LE SERVITEUR DE IAHVÉ
Homme de douleur habitué à la souffrance,
Objet d'horreur dont on se détourne le visage,
Comme une chose vile dont on ne tient aucun compte. Et pourtant c’étaient nos maladies qu’il portait,
Nos souffrances dont il s’était chargé.
Le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui, Et c’est par ses meurtrissures que nous sommes guéris. Nous étions tous errants comme des brebis,
Chacun suivait sa propre voie ;
Et Iahvé a fait tomber sur lui l’iniquité de tous. Maltraité et opprimé ;
Il n’a pas ouvert la bouche ;
Comme un agneau qu’on mène à la boucherie,
Comme une brebis silencieuse devant celui qui ia tond, Il n’a point ouvert la bouche,
Mais Iahvé n’a pas abandonné son juste serviteur. Il
mettra fin à son opprobre, il l’exaltera au-dessus
des
foules. Aujourd’hui l’homme de Dieu souffre, mais
demain il règnera.
Ï a plu à lahvé de le briser par la souffrance...
Mais parce qu’il s’est offert en sacrifice expiatoire,
Il verra une postérité destinée à vivre de longs jours,
Et le dessein de Iahvé prospèrera entre ses mains,
A cause des souffrances de son âme il verra et se rassasiera ; Par sa sagesse mon juste serviteur justifiera des multitudes, Et il se chargera de leurs iniquités.
Et je lui donnerai son lot parmi les grands,
Et il partagera le butin avec les forts.
Parce qu’il a livré son âme à la mort,
Et qu’il a été mis au nombre des malfaiteurs,
Lui qui n’a fait que porter les péchés de beaucoup,
Et qui a intercédé pour les coupabies?,
Quel est cet inconnu dont le prophète décrit ainsi le martyre et l’apothéose ? Est-ce le peuple d'Israël ? Est-
1 Esaïe LIII, 1 à 7.
2 Esaïe LIII, 10 à 18.
242 CHAPITRE VIIL — LA PROPHÉTIE DEUTÉRO-ÉSAÏAQUE
ce l'élite des fidèles ? Ou bien est-ce un témoin de la thora persécuté ? Toutes ces interprétations ont une part de vraisemblance et elles ont trouvé des défenseurs *.
: Le sujet au singulier n'indique pas nécessairement un individu. (Conf. le « je » dans les Psaumes). A plusieurs reprises Israël est nettement désigné comme le serviteur de Iahvé?. Certains traits des deux premiers
1 La question des hymnes de lEbed-lahvé a été très débattue il y a une quinzaine d’années et elle a donné lieu à de nombreuses études. Et d’abord Wellhausen, Israelitische und jüd. Gesch., p. 159-160, Cheyne, Einleitung in das Buch Jesaia, p. 310 à 313, ont vu dans ces hymnes des écrits composés quelque temps avant la fin de l’exil et employés peu de temps après par Esaïe II pour servir de thème à ses prédications.
D’après Duhm, Theologie der Propheten, p. 288-89, les poèmes de l'Ebed-lahvé proviendraient d’un livre sur la vie de Jérémie. Voir aussi Smend, Altiest. Relig. geschichte A. T., p. 257. (Depuis Duhm a proposé une date beaucoup plus récente).
En réalité il n’est nullement indispensable de refuser ainsi au second Esaïe la paternité de ces pages qui résument sa prédication avec tant de poésie et d’enthousiasme. Les partisans de l’inauthenticité ne peuvent guère invoquer que des raisons de composition et de style. Ces morceaux font solution de continuité, sinon par les idées exprimées, du moins par leur manière littéraire et par leur métrique. Mais le lyrisme du prophète peut facilement autoriser de telles audaces. Budde, Die Ebed-laweh Lieder, Giessen, 1900, et Marti, Das Buch Jesaia, p. 260-261 ; Cornill, Einleitung, p. 173.
2 « Mais toi Israël, mon serviteur,
Jacob que j'ai choisi, Race d'Abraham que j'ai aimé !
Toi que j'ai pris aux extrémités de la terre, Je t'ai dit : « Tu es mon serviteur Je l’ai choisi et je ne te rejette point !
Ne crains rien car je suis avec toi. »