PAGANISME SÉMITIQUE
descence de paganisme sémitique. Les rites cananéens étaient assidûment pratiqués sur les bamoth. Le roi alla jusqu’à faire passer son fils par le feu en l’honneur de Moloch'. Toutes les superstitions de l'Orient prospéraient, on s’adonnait à la magie et à l’évocation des morts”. L'alliance assyrienne eut pour premier résultat l’établissement d’un nouvel autel et de nouveaux symboles dans le temple de Jérusalem. Le récit de IT Rois est caractéristique et montre avec quelle facilité les idolâtries étrangères étaient acceptées à Jérusalem :
Le roi Achaz se- rendit à Damas au-devant de Tiglat-phalasar, roi d’Assour. Et ayant vu l’autel qui était à Damas, le roi Achaz envoya au prêtre Urie le modèle et la forme exacte de cet autel. Le prêtre Urie construisit cet autel entièrement d’après le modèle envoyé de Damas par le roi Achaz.… A son arrivée de Damas, le roi vit l’autel, s’en approcha et y monta, il fit brûler son holocauste et son offrande, versa des libations et répandit sur l'autel le sang des sacrifices d'action de grâce...®
Esaïe
Telle était la société judaïte lorsque Esaïe commença à prophétiser. Pendant un demi-siècle, le prophète sera le témoin de Iahvé au milieu de son peuple”. En face
1 II Rois XVI, 3-4, Ce fut sans doute en des jours de crise, peut-être pendant la guerre syro-éphraïmite.
2 Esaïe Il, 6 ; VIII 19.
3 II Rois XVI, 10 à 13.
4 Le problème critique du livre d’Esaïe est loin d’être définitivement résolu. Ici plus que partout ailleurs, il serait téméraire et oiseux de parler des « résultats acquis ». Les travaux de Stade, Duhm, Cheyne, Marti, ont renouvelé la question, sans apporter, d’ailleurs, la réponse satisfaisante. Leur effort n’a abouti qu'à augmenter notre incertitude et à rendre plus hésitante la tâche de l’historien religieux.
On est à peu près unanime sur la non-ésaïcité a) du cantique du
des rois imprévoyants, et des chefs ambitieux, toujours prêts à égarer le pays dans les aventures d’une folle politique ; en face des prêtres représentants d’un culte
chap. XII, qu'un scribe du 1v° siècle a interpolé dans l’œuvre d’Esaïe ; b) de la prophétie contre Moab, XV-XVI, oracle antérieur que le prophète a repris ; €) des prophéties contre Babylone XIITI- XIV, 25 ; XXI, 1 à 10 qui datent des derniers temps de l'exil ; d) des prophéties eschatologiques de XXIV à XXVII qui sont une magnifique apocalypse du v° ou du 1v° siècle ; e) de l’oracle contre les nations étrangères et contre Edom XXXIV et XXXV, composé vraisemblablement au commencement de l’exil ; f) de l’appendice historique qui est une reproduction de II Rois XVIII, 13 à XX, 19.
La 2° partie du chap. XI (versets 11 à 16), l’oracle contre l'Egypte XIX, l’oracle contre Tyr sont fortement contestés. La fin du chap. XIX (versets 18 à 25) est certainement une interpolation de l’époque grecque. Mais le reste du chapitre porte bien la marqué ésaïaque. Nous y voyons avec Winckler, Gesch. Israels, Leipzig, 1893, T. I, p. 99, l’œuvre d’un prophète du temps de Manassé, écrite à l’occasion de la campagne d’Asarhaddon. De la même époque est peut-être aussi l’oracle contre l’Arabie XXI, 13 à 17. Le chap. XXIII, qui fait allusion aux Chaldéens, v. 13, a été probablement écrit au moment du siège de Tyr par Naboukodorosor.
S'il fallait en croire Cheyne et Marti seraient également post-ésaïaques et même post-exiliques : Esaïe II, 2 à 5 ; IV, 2 à 6 : IX, 1 à 6 ; XI, XXVIII, 23 à 29 ; XXIX, 16 à 24 ; XXXI, 18 à 33 ; XXXIL, XXXIII.
Dans de telles conditions, il devient singulièrement difficile de dire quelle fut la pensée d’Esaïe et de décrire l’évolution de cette pensée...
Voici, dans l’ordre chronologique probable, les chapitres dont nous croyons pouvoir maintenir l'authenticité.
Sous Jotham et au commencement du règne d’Achaz : Chap. II à VI.
Au temps de la guerre syro-éphraïmite VII à IX, 6.
Avant la ruine de Samarie IX, 7 à X, 4; XXVIII, XIV, 28 à 32: XVII, XVIII, XXI, 1 à 17.
Au temps de la campagne contre Ashod, XX.
Au temps de l’alliance égyptienne, XXX, XXXI.
Pendant l’invasion de Sennachérib, I, X, 5 à XI, 10 ; XIV, 24 à 27 ; XVII, 12 à 14 ; XXII, XXIX, XXXII, XXXIII.
Pour se rendre compte des variations de la critique ésaïaque depuis une trentaine d'années, le lecteur français peut comparer Ch. Bruston, Histoire de la littérature prophétique des Hébreux, Paris, 1881, et Lucien Gautier, Introduction à l'A. T., p. 381 à 439, Paris, Lausanne,
LA MISSION DU PROPHÈTE te 111
idolâtrique et formaliste ; en face des riches jouisseurs et des juges qui rendent des arrêts iniques à prix d'argent, Esaïe fait entendre la protestation de la conscience iahviste. Il exhorte et il menace. Il est comme une sentinelle qui, au milieu de la nuit obscure, annonce le lever du jour ; il est le voyant qui interroge les signes des temps, le prédicateur austère et terrible qui chante la complainte funèbre sur son peuple et proclame les jugements de Iahvé ; il est aussi le messager de bonnes nouvelles qui vient découvrir à Juda et à la maison de David les horizons lumineux de l’avenir.
Son ministère prophétique commença l’année de la mort d'Ozias. Iahvé lui était apparu dans le temple au milieu des séraphins.
Je vis le Seigneur assis sur un trône élevé et les pans de sa robe remplissaient le temple. Des séraphins se tenaient au-dessus de lui ; ils avaient chacun six ailes, de deux ils se couvraient la face, de deux ils se couvraient les pieds et des deux autres ils volaient, Et ils criaient l’un à l’autre et disaient :
« Saint, saint, saint est Iahvé Sebaoth, Toute la terre est pleine de sa gloire ! »
Les fondements des portes étaient ébranlés par la voix qui retentissait et la maison se remplit de fumée. Alors je dis : « Malheur à moi, je suis perdu !
Car je suis un homme aux lèvres impures, Et j'habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures, Et mes yeux ont vu lé Roi, lahvé Sebaoth ! »
Mais l’un des séraphins vola vers moi, tenant à la main un charbon ardent qu’il avait pris sur l'autel. Il en toucha ma bouche et dit : Ceci a touché tes lèvres ; Ton iniquité est enlevée et ton péché est expié ! » Et j’entendis la voix du Seigneur disant :
« Qui enverrai-je, Et qui marchera pour moi ? »
Et je dis :
« Me voici, envoie-moi ! »1
1 Esaïe VI, 1 à 8.
Une grande idée remplit cette vision et s’y exprime en images splendides, l’idée fondamentale de la prophétie ésaiaque : lahvé est le Saint’, un Dieu comme il »’y en a point d'autre ; le Dieu par excellence, souverainement élevé au-dessus du monde et qui n’a rien de commun avec les créatures matérielles?. Il est l’esprit, le principe suprême de la vie, et en face de lui les choses et les hommes ne sont que chair misérable et que poussière.
Iahvé est le maître souverain et l’homme un vase fragile, l'argile entre les mains du potier :
Is disent : Qui nous voit, qui nous connaît ?
Quelle folie ! Le potier sera-t-il donc estimé pour de l'argile, L'œuvre pourra-t-elle dire de l’ouvrier : Il ne m’a point faite ! Et le vase du potier : Il n’y entend rien !>°
Esaïe est le grand prophète du monothéisme. Personne n'avait encore parlé comme lui du Dieu dont la gloire remplit la terre et le ciel. En exaltant Iahvé, le prophétisme affirmait l’unité divine.
Pourtant, le cadre national demeure toujours. Iahvé est encore l’élohim d’un peuple. Il est le Saint d'Israël ; il a établi sa demeure en Sion, la montagne de sa
1 Esaïe I, 4; V, 24.
2 Sur l’évolution de l’idée de sainteté dans la Bible, voir Von Baudissin, Studien zur semitlischen Religionsgeschichte, 1876-1878, Tome I, p. 126.
1° Tout ce qui touche au culte est godesh ; l’homme pendant les actes cuiluels, le personnel du culte, les ohjèts du culte, le temple demeure du dieu, la ville de Jérusalem, le peuple d'Israël.
2° Iahvé est le saint élevé au-dessus de ce monde. Mais ici le mot saint prend son sens éthique. Iahvé est Dieu et non homme, il est affranchi des passions humaines. La sainteté ne consiste pas seulement dans la majesté et l’inaccessibilité, mais dans la jüstice et le jugement.
ë Esaïe XXIX, 15-16.
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IAHVÉ LE SAINT D’ISRAEL Lt
sainteté! ; il est le maître, le protecteur, le roi de la maison de Jacob et des hommes de Juda. Mais ces expressions habituelles à la piété populaire prennent chez Esaïe un sens nouveau plus profond et plus moral. Iahvé exige des siens confiance et obéissance. Il n’est pas permis de regarder à une autre puissance qu'à la sienne, il n’est pas permis de suivre d’autres maîtres et de se prosterner devant d’autres dieux. Et malheur à la nation pécheresse, au peuple chargé d’iniquités. Ils ont méprisé le Saint d'Israël. Ils ont refusé d'écouter la voix de leur possesseur et de leur maître. Ils sont comme des enfants révoltés contre le père qui les a nourris *.
Israël offre son culte à des images impures fabriquées par des mains criminelles”. Il se livre à toutes les abominations de l’idolâtrie à l’ombre des térébinthes dans les bois sacrés‘. Mais ce ne sont pas ces dieux de néant elilim qui peuvent le sauver, non plus que les esprits des morts, les élohim que les devins consultent en murmurant”, ou les téraphim qu’on garde précieusement dans les maisons. Au grand jour de Iahvé, les idoles d'argent ou d’or et les images d’Astarté ou du soleil ne seront plus d'aucun secours‘; et frappés par l'éclat de la majesté divine, les hommes jetteront au rebut leurs petits bons dieux domestiques en compagnie des rats et des chauve-souris’.
1 Jahvé appelle le pays de Juda son pays et les montagnes de Jérusalem ses montagnes, Esaïe II, 2 ; VIII, 18 ; XIV, 32.
2 Esaïe I, 2 à 4.
8 Esaïe II, 8: XXXI, 7.
‘ Esaïe Ï, 29,
5 Esaïe VIII, 19. Pour l'interprétation de ce texte, conf. Lods, La croyance à la vie future et le culte des morts dans l'antiquité israélite, I p. 258.
ée Esaïe XVII, 8.
7 Esaïe II, 20.
Les chefs du peuple sont orgueilleux, ils se confient en l’homme au lieu d’invoquer le Saint. Ils aiment à étaler leurs richesses et à s’entourer de l’appareil extérieur de la force. Ils croient aux trésors et aux palais, aux chevaux et aux chars, aux armées et aux forteresses.! Mais Iahvé ne peut plus supporter léclat mensonger de cette civilisation profane. Lui seul est grand, lui seul veut être honoré.
La fierté des hommes sera abaissée
Et l’arrogance des hommes sera humiliée,
lahvé seul sera élevé ce jour-là !
Car il y aura un jour de Iahvé Sebaoth,
Contre tout ce qui est orgueilleux et hautain, Contre quiconque s’élève afin qu’il soit abaissé, Contre tous les cèdres du Liban grands et superbes, Contre tous les chênes de Basan ;
Contre toutes les hautes montagnes,
Et contre toutes les collines élevées ;
Contre toutes les hautes tours,
Et contre toutes les murailles fortifiées ;
Contre tous les vaisseaux de Tarsis,
Et contre tout ce qui est précieux et charme la vue, La fierté des hommes sera abaiïssée,
Et l’arrogance des hommes sera humiliée ;
Iahvé seul sera élevé ce jour-là [2
L’orgueil et lidolätrie sont la source de tous les péchés d'Israël. L’égoisme de l’homme s’est opposé à la volonté de Tahvé. La volonté de Iahvé, c’est la justice... La justice. les enfants de Juda n’en ont cure ! Riches exploiteurs des pauvres, aristocrates repus de plaisirs, femmes frivoles et corrompues, ils ont tous transgressé la loi divine ; ils sont rebelles et adultères. Esaïe
1 Esaïe II, 7.
2 'Esaie TL 11" à017.