INVASION DES CULTES ASSYRIENS
Du sang, de la volupté... Le culte d’Astarté qui n’avait jamais cessé d’être populaire chez les enfants d'Israël se développa avec une splendeur nouvelle. Le roi fit faire une grande image de la déesse et l’intronisa en plein temple. Des courtisanes nombreuses lui étaient vouées ; elles s'étaient établies à demeure « dans la maison de Iahvé »:.
Les progrès de la civilisation n’excluaient pas les superstitions les plus grossières et les plus primitives. Comme à toutes les époques de syncrétisme on s’adonnait à la sorcellerie, à la magie, à l’évocation des morts. Manassé institua des nécromanciens et des devins ; lui-même « pratiquait les enchantements et observait les signes”* ».
La grande nouveauté fut l’introduction à Jérusalem des divinités astrales de Babylone. Le culte de la lumière était depuis longtemps pratiqué par les Sémites occidentaux. Et les enfants d'Israël aimaient eux aussi à adorer les dieux rois du ciel ou les idoles surmontées de létoile’. Iahvé lui-même rn'était-il pas le dieu qui marche sur les nuées, le dieu de léclair et le dieu de l’arc-en-ciel ! Manassé bâtit des autels à toute la seba hashamaïm dans les deux parvis de la maison de Iahvé*.
Des prêtres offraient des parfums au soleil, à la lune et aux douzes signes’. Le soleil (Shamash) avait ses symboles cultuels (les chevaux et les chars du soleil), à l'entrée du temple‘. Le culte de la reine du ciel, lIshtar (Vénus) babylonienne était très répandu et il devait se
1 II Rois XXI, 3; XXIII, 6-7.
2 II Rois XXI, 3-6.
3 Amos V, 26.
4 II Rois XXI, 4,
5 II Rois XXII, 5.
6 II Rois XXIII, 11.
maintenir après la réforme de Josias. Les femmes de Jérusalem lui sacrifiaient assidûment au temps de Jérémie et au moment de la ruine de Jérusalem .
Nous aimerions posséder sur cette époque si extraordinaire de la religion d'Israël autre chose que les maigres renseignements de II Rois XXI, 1 à 9. Cependant le récit de la purification du temple par Josias et les allusions des prophètes de la fin du vu siècle, nous permettent d’entrevoir quelle étrange promiscuité de dieux devait régner dans la maison de Iahvé ! Et nous comprenons la protestation des vrais iahvistes et les paroles sévères et indignées de l’historien exilique contre le prince impie, le nouvel Achab qui avait fait pécher Juda par son idolâtrie.
Pourtant Manassé et ses courtisans, en enrichissant le temple de dieux étrangers, pensaient bien servir le Dieu d'Israël et lui rester fidèles. Iahvé demeurait toujours le centre de la nation. Il continuait à régner souverainement dans son sanctuaire et dans son pays. Les divinités étrangères prenaient place à côté de lui comme alliées ou comme vassales. Quelque nombreux que fut le nouveau panthéon, Iahvé y conservait toujours le premier rang.
L'évolution de la religion d'Israël vers le monothéisme devait être retardée, mais elle n’était pas définitivement compromise. Le iahvisme syncrétique de Manassé, quelque polythéiste qu’il fût, affirmait la grandeur unique du Dieu national. Iahvé est le Seigneur des armées du ciel, le Dieu au-dessus de tous les autres dieux. De même que les invasions assyriennes avaient élargi l’horizon des prophètes jusqu’à l’idée de l'humanité une, de même l'introduction des cultes d’Assour dans le
1 Jérémie VII, 18 ; XLIV, 18,
IAHVISME SYNCRÉTIQUE 147
culte iahviste établissait d’une manière définitive la monarchie divine ‘. Quand les idoles des nations auront disparu du sanctuaire et que le polythéisme sera aboli, les dieux deviendront les Béné-Elohim, les anges qui servent Iahvé et collaborent à la direction du monde”.
Le parti réformiste assistait impuissant à ce débordement de paganisme. Les disciples d’Esaïe se taisaient…
1 Ce ne sont pas seulement de nouveaux cultes et de nouveaux emblèmes religieux que Juda recevait par le canal de la civilisation assyrienne, mais très probablement aussi des traditions cosmogoniques et mythologiques, la conception babylonienne du monde et de l’histoire.
Il n’est pas facile d’apprécier à travers les couches successives des traditions hébraïques, l’étendue de cette influence. Nous pensons que Stade en a beaucoup exagéré l'importance, lorsqu'il fait dater de cette époque les récits iahvistes de la création et de la chute, des sept premiers ancêtres, du déluge, de Noë, de la tour de Babel, Biblische Theologie des A. T., p. 238-244.
Ces récits diffèrent trop des mythes babyloniens correspondants pour que nous puissions y voir un simple emprunt. Ils portent le sceau hébraïque. On sent qu'avant d’être fixés par l'historien, ils ont passé sur les lèvres des générations. Israël les a reçus de Babyione, mais c’est par l’intermédiaire de Canaan et dans des temps très reculés. Le silence presque absolu des prophètes sur ces traditions ne prouve rien contre leur antiquité (malgré Stade, op. cit. p. 92- 93). Il prouve seulement que les problèmes cosmogoniques avaient moins d'importance pour les prophètes que pour les scribes du judaïsme ou les théologiens du christianisme. Cétaient des notions accessoires.
Stade fait remarquer qu’il fallait le contact avec le grand empire oriental et avec la cosmogonie babylonienne, pour que la conscience iahviste put en arriver à l’idée de création, op. cit, p. 240-241. Mais précisément le cadre des traditions iahvistes de la Genèse n’est pas tellement vaste. C’est d'Israël et de ses voisins qu’il s’agit toujours, c’est la terre et le ciel de Palestine que Iahvé a créés. Babylone et Assour sont tout à fait à l’arrière-plan vague et fabuleux. Babel est la ville de Nimrod et la ville de la tour légendaire. Gunkel, Schôpfung und Chaos, p. 121 à 170 et Die Sagen der Genesis, Gôttingen, 1901.
2 Job II, 1 ; IV, 18 ; Ps. CIII, 21. Dans le judaïsme, la mythologie polythéiste deviendra l’angélologie,
Sans doute il y eut aussi sous Manassé des prophètes pour proclamer la puissance de Iahvé jugeant les peuples. Au moment des campagnes d’Asarhaddon contre l'Egypte et d’Assourbanipal contre les tribus arabes, des voix s’élevèrent pour annoncer les désastres du Pharaon et la défaite de l’Arabie. Le Dieu d'Israël est toujours le maître de l’histoire et le Dieu des batailles. Iahvé porté sur une nuée légère entre en Egypte. Iahvé parle et les fils de Kédar sont anéantis'.
Mais s’il y avait encore place pour la prophétie politique, la prédication contre les injustices sociales et conire le faux culte ne pouvait plus être tolérée. Les hardiesses des prophètes furent cruellement punies. Manassé remplit Jérusalem de sang innocent”. Et cela dura plus d’un demi-siècle. Le règne de Manassé fut le plus long règne de l’histoire de Juda. Mais rien ne pouvait anéantir la foi des vrais iahvistes. Ils ont mis leur confiance en lahvé. Ils ne cessent pas d’espérer dans le Saint d'Israël. Nous pouvons nous faire une idée de leur état d'âme par les deux derniers chapitres du livre de Michée qui datent très probablement de cette époque. Le prophète considère avec un profond sentiment de dégoût les manifestations de la dévotion populaire. Pour lui, la religion n’a rien de commun avec les coûteux sacrifices du temple et les rites barbares du topheth.
— Avec quoi me présenterai-je devant Iahvé, Comment me prosternerai-je devant l’élohim tout puissant ? Me présenterai-je avec des holocaustes,
1 Esaïe XIX, XXI, 13 à 17. Winckler, Geschichte Israëels, Teil, I, Leipzig 1895, p. 99-100. C’est aussi sous Manassé, au temps de Ia révolte de Shamashshoumoukin (750) que Winckler et plusieurs autres critiques ont placé la prophétie de Nahoum annonçant la ruine de Ninive. \
? II Rois XXI, 16.