Écrit en
dans le cœur et l'intelligence de tout homme qui croit en l'avenir; et s'il est besoin d'un symbole visible, s^il faut malgré tout un point matériel vers lequel tous les membres de la confraternité nouvelle tournent de préférence les regards aux heures de crise et de doute, ce point est tracé par l'histoire même des origines du catholicisme nouveau ; c'est le point d'où sont parties les voix les plus puissantes pour annoncer l'ère nouvelle, le point où la Jérusalem de l'avenir a trouvé son Verbe le plus retentissant, au lointain entendu; le point où les hommes se sont dévoués avec l'amour le plus désintéressé et l'héroïsme le plus absolu à la religion de justice, de vérité et de droit. Pendant longtemps encore, en dépit de qui le nie ou l'ignore, de qui s'en raille ou s'en effraie, en dépit de ses propres défaillances et de ses débordements d'écume, Paris sera, — comme le veut Hugo, le plus biblique des génies modernes, — la capitale morale du monde et la lumière des cœurs; il sera longtemps la cité sainte, parce qu'il a été le premier et le plus grand orateur
du divin nouveau qui s'inaugure. Un jour viendra sans doute où cette mission de Paris sera épuisée, étant réalisée : c'est le jour où, dans tout le monde civilisé, dominera comme loi commune, au-dessus de toutes les diversités politiques et géographiques, la loi de raison et de vérité dans l'ordre des croyances, la loi d'égale justice dans l'ordre des actions et des réactions humaines. Car alors, Dieu ne sera plus localisé en un point, mais épars dans toute rintelligence humaine ; Dieu ne sera plus dans quelques hommes, ni dans un peuple, mais l'humanité entière sera résorbée en Dieu ; ce sera le Nirvana du génie biblique et européen : bien différent du Nirvana bouddhique qui marche à la conquête du néant et du vide, car ce sera le Nirvana au sein d'un Dieu vivant, agissant et pensant, toujours en progrès et toujours accroissant, dans sa marche à travers les infinis nouveaux de monde et de pensée que la révélation de la science projette de jour en jour dans les yeux et le cœur de l'homme.
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Telle sera cette troisième ère, l'ère nouvelle, proclamée d'hier, et qui doit former le troisième acte du drame, ouvert il y a quarante siècles sur la cime du Horeb. Ici se posait une question que Salvador n'a point posée et qui s'agite au sein même du monde nouveau. La révélation biblique est fondée sur un postulat explicitement exprimé par la Bible, implicitement admis par la Révolution et les philosophes du xviii^ siècle, c'est que le monde est bon : Et vidit Deiis quocl esset bonum. Or, cette confiance naïve, expression spontanée de l'instinct de conservation, de cette tendance à persévérer dans l'être qui a maintenu jusqu'à nous la tradition de la vie depuis l'instant de sa première éclosion; cette confiance, confirmée dans un certain sens par les progrès de tout ordre que l'homme a faits, fait encore et songe à faire ; cette confiance que les déceptions les plus cruelles de la réalité ont été impuissantes à étouffer, durera- 1- elle avec ses victoires? Le pessimisme scientifique, qui a éclaté dans ce
siècle, est-il une maladie passagère ou le pre-
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mier accès d'une maladie durable qui doit emporter la race? La science, qui a été jusquici le plus puissant instrument du progrès cl le grand avocat de l'optimisme, semble prête à tourner et à opposer un à quoi bon? à tous les rêves de progrès qu'on lui demande et qu'elle peut réaliser, s'il lui plaît. Elle tue l'instinct en l'expliquant, rend vides les cieux qu elle élargit, isole l'homme en le divinisant et en remplaçant par le divin du cœur le Dieu hors du cœur. Le dialogue cesse entre Fhomnie et l'infmi extérieur : il se sent retranché de l'au delà et ne peut se consoler de la perte de l'éternité par la conquête de l'espace. La question se posera si l'homme peut vivre sans avenir : il a vécu ainsi dans la Jérusalem ancienne, parce qu'en ce temps-là l'instinct était encore dans sa fraîcheur. Sans perspective sur une vie d'au delà, l'homme biblique a pu vivre et trouver dans les pulsations de l'instinct assez de force et de vie pour ne pas s'engourdir à la litanie de l'Ecclésiaste. En sera-t-il toujours ainsi? Le procès de l'humanité va donc roulant entre la
science et Tinstinct, et la vie de rhumanité dépend si la science s'arrêtera en chemin, et, après avoir ébranlé l'instinct, travaillera à le rétablir dans ses droits premiers, ou si elle poursuivra aveuglément sa victoire.
L'avenir de la science renferme trop d'niconnues de toute sorte pour que les prévisions puissent rien à l'heure présente : la passion, meurtrie par les dédains de l'intelligence, pourra retrouver dans la source même qui l'empoisonne des principes nouveaux d'exaltation et de vie ; la pensée, qui est jusqu'à présent la force la plus haute et la plus nouvelle qui ait fait éclosion sur la terre, n'est point nécessairement le terme fatal où doive s'arrêter la force éternelle, et par ses progrès mêmes et son action sur l'homme et sur le monde prépare quelque révolution inattendue. Du mouvement à la chaleur, à la lumière, à l'affmité, à la sensation, à la vie, à la pensée, le Dieu caché a marché de bonds en bonds, de coups d'Etat en coups d'Etat: des sources de sensation nouvelle se sont découvertes de nos jours
même et sous nos yeux : l'électricité n'existait point pour l'organisme humain au siècle dernier; et le jeu de la science pourra un jour, par quelque hasard, faire entrer dans l'homme quelque nouvel hôte, qui terminera, pour une fin plus haute et une harmonie plus stable, le duel de la vie et de la pensée.
Mais en nous tenant dans les termes où posent la question les éléments séculaires et non les éléments à venir, il est visible que le monde marche à réaliser son catholicisme dans des voies qui sont celles de Jéhovah et des Prophètes. Cette réalisation se fait tantôt à coups d'épée, tantôt à coups d'exemple. Tantôt le Dieu lance ses Cyrus qui s'appellent Hoche, Marceau, Bonaparte, fait crouler le vieux monde du Tage au Niémen, et chanter la ^larseillaise au pied du Thabor ; tantôt ce sont de grandes paroles qui s'échappent et ouvrent leurs ailes sur les intelligences lointaines ; ce sont des lois et des œuvres de progrés qui font monter des masses humaines à un peu plus de lumière
et de justice, les dégagent un peu du mal et de la souffrance. Dans tout le monde européen, d'un bout à l'autre, l'exemple circule en chaîne électrique, et il n'est point permis à un peuple de résister au décret divin qui s'est exécuté chez un autre. Découvertes et inventions, lois réformatrices, lois de secours et d'assistance, d'éducation et d'instruction, passant d'un pays à l'autre; congrès internationaux, jetant d'heure en heure des liens plus étroits entre les nations et les îles lointaines, sont autant d'actes de l'esprit messianique qui souffle sur Fhumanité. Dans cette révolution européenne, le rôle de la France, qui, à la fm du siècle dernier, fut grand par l'épée, peut être plus grand et plus puissant encore par l'exemple : car l'épée peut être brisée par ^une épée plus forte, mais l'exemple ne peut être brisé^ que par un exemple plus haut et plus noble, et, certes, ce n'est, à l'heure présente, ni à Berlin ni à Moscou que l'idéal tient ses assises.
Cette confiance prophétique dans les destinées de la Révolution, Salvador la conserva, même
à l'heure la plus sinistre du siècle : 1851.
« Au bout du temps et des épreuves conve- » nables, s'il arrivait à la Révolution française » de n'offrir au monde pour dernier mot que la » domination de la hache ou la domination de » l'épée, que la décomposition par l'anarchie » ou la recomposition par l'autocratie, la Révo- » lution française porterait en elle-même sa » condamnation. Ce n'est plus aux principes de » 1789 qu'on serait tenu de remonter, mais au » précédent régime.
» Heureusement que, en sa qualité de fait » providentiel et universel, la Révolution fran- >) çaise plane au-dessus des vicissitudes inté- » Heures, auxquelles il ne lui est pas permis » d'échapper, et au-dessus de la variété de ses » épisodes \
L'élaboration de ces idées remplit la vie de Salvador de l'âge de vingt ans à son dernier jour. Il est impossible d'imaginer une carrière plus une, et plus constante, et mieux remplie de son objet. La vie n'a de sens que si elle a un objet un, que ce soit un amour ou une idée. Heureux celui qui a su embrasser un de ces objets immenses qui enferment tout un monde ^ et a été illuminé de l'éclair qui perce en lumière tout le dédale de l'histoire, l'entassement obscur des siècles, des révolutions et des races! Salvador eut cet éclair : il a au front le rayon du Sinaï et il perce à travers le passé en débris, à travers le présent discordant et confus, jusqu'aux réalités vivantes, voilées dans la brume
mystique de l'avenir : c'est le prophète biblique transporté dans un siècle de science.
La langue de Salvador offre un contraste frappant avec le caractère de son œuvre. Il a l'imagination du prophète, mais il a craint d'en prendre la langue. On connaît la page fameuse où, en réponse à Lamennais, il fait comparaître le peuple juif pour témoigner de ses fonctions dans le monde :
— Avance et déclare quel est ton nom ?
— Mon nom? Quoique ce ne soit pas mon nom patronymique, je m'appelle Juif, mot qui signifie louangeur, célébreur invariable de l'Être, de l'Unique, de l'Éternel.
— Ton âge?
— Mon âge? Deux mille ans de plus que Jésus-Christ.
— Ta profession?
— Je laisse à l'écart les tristes professions qui m'avaient été faites... Ma profession traditionnelle est celle-ci : Je garantis la sainte imprescriptibilité du nom de la Loi, et je suis le conservateur vivant de la noblesse antique
et de la légitimité attachée par droit divin au nom, au propre nom de Peuple.
— Lève ta main et promets de parler sans haine et sans crainte, de dire la vérité, toute la vérité.
— Je m'y engage de cœur et de pensée, j'en fais le serment devant l'Eternel et devant les hommes.
— Exprime-toi donc avec la concision de tes pères et confesse-nous ce que tu sais.
— Je sais de science certaine que, malgré ses admirables grandeurs, Rome est une cité usurpatrice, qu'elle n'est pas la vraie Jérusalem. Pour la gloire universelle de Dieu, de même que dans l'intérêt positif des hommes, Rome doit être providentiellement transformée, doit être souverainement remplacée. Je sais de science certaine sur la divinité de Jésus-Christ, qu'elle doit être rejugée à fond et rectifiée ouvertement dans une sainte et sage mesure. Après avoir rendu au peuple ce qui appartient au nom du peuple, après avoir rendu au monde ce qui appartient au monde, rendez à l'Éternel ce qui n'appartient qu'à l'Éternel.
» Je sais aussi, et depuis longtemps, qu'il y aura lieu, pour les nations, de rompre un nouveau pain, d'inaugurer le vrai repas de Dieu, de célébrer de nouvelles Pâques.
» Voilà mon libre et légitime témoignage. Et, de plus, les cho&es que je sais par tradition, par l'esprit de justice et de prévoyance, ces choses-là, je les veux d'une volonté inébranlable, et elles seront par force morale, par nécessité suprême et divine autorité. »
Il se dégage de ces lignes un tel accent de conviction et d'autorité ; la pensée maîtresse, longtemps couvée et méditée, éclate avec une telle force et en image si simple èt si vivante, qu'avec toutes les lenteurs et les timidités de l'expression, et malgré une certaine gaucherie de tournure, l'auteur produit sans le chercher une impression de grandeur, de poésie et d'éloquence. De telles pages ne sont pas rares dans son œuvre, et d'un bout à l'autre, on sent l'éloquence qui couve sous la cendre. Cependant la conscience même de l'auteur, son désir d'approfondir et de creuser son idée jusque
dans ses derniers replis, le conduisent à prendre pour procédé ordinaire de style l'expression abstraite et générale et de marcher par longues séries de raisonnements où le lecteur a peine a ie suivre. Dans une lettre intéressante, publiée par le colonel Salvador, il se défend contre le reproche que lui fait un correspondant (qui n'est autre que son biographe, si je ne me trompe) de tourmenter son style à plaisir : « Je veux, répond avec esprit Salvador, que » le spirituel y domine le temporel, sans trop » le contraindre. Je pouvais me donner le )) style charmant et fluide^ mais il n'aurait guère » convenu à un fils de Moïse et des Prophètes. » Je n'ai jamais entendu dire que les sentiers » de Jérusalem ressemblassent aux allées d'un » jardin anglais. Si le lecteur a les pieds trop » délicats, tant pis pour lui, je n'ai de préten- » tions que sur un corps d'élite. »
Cependant Moïse et les Prophètes ne parlaient guère par abstractions : chez eux, plus que nul autre, l'idée est image et c'est pour cela qu'elle vit, éclate et rayonne. Il n'y a dans l'univers.
même spirituel, que des mouvements et des couleurs, et, par suite, il n'y a de vivant et de durable dans la parole que le cri et l'éclair.
C'est par volonté et système autant que par nature d'esprit que Salvador a choisi son genre de style. « Ce à quoi je tiens le plus, dit-il, c'est à l'esprit de suite, à la rigueur des déductions, à la nature d'un sujet qu'il faut pétrir et qui souvent ressemble plus à la consistance du fer et de l'acier, qu'à une pâte molle de biscuit de Savoie. » Son style naturel et non voulu a plus d'éclat et de relief: on en peut juger par les extraits de correspondance publiés à la fin du livre de M. Gabriel Salvador. Je signalerai entre autres la correspondance avec M. de Montalembert et surtout les lettres de 1870-1871. Salvador avait soixante-quinze ans au moment de l'année terrible. Je détache ces lignes d'une lettre, écrite, à la date du 10 février 1871, à son neveu, le colonel Salvador, alors prisonnier en Allemagne :
« Depuis trois jours j'ai essayé plusieurs fois » de te répondre, mon cher Gabriel, mais la
» plume me tombait des doigts, elle me brûlait. » Ta lettre est dans le vrai, dans l'ordre des » sentiments réfléchis ; mais ne parlons de » rien, pas de considération en ce moment sur » la France ; faisons rentrer nos souffrances et » nos aspirations dans nos cœurs comme sous )) une pompe foulante, et attendons les jours » où les réflexions seront possibles. Non, rien, » rien : boire jusqu'à la lie la coupe du malheur, » passe ; l'esprit de vertige et d'erreur répandu » pour un temps sur toute une nation, passe... » mais, le mot m'échappe... la sottise s'agitant » sous toutes les formes, c'est à en mourir...
» Quel que soit le malheur où l'on soit jeté, » c'est heureusement un principe du monde » qu'au fond il y a toujours quelque cause de » bien. Après le sort qui sera fait à la France, » au lieu de dangereuses récriminations, » tâchons en commun de faire i^ospérer le » cjerme réparateur. »
N'est-il pas intéressant de voir dans ces lignes le même esprit d'espérance à outrance, qui est le fond du Messianisme, inspirer le patriote
dans le naufrage apparent de la patrie? A cette date du 10 février 1871, combien étaient-ils ceux qui osaient encore espérer, et ne murmuraient pas tout bas le Finis Poloniœ ? Salvador ne vécut pas assez pour voir le terme des récriminations dangereuses et pour voir prospérer le germe réparateur. Il expira le 17 mars 1873, à une époque où la guerre civile était encore dans les cœurs. Il s'était remis immédiatement au travail, la volonté lui rendait les forces : » Ma santé se maintient » assez bien ; mais ce n'est pas ma constitution,
comme tu le dis, qui me donne de la force, » c'est plutôt moi qui donne de la force à ma » constitution. Parfois, écrivant à ma table » dans ma chambre, il me semble que je n'ai » pas trente ans; mais dès que je suis dehors, » il me semble souvent que j'en ai quatre- » vingt-dix. N'importe. » Il mourut à la peine en préparant une dernière édition de son œuvre à laquelle il voulait donner sa forme définitive.
Le Consistoire de France, à la nouvelle de sa mort, s'était empressé d'exprimer à sa famille
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l'intention de rendre un hommage public à l'homme dont la vie entière avait été consacrée « à revendiquer, dans l'histoire religieuse, la » légitime part des principes et des espérances » de l'Hébraïsme. Mais il avait exprimé la » volonté formelle que son cercueil, modeste » comme sa vie, ne reçût aucun de ces honneurs » publics dont son âme semblait comme » effrayée devant l'égalité de la mort ^ ». Suivant son désir, ses restes furent transportés au Yigan, « oii ses parents étaient venus mourir » auprès de son frère puîné, receveur des » finances dans cette ville, et qu'une résidence » de près d'un demi-siècle en ce pays et l'al- » liance avec une ancienne famille de gentil- » hommerie huguenote avaient fait Cévenol. » En outre des liens de famille, qui étaient » pour lui de si puissantes attaches, M. Sal- » vador s'était pris d'un attachement particu- » lier pour les Cévennes. L'aspect des lieux, » les souvenirs encore si vivants des sanglants