TENDANCES UNIVERSALISTES
Pourquoi m’as-tu fait sortir du sein de ma mère ? J’eusse expiré, aucun œil ne m'eût vu.
Que le Tout-puissant me réponde !
Que mon adversaire expose son accusation !1
L’auteur de Job est, lui aussi un héritier spirituel de Jérémie. C’est le prophète d’Anathoth qui a le premier fait tressaillir le cœur de son peuple par ces nouvelles aspirations.
L’individualisme religieux était le dernier stade de l’évolution vers le monothéisme universaliste*. Puisque Iahvé regarde à l’homme et non au peuple « il est aussi le Dieu des payens ». Non pas que Jérémie ait jamais formulé cette pensée, mais il l’a préparée. Ici encore il a été l’initiateur. ;
Comme Esaïe. il a parlé de la puissance de Iahvé qui est au-dessus de toutes les créatures et au-dessus de tous les autres dieux. Les dieux des nations sont de vaines idoles, des dieux de néant incapables de secourir efficacement ceux qui les adorent”. Iahvé est le Dieu de toute chair‘. Les peuples sont dans sa main comme des instruments et il les fait servir à ses desseins”.
1 Job X, 4-18 ; XXXI, 35.
2 D’après Smend, Alttest. Relig. gesch., p. 238-239, il ne serait pas exact que Jérémie ait annoncé une religion universelle, ni qu’il ait placé l’individu à la place de la nation (la prophétie de Jérémie XXXI, 29 à 34, serait d’un auteur postérieur). C’est là une interprétation un peu excessive. Il est seulement juste de remarquer que Jérémie peut ne pas avoir prévu toute la portée et toutes les conséquences de ses affirmations.
Pour l’universalisme de Jérémie, conf Kuenen, Religion nationale et religion universelle, trad. française de Maurice Vernes, Paris, 1884, p. 100 et Bertholet, Die Stellung der Israeliten und der Juden zu den Fremde, Leipzig, 1896, p. 113 à 117.
HoérémientE PENSE EXVI220:
# Jérémie XXXII, 27.
5 Jérémie XXV, 8 à 14.
Mais Jérémie va plus loin. Il affirme que Iahvé Pa établi prophète sur les nations ‘. Ce n’est pas seulement à Israël, c’est aussi aux payens qu’il adresse son message. Et il considère avec une véritable sympathie ces multitudes qui demeurent attachées à leurs dieux, « bien que ce ne soient pas des dieux », et il ose proposer cette fidélité comme exemple aux enfants de son peuple*. Il y a une espérance pour les payens, Jérémie annonce le rétablissement des peuples voisins d'Israël. Ces petites nations palestiniennes si jalouses de Juda, et qui l’ont quelquefois si cruellement pillé, Iahvé veut les faire participer au bonheur de son peuple :
J'aurai de nouveau compassion d’eux,
Et les ramènerai chacun dans son héritage, Chacun dans son pays,
Et s'ils marchent dans les voies de mon peuple,
1 Jérémie I, 5-10. Ch. Bruston après Stade croit devoir contester ici l’exactitude du texte masorétique. Aucun prophète n’aurait été établi pour les nations ou sur les nations. Pourtant cette expression n’a rien de tellement invraisemblable. Ce n’est pas seulement sur Juda, c’est aussi sur les peuples voisins que des prophètes comme Esaïe, Jérémie, KEzéchiel devaient prophétiser. Bruston, Jérémie fut-il prophète pour les nations ? Zeitschrift für die alttest. Wissenschaft, 1907, p. 75 à 78.
? Jérémie II, 10-11 ; XVIII, 13. Puisque lahvé regarde au cœur et à l’intention, cette fidélité des payens doit avoir sa valeur. Jérémie est bien près de l’affirmer. Conf. le discours sur les Rékabites. Les fils Rékab, qui ne sont peut-être pas de race ïisraélite, et qui en tout cas ne connaissent pas la thora, sont placés bien au-dessus des enfants de Juda, parce qu’ils ont été fidèles à l’ordre de leur ancêtre Jonadab :
« On a observé les paroles de Jonadab ben Rékab qui a ordonné à ses enfants de ne pas boire de vin, et ils n’en ont pas bu jusqu’à ce jour, parce qu'ils ont obéi à l’ordre de leur père. Et moi, je vous ai parlé, je vous ai parlé dès le matin, et vous ne m’avez pas écouté... A cause de cela, Jonadab ben Rékab ne manquera jamais de descendants qui se tiennent en ma présence. » Jérémie XXXV, 14-19.