TRIOMPHE DU PARTI PROPHÉTIQUE
maître et je vengerai sur Jézabel le sang des prophètes et le sang de tous les serviteurs de Iahvé. Toute la maison d’Achab périra ; ‘j'exterminerai quiconque appartient à Achab, soit esclave, soit libre en Israël, »
Le triomphe du prophétisme fut féroce. Jéhu massacra Joram d'Israël et son parent Ochozias de Juda dans les champs de Jizréel et il piétina la fière Jézabel sous les sabots de ses chevaux. Il fit décapiter les soixantedix fils et petits-fils d’Achab à Samarie, il frappa tous ceux qui restaient de la maison d’Achab à Jizréel, tous ses grands, ses courtisans et ses ministres, tous jusqu’att dernier ; il fit saisir quarante-deux princes de la maison royale de Jérusalem qui venaient à Samarie ; ils furent tous égorgés et jetés dans une citerne.
Les changements de dynastie étaient fréquents en Israël, mais aucun d’eux n’avait occasionné de tels massacres. C’est qu’il ne s’agissait pas d’une simple usurpation du trône, mais d’une guerre à mort contre Baal et de l’extermination de la race maudite.
Iahvé avait vaincu ; le parti prophétique triomphait. Et Jonadab ben Rékab put descendre au shéol l’âme sereine, car il était allé sur le char de Jéhu, il avait vu quel zèle pour Iahvé animait l’oint des prophètes? et il avait assisté au massacre des adorateurs de Baal dans leur temple à Samarie.
1 {I Rois IX, 6-9,
2« Jéhu rencontra Jonadab ben Rékab, qui venait au devant de lui. Il le salua et lui dit : Ton cœur est-il avec moi comme le mien est avec toi ? — Oui, répondit Jonadab. — Eh bien, si cela est, donne-moi la main. » Jonadab lui donna la main et Jéhu le fit monter sur son char et lui dit : « Viens avec moi et tu verras mon zèle pour Iahvé. » II Rois X, 15-16.
La tradition mosaïque
Malgré les catastrophes sanglantes qui laccompagnaient, le triomphe de Iahvé sur Baal marquait un progrès décisif dans l’évolution religieuse d'Israël.
C’est vers cette époque, en effet, qu’est fixée la tradition mosaïque. Les plus anciens historiens bibliques dont nous puissions en quelque mesure retrouver les traces, l’élohiste et le iahviste, sont les contemporains d’Elie et d’Elisée !.
Nous n’avons pas à résoudre ici le problème du
1 Nous étudions dans leur ensemble les deux rédactions jumelles de l’histoire sainte, la rédaction élohiste du nord et la rédaction iahviste du Sud. Non que E. et J. soient des documents parfaitement distincts et ayant chacun leur unité (et cela malgré l’hétérogénéité des couches iahvistes). Mais nous y trouvons la même tradition et le même esprit, les mêmes conceptions historiques et les mêmes tendances religieuses. De bonne heure, l’élohiste et le iahviste ont été réunis en un livre unique, que l’on a appelé l’Ecrit prophétique. Et la fusion a été si complète, que dans l’histoire de Jacob (Gen. XXVI à XXX), dans l’histoire de Moïse, et dans le récit de l’alliance sinaïtique (Ex. XVI à XXIV), on n'arrive que très imparfaitement à dist'nguer les deux sources.
Au reste, il ne faut pas s’attendre à rétablir jamais avec une entière précision les documents du Pentateuque. L’admirable effort de la science protestante sur cette question a été quelquefois étrangement minutieux. La critique littéraire, qui sait toujours à quelle source telle ou telle moitié de verset doit être attribuée, a quelque chese d’artificiel et dépasse assurément la limite du connaissable. Il faut s’en tenir aux grandes lignes. On ne peut constater que les tendances générales et les courants de la tradition. Il faut aussi laisser une place pour l'originalité des différents compilateurs ou rédacteurs.
Pour l’étude des documents du Pentateuque, voir en français les études de Ch. Bruston, Les deux Jéhovistes, 1883 et 1885 ; Les cinq documents de la loi mosaïque, 1892 ; L'histoire sacerdotale et le Deutéronome primitif, 1906 ; de F. Montet, Le Deutéronome, Paris, 1896 et les exposés très clairs de A. Westphal, Les Sources du Pentateuque, Paris, 1892 et de Lucien Gautier, /Zntroduction à l'A. T., Lausanne, 1896, T, I, p. 51 à 254.
mosaïsme, ni à décider quel était le contenu du message apporté par Moïse à Israël :.
* Les anciens exégètes, harmonisant de leur mieux les traditions contradictoires, ne doutaient pas que Moïse, prêtre et prophète, n’eût organisé dans ses moindres détails jusqu’à la législation du second temple.
Par contre, l’école de Wellhausen voit seulement dans Moïse le grand Cadi du désert, qui fit l’unité nationale des Béné-Israël, en les groupant autour de Iahvé, l’élohim du Sinaï. Mais, nous assuret-on, il n’y avait pas plus dans la religion de Moïse, que dans la religion des patriarches. Jahvé était le dieu d'Israël, dans le même sens que l’élohim sémitique était le dieu de la tribu...
11 faut reconnaître, qu’au point de vue d’une critique rigoureuse, on ne peut rien savoir de vraiment certain sur lhistoire mosaïque, c’est-à-dire sur des événements que nous connaissons par des documents postérieurs de 5 ou 6 cents ans. Car il n’y a pas dans tout le Pentateuque, un seul texte dont nous puissions définitivement affirmer la mosaïcité. Ceux qui font du Décalogue d’Ex. XX, le document mosaïque par excellence, oublient que ces commandements supposent, non des hordes de nomades, mais un peuple sédentaire et organisé. Ceux qui voient dans le Deutéronome le testament de Moïse, font une hypothèse qu’ils ne sauraient démontrer que par des arguments de sentiment.
Et cependant, toute l’histoire et toute la religion d'Israël supposent Moïse comme initiateur et comme prophète. Les prophètes ont prêché le retour au passé. Ils se considéraient comme des réformateurs et des restaurateurs. Etrange attitude s’il n’y avait eu dans ce passé que l’élohim naturiste du Sinaï, le Dieu de l’orage, le Dieu guerrier, le veau d’or, les cippes et l’arche sacrée. Il faut qu’il se soit produit, dans l’âme de Moïse, une expérience religieuse fort au-dessus des conditions moyennes du temps et du milieu. Cest pour cela que Moïse nous apparaît seul et incompris, au milieu de la foule idolâtre,
« Hélas, je suis, Seigneur, puissant et solitaire ! »
Le mosaïsme, principe fécond des révolutions de l’avenir, est resté pendant des siêcles, sans influence appréciable sur la masse d'Israël. IH faut y voir comme une tradition qui s’est conservée dans certains cercles,
On a supposé que les Lévites avaient été institués par Moïse pour conserver et faire vivre, au milieu de leur peuple, l’idéal iahviste. Et c’est une hypothèse fort vraisemblable : Moïse, d’après la tradition, n’était-il pas né de parents appartenant à la maison de Lévi ? Ex, 11, 1. Et les lévites n’étaient-ils pas la milice sacrée qui, au
Nous constatons seulement qu’il y avait une tradition mosaïque et que les vrais Israélites en luttant pour la cause de Iahvé se sentaient les continuateurs de Moïse et les héritiers de son esprit.
Iahvé est le Dieu qui a choisi Israël dès les temps anciens ; l’élohim des patriarches ancêtres de la nation. Au jour du malheur, Iahvé est venu au secours de son peuple, il l’a retiré du pays d'Egypte, de la maison d’esclavage.
désert, resta fidèle à Iahvé et massacra 3.000 hommes parmi les adorateurs du veau d’or ?
Ed. Meyer, Die Isracliten und ihre Nachbarstämme, p. 72 à 99, a essayé de montrer comment la tribu de Lévi, établie à Kadès, aurait conservé la religion primitive. Plus tard, à la suite de quelque catastrophe, ou seulement attirés par la richesse et la civilisation des pays du nord, les Lévites auraient immigré en Juda et Israël et y seraient devenus les réformateurs, puis les prêtres du iahvisme,
La question mosaïque a fait un pas nouveau avec le livre de Gressmann, Mose und seine Zeit, Gôttingen, 1913. Gressmann, lui aussi, met en lumière l’importance religieuse de Kadès. Cest là que Moïse aurait fait du dieu madianite, du dieu de Jéthro, Iahvé, le dieu du peuple d'Israël. Dans la réforme mosaïque, nous aurions déjà les éléments de toute l’évolution du iahvisme prophétique : simplicité du culte, religion sans images, l’élément magique réduit au minimum, exaltation de Iahvé au-dessus des élohim, le jiahvisme considéré comme une religion morale, dont le Décalogue d’'Ex. XX était le code.
Quant aux théories panbabylonistes de H. Winckler, Gesch. Israels, T. II, p. 86 à 95, de Stucken, Astralmythen, T. V et de Jensen, Moses, Jesus, Paulus, p. 15 à 22, elles peuvent paraître un remarquable essai de mythologie comparée, mais elles dénotent une parfaite incompréhension de l’histoire d'Israël. Il y a, assurément. dans la tradition mosaïque, des éléments légendaires communs aux mythologies d'Orient (la naissance, les plaies d'Egypte) ; mais de ce que Moïse est exposé sur les eaux et élevé mystérieusement comme Sargon l’ancien, de ce qu’il marche dans le désert comme Gilgamesh à la recherche d’Eabani, de ce qu’il est pleuré trente jours comme Tammouz, il ne s'ensuit pas, nécessairement, qu’il faille voir en lui un personnage mythique, un héros de Iahvé conçu à la manière babylonienne.