elle les conduisit contre les dieux. En voyant s’avancer l’armée de l'adversaire, les dieux sont épouvantés. Anou envoyé par son père Anshar n’ose pas s'approcher de Tiâmat. « Il n’eut pas la force de laborder, il retourna en

1 Trad. Fossey, La Magie assyrienne, Paris 1902, p. 364 à 369 et Jastrow, op. cit. I, p. 501-502. Martin, Textes assyriens et babyloniens, p. 158-159.

2 P. Dhorme, Choix de textes religieux assyro-babyloniens, Paris 1907, p. 1 à 81. Maspéro, Hist. ancienne I, p. 537-545. Winckler, Keilinschriftliches Texbuch zum A. T., Leipzig 1903. Zimmern dans Schôüpfung und Chaos de Gunkel, p. 401 à 420 et Gressmann-Ungnad, Altorientalische Texte, p. 1 à 25.

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