Saint Mathieu, I, 22-23; II
» Une même forme de langage accompagne » presque tous les actes évangéliques, toutes » les démarches de Jésus. Elle préside à ses )) intentions, souvent reproduites, de s'assurer » une fin tragique, qui, répondant aux exigences » du dogme oriental évangélisé, devait entraîner » tôt ou tard auprès des Gentils le procès et la » condamnation de la nation, de la loi elle- » même. Cette formule est : Afin que la parole » d'ïsaïe, que la parole de Daniel, de la Loi, des » Prophètes, soit accomplie.
» Dé jà quand le fils de Marie a été conçu, le nom » juif d'Imma-Noël (Emmanuel) lui a été appli- » qué à cette fin d'accomplissement. Il est né à » Bethléhem, a été signalé fils de David, oint de » Dieu, Christ, sous cette influence. Les repré- )) sentants de l'Orient, les Mages, ont été conduits » à ses pieds par une étoile, dans le même esprit.
» S'il est un élément constitutif des Évangiles , » un élément incarné en la personne de Jésus, » certainement, c'est celui-là*. » -
Il est impossible de marquer avec plus de netteté ce qui fait le fond même de l'interprétation mythique : la légende de Jésus est modelée sur les prophéties quil doit réaliser^ et les créateurs du Christianisme ont dessiné le Christ d'après le portrait qu'ils s'étaient fait du Christ idéal. Malheureusement, Salvador n'avait point donné de nom à ce système d'interprétation ; et, dans la justice étroite de l'histoire, les idées appartiennent, non à celui qui les trouve, mais à celui qui les répand, et on ne les répand qu'en leur attachant l'étiquette voyante, le mot décisif qui les résume, le Verbe.
C'est que Salvador lui-même, toujours plus préoccupé de la valeur religieuse des choses que de leur genèse, ne semble pas s'être rendu un compte exact de toute la puissance de sa méthode. Ainsi, dans la préface de son livre, écrite après avoir pris connaissance du livre de Strauss, il croit trouver une différence capitale entre les deux points de vue dans ce qui n'est au fond qu'une différence dans les procédés de mise en œuvre.
« La nature de ses investigations et la longue » série de ses dissertations philologiques et cri- » tiques aboutissent à détruire pleinement » l'authenticité du corps des Évangiles, à le dé- » membrer. Pour arriver à son but, il s'autorise » d'une grande partie des motifs qui m'ont pres- » crit de regarder cette authenticité comme la plus » conforme à la vérité et à l'utilité de l'histoire .
» Sans doute les invraisemblances, les con- » tradietions, les impossibilités que les livres » évangéliques nous découvrent aujourd'hui » sont nombreuses, sont frappantes. Mais, en » accomplissant la tâche de les poursuivre » jusque dans leurs dernières ramifications, » l'auteur dont je parle s'est trop avancé ; il » n'était pas en droit d'y voir seulement le fruit » accidentel des traditions populaires, des exa- » gérations fabuleuses, de simples allégories » qui, àdes époques assez éloignées des apôtres, » auraient été ajoutées arbitrairement sur le » fond historique de la vie de Jésus, considéré » comme un sage.
» Au contraire, on se convaincra que la
» plupart des unes et des autres découlent, avec » une régularité parfaite, de la conception ori- » ginaire : elles tiennent à la propre essence » de la doctrine hors de laquelle le Christia- » nisnie de Jésus, le Christ de Pierre, Paul et » Jean, cesse à l'instant d'être lui-même. »
Le seul point réel par lequel Salvador diffère Se Strauss, et, en cela, il l'emporte, je crois, c'est qu'il donne à l'explication mythique une base plus large que Strauss et l'étend au fonds polythéiste, au lieu de la restreindre au fonds biblique. « Si par un de ses aspects la figure de Jésus n'avait pas répondu aux traditions religieuses de la ge utilité, et ne leur eût pas donné jusqu'à un certain point satisfaction, l'objet principal de la mission évangélique serait resté presque impossible à atteindre ^ » Jésus, aspirant à devenir dieu des gentils, ne peut réussir qu'en devenant lui-même un dieu gentil. Par exemple, dans l'analyse de la Passion, Salvador montre avec beaucoup de finesse le