LA CRISE DE L'EXIL
dée.. Ce dût être pour l’âme israélite une crise profonde et douloureuse. La catastrophe paraissait définitive. Et les pauvres restes de Benjamin et de Juda établis dans les plaines de Babylone pleuraient le temple en ruines et la montagne sainte dévastée.
Sur les fleuves de Babel nous nous sommes assis, Et nous avons pleuré en nous souvenant de Sion. Aux saules de la rive,
Nous avons suspendu nos harpes ;
Et nos vainqueurs nous demandaient des chants, Et nos oppresseurs de la joie.
« Chantez, nous disaient-ils, vos cantiques de Sion. » Comment chanterions-nous les cantiques de lahvé, Sur une terre étrangère... :
Babylone était en ce moment au comble de sa puissance. Naboukodorosor avait recueilli la plus grande part de l'héritage d’Assour. Sa domination s’étendait depuis lElam jusqu’à la Phénicie. C'était un grand conducteur de peuples, un général heureux, habile à la guerre, mais plus encore un pacificateur, un organisateur, un restaurateur. Ses nombreuses inscriptions nous parlent non de ses exploits militaires, de pays ruinés, de peuples détruits, mais de ses grands travaux pacifiques, de son œuvre civilisatrice. Babylone, qui avait beaucoup souffert sous Sennachérib et Assourbanipal, fut rétablie dans sa splendeur. Pour la garantir des invasions étrangères on en fit un vaste camp retranché, avec une triple enceinte ; on réédifia les monuments, palais et temples. La Chaldée redevint un pays fertile et prospère. On régularisait le cours des fleuves, on reconstruisait des barrages, on creusait les canaux. Et les villes antiques se relevaient de leurs ruines. Ce fut
1 Psaume CXXXVII, 1 à 4.
un temps de vie intense et de haute culture. La science chaldéenne brillait de tout son éclat. Comme dans les sociétés très civilisées on était curieux de choses anciennes et vénérables. La langue des inscriptions était imitée de lantique. Les rois se considéraient comme les continuateurs de Hammourabi et des grands princes du ‘1° millénaire. À la veille de la ruine, Naboûnaïd était surtout préoccupé d’archéologie, de la restauration des temples et des cultes d'autrefois *. Transplantés au milieu de cette civilisation les enfants de Juda y vécurent comme des pélerins et des étrangers. Babel avec sa puissance et ses richesses leur parut une œuvre de violence, d’iniquité et d’idolâtrie. Sans doute le génie du vainqueur devait exercer unecertaine influence sur Israël. Quelque profond que fût le sentiment iahviste, les exilés ne pouvaient complètement fermer les yeux au spectacle de la vie chaldéenne. Le travail de syncrétisme que nous avons constaté à la fin du vin siècle allait se continuer dans des conditions nouvelles. Désormais nous trouverons dans la littérature juive des traces nombreuses de la mythologie, de la cosmologie et des représentations artistiques de Babylone. Mais cette influence ne s’exerçait qu’à la périphérie. En réalité Israël se repliait sur lui-même et conservait pieusement sa langue, son culte, ses mœurs nationales. Au lieu de disparaître comme autrefois les déportés des dix tribus, les enfants de Juda restent obstinément fidèles à Iahvé. Le monothéisme s’affirme et se développe, l'Eglise juive s'organise. L’exil est pour Israël une période féconde et créatrice entre toutes. Les scribes recueillent les documents et les traditions
1 Conf. Maspéro, Hist. ancienne, TI, p. 559 à 564. H. Winckler, Geschichte Babyloniens und Assyriens, p. 320 à 323.