‹ Les prophètes d'Israel (volume 2)Chapitre 105 sur 110 · PARIS, ROME ET JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

PARIS, ROME ET JÉRUSALEM

Le troisième acte de la trilogie divine vient de s'ouvrir.

Dans le premier acte, il y avait anarchie dans le monde. Dans un coin de l'univers seulement, l'instinct du divin, qui est dans l'humanité, avait pris conscience de lui-même et trouvé la formule catholique assez large et assez haute pour diriger l'esprit des générations futures, sans distinction de race, dans le champ de l'idéal. Cette période d'anarchie s'appelle le paganisme; ce coin de l'univers est la Judée ; cette formule catholique est l'Hébraïsme, c'est-à-dire un groupe de principes spéculatifs et moraux : dans l'ordre spéculatif, unité ; dans l'ordre moral, droit égal de tous les hommes et liberté.

Rome, après avoir conquis le monde par la force, veut le dominer par la pensée. Elle a fait un catholicisme par le glaive et la loi ; elle veut en faire un par la foi. Elle prend cette foi à Jérusalem; car c'est là seulement qu'elle pourra trouver une formule assez catholique pour créer l'unité du monde des intelligences. Mais elle altère cette formule en l'empruntant: elle l'a altérée pour hâter son triomphe, parce que la distance entre ce qu'il faut remplacer et ce par quoi il faut le remplacer est trop large pour permettre un triomphe rapide. Elle épargne au paganisme la moitié du chemin, en venant audevant de lui : par là, elle hâte sa victoire pour le présent et la compromet pour l'avenir. Elle offre au monde une formule de transaction qui, par la force des choses, n'est que transitoire : un temps vient où elle est usée et où les mêmes causes qui ont fait sa victoire font sa chute. Ce qu'elle a subi du paganisme fait qu'elle doit subir à son tourtes mêmes attaques qu'elle a dirigées victorieusement contre lui ; et comme les païens, il y a deux mille ans, ont senti leur

conscience à l'étroit et peu en sûreté dans leur foi incohérente et branlante, ainsi les païens, christianisés, se sentent troublés et peu en sûreté dans des croyances qui ne les dirigent plus dans les voies où aspirent leur pensée et leur cœur, et sont prêts à marcher à la conquête d'une vérité plus pleine.

Une partie du monde chrétien se révolte contre Rome, et sentant vaguement que le mal vient de l'élément païen, croit remédier au mal en supprimant tout ce que l'Eglise dite romaine a ajouté aux Evangiles, et en revenant au Christianisme dit primitif. Mais cette réforme repose sur une erreur; car l'élément païen, développé sans doute outre mesure par les additions successives de l'Eglise romaine, n'y a pourtant pas été introduit tout entier par elle, et il est à la racine même du Christianisme; il a sa raison d'être historique, et sans lui le Christianisme n'aurait rien pu et n'aurait pas été. Le mal n'a donc été qu'atténué par la Réforme et non tranché dans sa racine, car si elle avait porté la main sur la racine du mal, ce n'était plus au catholi-

€isme romain qu'elle s'attaquait, mais au christianisme même, et le remède emportait le malade. De là vient que la Réforme n'a pas fait la paix parmi ceux qui l'acceptaient, et tout ce qui dans les Évangiles était en opposition avec les principes de l'Hébraïsme resta une pierre d'achoppement pour les esprits, qu'ils le sentissent ou non : les uns, d'atténuation en atténuation, se virent portés en plein déisme ; les autres, ballottés de texte en texte, de symbole en symbole, émiettèrent le dogme chrétien en des centaines de sectes, sans que nul arrivât à trouver, dans le système au nom duquel il s'était révolté, une formule capable de faire la paix et de fixer la révolte .

Dans l'autre partie du monde chrétien, restée catholique, la révolte, quand elle éclata, se fit, non plus contre le paganisme romain au nom du semi-paganisme évangélique, mais contre l'un et contre l'autre à la fois, sans s'arrêter aux nuances délicates. Cette révolte a eu pour siège principal Paris ; pour chefs, les philosophes du xvm"* siècle; pour expression, la Révolution française.

Les philosophes français ont enveloppé dans leur proscription l'Ancien Testament avec le Nouveau et opposé à Fan et à l'autre les décrets de la raison. Ils ont condamné l'Ancien parce qu'il est la racine du Nouveau; mais en cela ils commettaient une erreur, qui n'a d'ailleurs qu'un intérêt purement historique, car le fonds de leur doctrine propre n'en est pas affecté. Leur erreur a été : en premier lieu, de ne pas voir que l'élément commun aux deux Testaments est précisément la part de l'élément chrétien que la philosophie moderne ne répudie pas et ne peut répudier ; en second lieu , de relever dans l'Ancien Testament l'élément mythique et légendaire qui n'est pas essentielet ne constitue pas le fonds du Judaïsme et de le placer sur le même plan que l'élément mythique du Nouveau Testament, qui est essentiel et fait le fonds du Christianisme. Les principes de raison, au nom desquels les philosophes parlent, sont identiques aux principes au nom desquels le dieu d'Israël parlait à son peuple : la révélation a parlé le même langage sur la crête du Sinai et dans les salons du

xviii^ siècle, et, en dépit de l'évêque de Chartres, Moïse est bien un conventionnel parlant du sommet de la Montagne ^ Il n'y avait, certes, ni illusion ni mauvaise foi, quand les prêtres de l'Eglise romaine donnaient à la République de 48 un droit divin de par l'Evangile et faisaient de Jésus le premier des sans-culottes; ils le faisaient légitimement et loyalement, de par le principe mosaïque de l'Evangile ; mais, d'autre part, en vertu de sa duplicité d'origine et par l'antinomie des deux principes qui lui ont donné naissance, le Christianisme, héritier du monde ancien, acceptant de lui l'esclavage, l'inégalité de l'homme devant l'homme et le droit de César, est entraîné, sans pouvoir lutter ni songer même à lutter, par la force acquise des organisations matérielles au sein desquelles il a paru et qu'il accepte. Il y a place dans le Christianisme au second Lamennais comme au premier, et au Pie IX de 46 comme au Pie IX de 49 ; mais par la force des choses et des passions humaines, le second La-

L Voy. plus haut p. 313.

memiais n'ypourra rester sans étouffer; etcomme, dans l'ordre théorique, TEvangile ne fait nulle part appel à l'esprit de raison et de vérité et marche par mythes, l'esprit de raison dans l'ordre pratique ne trouve en lui nul appui où s'étayer contre la poussée de la violence et de l'arbitraire anciens. Le langage double de Rome est à la fois du monde ancien et du monde moderne ; le langage de Jérusalem est celui même du monde moderne. Ce n'est qu'une différence apparente •et artificielle que le langage de Jérusalem est donné comme révélé de Dieu, et celui du monde moderne comme expression indépendante de la raison humaine; la raison humaine n'est pas plus démontrable que la révélation de Jéhovah; la Déclaration des droits et des devoirs de l'homme est aussi irréductible que le Décalogue ; des deux parts, c'est le cri de l'instinct humain qui veut faire ou refaire le monde au gré de son idéal.

L'ère moyenne est donc achevée, l'ère nouvelle commence. Elle commence par une destruction, mais qui doit aboutir à une reconstruction; il faut que l'humanité trouve enfin la formule dé-

linitive au sein de laquelle elle reposera et se développera suivant les libres aspirations de sa nature. Cette formule a été déjà donnée, mais enveloppée de formules propres au peuple qui Ta trouvée, et Fœuvre de Fère nouvelle sera de la dégager, de la rajeunir en langue moderne. La Jérusalem nouvelle, en vain annoncée par Rome, c'est ce monde nouveau, qui s'en vient réaliser à son insu les principes prononcés par la Jérusalem ancienne. Cette Jérusalem nouvelle, cette Jérusalem universelle de vérité et de justice, de science et de droit, des millions de bras sont à l'œuvre pour la construire, des millions de cœurs battent pour elle d'y entrer, des millions de voix se lèvent dans toutes les langues pour lui entonner l'Hosannah : « Ouvrezvous, portes de la Justice, que j'entre et célèbre mon Dieu î »

Quelle qu'ait pu être l'action des Juifs dispersés, visible ou latente, dans ce relèvement de la conscience du droit, que la prédication des philosophes ait été un travail indépendant, original, ou qu'il se rattache, par l'influence

même du Christianisme, à la prédication des prophètes, le credo du monde nouveau n'en est pas moins le credo du vieux monde biblique, porté au monde entier et devenu formule catholique. C'est la revanche de Jérusalem. La Bible, criblée d'épigrammes par Voltaire, triomphe par Voltaire, et il fait d'elle la loi du monde mieux que n'y réussit le Juif saint Paul. Déjà en plein xvm^ siècle et dans le feu de la bataille, un philosophe français définissait Fespritfort du xvm® siècle : un Juif non pratiquant*. De là le rôle du Juif dans les combats autour des fondements de la cité nouvelle; c'est son âme même qui est en jeu dans la lutte entre l'ère vulgaire et l'ère nouvelle, entre Rome et Paris.

Salvador raconte qu'au moment où il commençait son œuvre, il eut une hallucination semi-consciente qu'il suivit et analysa avec la curiosité du médecin, et qui n'est que la sensation vive de cette situation nouvelle^. Il allait

1. Voir l'extrait des Lettres juives de d'Argens, cité par M. Gabriel Salvador, page 394.

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