Histoire du peuple d'Israël, I
que le jour où Israël a commencé à être quelque chose comme une nation. L'heure où il franchit la mer Rouge et posa le pied sur la terre libre, cette heure-là, par cela même, au plus profond de la pensée juive, un dieu nouveau était conçu; et quand la tradition nous montre Jéhovah se révélant à Israël par la bouche de Moïse, elle fait œuvre historique : car la sortie d'Egypte, étant le premier fait national de la vie d'Israël, marque le premier battement du dieu national. Ce dieu nouveau différait peu en soi des autres dieux qu'Israël avait pu et pouvait encore rencontrer dans ses aventures religieuses : il n'était ni plus moral, ni plus doux, ni plus large; il ne différait d'eux qu'en un point, mais un point essentiel: c'est qu'il avait sauvé Israël.
Jéhovah sommeille pendant quatre ou cinq siècles. Il était là, mais il n'était point l'unique, ni en Israël, ni hors d'Israël. Il avait des prêtres, il avait une image invisible qui flottait dans une arche sainte, palladium de la tribu d'Ephraïm. Mais on ne sentait pas sa présence universelle
et de tout instant, et l'on adorait d'autres Éloliim encore, d'autres images ; on consultait volontiers les dieux des peuples voisins, Phéniciens, Philistins, Moabites. Cependant l'anarchie des tribus , qui les livrait sans défense à leurs voisins, commençait à leur peser ; des essais d'unité se faisaient de divers côtés, la nationalité israélite commençait à se constituer. Elle s'établit enfin par la royauté, et ce n'est pas pur hasard que le premier roi soit sacré par Samuel. Cette sombre et auguste apparition de voyant, c'est la première entrée dans l'histoire du dieu jaloux. Quand le peuple demande un roi à Samuel, il lui dit : « Donne-nous un roi qui nous juge, comme en ont les autres peuples. » Mais ce n'était pas seulement un roi qu'il lui fallait, c'était un dieu à la façon des autres peuples. Israël n'aura plus à subir le reproche et l'insulte des vieilles nations qui l'entourent et lui demandent : « Quel est ton dieu? » Moab a Camoch, Tyr a Baal, les Philistins ont Dagon, Israël a Jéhovah. Avec les victoires de David, avec les splendeurs de Salomon, avec la construction du temple qui donne
enfin à Jéhovah une demeure fixe et à son culte un centre de plus en plus absorbant, Jéhovah devient définitivement le dieu propre d'Israël. Les triomphes de David prouvent qu'il est plus puissant que les dieux voisins : « Qui est comme toi parmi les Elohim, ô Jéhovah? »
Il y a loin encore de ce Jéhovah, dieu protecteur de la tribu, au dieu un, au dieu universel, au dieu de justice. Il n'est pas même encore le dieu jaloux : il ne l'est du moins que dans la théorie d'une minorité sectaire, qui essaye en vain de faire passer dans la pratique et dans la règle officielle les principes qu'elle élabore et qui longtemps protestera sans succès contre les tolérances, contre les contradictions, contre l'inconscience religieuse du jéhovisme officiel. Salomon, qui érige à Jéhovah une maison splendide à Jérusalem, ne croit pas lui être infidèle ni l'irriter en sacrifiant aux dieux de toutes ses maîtresses étrangères. Un dieu national n'est pas pour cela un dieu unique et bon à tout faire. Il s'occupe des grands intérêts de la nation, lui assure la paix, la victoire, les
bonnes récoltes ; mais pourquoi s'occuperait-il des particuliers et de leurs petits intérêts? Z)e minimis non curât. Chaque dieu a sa spécialité, et le roi Achazias a bien le droit, quand il est malade, d'aller consulter le Baal Zeboub des Philistins^ L'idolâtrie n'effraye pas le jélioviste, et quand Israël se sépare de Juda, Jéroboam ne choque pas son peuple en érigeant le veau d'or, en symbole de Jéhovah, à Dan et Béer-Scheba ^ A Jérusalem même, en plein temple, le serpent d'airain recevra les prières du croyant jusqu'au temps d'Ezéchias^
1. Rois II, I : — 2 « Achazias tomba par la grille d'une fenêtre dans la haute chambre de son palais à Samarie, il tomba malade et envoya des messagers en leur disant : Allez consulter Baal Zeboub, le dieu d'Ekron, pour «avoir si je survivrai à ma maladie.
3 « Etrange de Jéhovah ditàÉlie le Tisbite : « Lève-toi, et va au-devant des envoyés du roi de Samarie et dis leur : Il n'y a donc pas de dieu en Israël que vous allez consulter Baal Zeboub, le dieu d'Ekron.
^ (c C'est pourquoi, ainsi dit Jéhovah : « Du lit où tu es monté, tu ne descendras pas : tu mourras. » Et Élie •s'en fut ».