II
confluent des deux mythologies. Autour des Juifs, comme chez les Juifs, il existait, bien avant l'apparition de Jésus, « un corps entier d'images représentant les souffrances d'un être mystérieux », une Passion. Mais tandis . que chez les Juifs cette passion n'était qu'une image historique représentant la souffrance d'Israël \ chez leurs voisins, elle portait sur une figure personnelle et mythique : Osiris, Adonis, Dionysos, Héraclès, tous ces dieux souffrants qui meurent et renaissent. La Passion de Jésus associe en elle ces deux passions d'origine si différente, et, « en ce sens, la figure du nouveau Maître n'a pas été seulement un accomplissement résumé et une imitation des Ecritures juives, mais un accomplissement résumé et une imitation des traditions orientales ». Il est probable qu'en poussant les recherches dans cette direction, l'on arriverait dans la détermination des éléments formatifs du Christianisme à des précisions plus exactes que l'on n'a fait
i. Voir plus haut, page 113.
jusqu'ici. Une question sur laquelle, semblet-il, on ne s'est pas suffisamment arrêté dans l'interprétation mythique, c'est de savoir quelle cause a déterminé les contresens prophétiques auxquels le mythe lui-même doit son origine. Jésus est né d'une vierge, selon les Evangiles, parce que les Prophètes prédisaient que le Sauveur naîtrait d'une vierge ; mais pour que cette croyance produisît son effet et créât le mythe, il fallait d'abord que cette croyance existât ellemême : or, le verset invoqué n'avait point dans le monde juif^ le sens que lui prête l'Évangile, et l'on ne voit pas que les Juifs aient jamais cru, à aucune époque, que le Sauveur devait naître d'une vierge. Le débat entre les Juifs et les Chrétiens ne porte donc pas ici, comme il porte dans d'autres cas, sur un point de fait, mais sur un point de doctrine. Par exemple, il est de doctrine chez les Juifs, comme chez les Chrétiens, que le Messie devait naître de la race de David, et la seule chose contestée par les
1. Les Juifs comprenaient : « La jeune femme enfantera )) ; il s'agit de la femme du Prophète,
Juifs était que Jésus remplît cette condition et fût descendu du sang de David. Mais pour la conception miraculeuse de Jésus, rien de tel : aux Chrétiens disant : « Jésus est né le Messie, puisqu'il est né d'une vierge », les Juifs répondaient : « Que Jésus soit né d'une vierge ou non, il n'importe; car, nulle part il n'est dit que le Messie doive naître d'une vierge. »
Il y a donc dans la théorie de la formation mythique du Christianisme à faire un départ que Strauss n'a pas fait et qui, au point de vue historique, est capital. Partout où la légende de Jésus réalise une attente juive, cette légende a pu sortir de cette attente, et, par suite, se former dans un milieu juif. Dans les cas, au contraire, où cette légende réalise, non pas une attente juive, mais une attente prétendue juive, où elle justifie, non un texte prophétique, mais un contresens prophétique, il est nécessaire de recourir à une action extra juive. Le fait essentiel, dans les cas de ce genre, n'est point » la formation de la légende réalisatrice, mais la formation de l'attente à réaliser; car cette attente
une fois éveillée, la légende suivra d'elle-même. Mais comme, dans le cas spécial, il n'y a dans le cercle d'idées juives rien qui marque cette attente, il faut qu'elle soit venue d'un milieu extérieur, quitte à se couvrir artificiellement, tant bien que mal, en sollicitant les textes, du pavillon biblique, qui doit tout sanctifier et tout couvrir. Ainsi, dans les origines premières de la légende, il faut déjà faire une part à l'élément gentil, et ce n'est pas dans les périodes tardives que cet élément commence à paraître : dès les premiers linéaments de la légende, il y a des traits judéo-chrétiens et des traits paganochrétiens, les uns créés par les Juifs, les autres par des Gentils. C'est un Juif qui a dit : a Jésus est fils de David, parce qu'il est le Messie », et il l'a dit parce que les Juifs disaient : « Le Messie sera fils de David » ; mais ce n'est pas un Juif qui a dit : « Jésus est né d'une vierge », parce que les Juifs ne disaient pas : « Le Messie naîtra d'une vierge. »
Salvador ne dégagea pas ces principes d'une façon bien nette, parce que, pour l'objet spécial
qu'il s'était proposé, l'essentiel n'était point de poser des principes de recherche et de mettre en lumière une méthode nouvelle : il appliquait les principes sans les exposer, et son idée essentielle, poursuivie obstinément à travers ses deux volumes, « Le Christianisme est un compromis entre le Judaïsme et le Polythéisme », comprenait implicitement ces distinctions historiques. Mais la critique du temps n'était pas en état de suppléer au silence de l'auteur, et, par suite, il ne put faire école et fonder une tradition. L'on peut dire que Salvador resta incompris de son temps, et en partie de luimême : il n'eut que l'influence du philosophe et du moraliste réformateur, mais non l'action qu'il aurait pu avoir et qu'il était digne d'avoir, celle du savant, directeur d'études, qui trace le domaine à explorer, la voie à suivre, pose les questions, délimite le connu et l'inconnu, et signale les points obscurs sur lesquels doit porter la recherche. Il resta, comme le Moïse de Yigny, « puissant et solitaire ».