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maire comparée avaient fait reconnaître l'existence d'une famille de langues bien caractérisée, la famille anjenne ou indo-européenne^ dont les divers membres, — sanscrit, perse, grec, latin, slave, germanique et celtique, — essentiellement identiques dans leurs éléments matériels, dans leurs formes et dans leur structure générale, ne sont visiblement qu'une seule et même langue, lentement et diversement modifiée, selon les lieux où elle a été portée et le temps qui a passé sur elle. D'autre part, on savait depuis longtemps que l'hébreu formait avec l'arabe, l'éthiopien, le syriaque et le phénicien, une famille non moins nettement caractérisée, la famille dite sémitique. Cette famille, dont le cercle, agrandi par les découvertes plus récentes, a reçu depuis dans son sein l'assyrien et l'himyarite, est absolument distincte de la famille indoeuropéenne, c'est-à-dire que, sans parler du système des sons qui n'est point le même, les racines et le vocabulaire sont autres, la formation des mots suit des lois autres et la marche de la phrase suit un mouvement différent. Ces deux
familles, dans une époque préhistorique, ontelles pu sortir à leur tour d'un seul et même type? La question est posée depuis un demisiècle et ouverte à l'hypothèse plus qu'à la méthode : historiquement, et telles qu'elles nous apparaissent en fait, malg-ré quelques vagues indices qui semblent indiquer une parenté primitive, elles sont étrangères l'une à l'autre.
Les religions des peuples qui parlaient ces langues offraient, à vue d'œil, les mêmes rapports et les mêmes différences; moins accentués, il est vrai — peut-être à raison de notre connaissance moins parfaite de ces religions et du caractère plus fugitif et moins saisissable des phénomènes en question. Un mot écrit ou parlé <îst une chose précise et palpable, sur laquelle on peut raisonner et sur laquelle on peut s'appuyer : une idée religieuse beaucoup moins ; ce n'est un fait que dans la conscience, souvent trouble et obscure, où elle se produit et à qui le plus souvent elle échappe. Nous avons peine à suivre la pensée de notre contemporain, de
notre voisin de tous les jours, qui parle notre langue et vit, sous nos yeux, dans la même atmosphère matérielle et morale; comment nous flatter de retrouver, à trente siècles de distance, la pensée de peuples si différents de nous, quand nous n'avons pour la réveiller que des débris de monuments muets, ou l'écho incertain de vieux textes mal déchiffrés, sur lesquels les savants sont en querelle? Cependant, malgré le vague général des spéculations sur les religions anciennes, il paraît bien, à première vue, que les religions dites aryennes forment un groupe et les religions dites sémitiques un autre. Partout, dans les premières, on retrouve sous des noms différents, parfois sous le même nom dans plusieurs d'entre elles, un dieu du ciel, des déesses des eaux; partout un polythéisme exubérant, toutes les forces de la nature divinisées, une riche mythologie dualiste de lieux d'orage luttant contre les démons : des divinités des forêts, des rivières, des montagnes, Nymphes, Dryades, Apsaras, Péris, Elfes, Nixen, tout un peuple de génies gracieux ou redoutables, pla-
nant sur la vie de toutes les heures. De l'autre côté, chez les peuples de langue sémitique, partout, semblait-il, une unité sévère; partout un Haal, un Moloch ou un Jéhovah, écrasant la nature du flamboiement de sa splendeur solitaire.
Sur ces contrastes frappants on édifia la théorie des races. La langue et la religion aryennes sont l'expression d'une race, la race aryenne; la langue et la religion sémitiques sont l'expression d'une race, la race sémitique ; expressions différentes et inconciliables, parce qu'elles sont fonctions de deux forces distinctes et irréductibles.
Les groupes aryen et sémite étaient les seuls qu'on eût étudiés d'assez près. Ce ne sont pas les seules familles de langues et de religions que la terre présente ; mais les indications que fournissait un examen superficiel de ces autres familles ne pouvait que confirmer les inductions fournies par l'étude plus complète des deux premières. Il y a, par exemple, une famille de langue chinoise absolument indépendante de ces
deux familles; or, ethnologiquement, il éclate au premier coup d'œil que le type physique du Chinois est absolument différent du type aryen ou du type sémite.
Cette théorie des races fit faire de puissants progrès à la science ; car, en voulant la poursuivre dans ses ramifications dernières, on fut amené à dépouiller les faits dans tous leurs détails. Mais, comme il arrive souvent, avec leur ingratitude ordinaire envers l'esprit de l'homme, les faits, évoqués par la théorie, se retournèrent contre elle. Tout d'abord on s'avisa, et ce fut presque une idée de génie, qu'un homme est parfaitement capable d'apprendre une langue qui n'était point celle de son père : un Anglais, né à Paris, parlera aussi bien qu'un Parisien de dix générations l'argot des boulevards : les fils des colons allemands du Far West n'écorchent guère l'anglais plus qu'un Yankee, fils des Pilgrim Fathers, Les langues disparaissent sans les peuples qui les parlaient, ce qui prouve qu'ils en ont appris d'autres ; les Gaulois de Jules César, au bout de quelques générations,
fournissaient d'avocats le barreau de Rome; c'est en anglais que non seulement M. Parnell — un Anglais de sang, — mais les plus purs de& purs d'Erin, les O'Brien, les Mac Carthy, les O'Donnel, les O'Donoghue revendiquent les droits héréditaires de la race celtique : cent cinquante mille Irlandais à peine parlent irlandais. Les Allemands magyarisés parlent et écrivent leur langue d'adoption aussi purement que les Tartares purs. Les peuples de langue aryenne ne sont donc pas nécessairement des Aryens ; ils ont pu apprendre leur langue de conquérants aryens et oublier la leur.
L'histoire des antiquités celtiques prouve que l'élément celtique était superficiel, une simple aristocratie dominante, au-dessous de laquelle s'étendait la couche ancienne non celtique, vaincue et réduite en esclavage par les conquérants \ Sans l'histoire, des Celtes de la France du Nord, des Ibères de la France du Sud et de l'Espagne, des Gètes et des tribus innomées
\ . Voir les beaux travaux de M. d'Arbois de Jubainville.
du Bas-Danube, nous ferions des Latins, des Romains de sang, des fils des Qidrites, Ce qui s'est fait dans les temps historiques, de Rome à la Gaule, à l'Espagne, à la Roumanie, a pu et a dû se faire, là et ailleurs, dans les époques non historiques.
Peuples aryens n'est donc qu'une expression commode qui ^igm^iQ peuples de langue aryenne^ de même peuples sémites signifie simplement peuples de langue sémitique. Pour rendre ceci sensible par des exemples, peuples aryens signifie : peuples dans la langue desquels, dans les périodes anciennes, toutes les racines étaient monosyllabiques, chez qui « père » se disait ['L^nà, patar\ grec et Idlin^ pater\ sanscrit, /jzto; germanique , fadar ; celtique , \j[)\athar ; où « dieu » se disait deva^ où le génitif marquait le nom du possédant, où le régime précédait le verbe. Peuples sémites signifie : peuples dans la langue desquels les racines étaient dissyllabiques, chez qui « père » se disait abou^ où « dieu » se disait El^ où le génitif marquait le nom du possédé, où le régime suivait le verbe.
Mais un homme peut dire patar pour « père » et descendre d'ancêtres qui ont dit abou. La langue et la race sont des expressions qui se couvrent à l'origine, mais à l'origine seulement; supposez deux couples de ces anthropoïdes, si à la mode à présent, produisant deux humanités dans deux îles séparées par des océans, chacune de ces humanités se faisant sa langue, et l'une et l'autre langue se diversifiant avec le temps, à mesure que le groupe qui la parle s'étend, se multiplie et se divise : tant que nulle rencontre n'aura lieu entre des membres appartenant aux deux groupes différents, la différence de langue répondra exactement à une différence de race : mais dès que les deux groupes se rencontrent, dès qu'ils se mêlent à des degrés ou d'une façon quelconque, soit par conquête, soit par alliance, race et langue cessent d'être parallèles. Une des deux langues peut périr, sans qu'il y ait eu le moindre mélange de race, la moindre altération des deux types primitifs : le cri de l'un des deux anthropoïdes peut, après des siècles, faire taire le cri de son rival, sans qu'une goutte
de sang se soit égarée des veines de l'un dans celles de l'autre. Inversement, les deux races peuvent se mêler et se confondre, et les types primitifs s'éteindre en un troisième et nouveau type, tandis que les deux langues continuent leurs destinées indépendantes. Dans les périodes historiques, la parole qui court sur la lèvre ne sait plus dire le sang qui coule dans les veines.
D'autre part, en religion, ces expressions di aryens et de sémites tendent à perdre même le sens conventionnel qu'on peut encore leur laisser en linguistique. Depuis que la création de Tépigraphie sémitique et la découverte de Babylone et de Ninive nous ont introduits dans l'intimité des dieux sémites, on a été étonné de voir combien ils diffèrent peu au fond de leurs vis-à-vis aryens. L'esprit monothéiste que Ton croyait au fond de l'esprit sémitique n'appartient en somme qu'aux Juifs et aux Arabes de la seconde période, c'est-à-dire aux Juifs monothéisés par les Prophètes et aux Arabes semi-judaïsés et semi-christianisés par Mahomet. Dans les époques anciennes, les religions
de langue sémitique montrent le même polythéisme que les religions de langue aryenne, le même chaos poétique. Bien plus, à mesure que Ton entre mieux dans l'histoire des religions de la Grèce, l'empreinte sémitique y paraît de jour en jour plus profonde. Dans ces temps-là, on ne se convertissait pas d'une religion à l'autre, parce que la religion ne consistait pas en dogmes universels et absolus, mais en détails, en pratiques, en histoires; les religions étaient nationales et locales, non universelles. Mais, sans abdiquer sa religion, on empruntait indéfiniment aux autres ; on ajoutait une religion à la sienne; on adorait les dieux étrangers, parce qu'il est toujours bon d'avoir des amis dans tous les camps; le croyant avait toujours dans son cœur une large place ouverte aux dieux inconnus; le dieux jaloux n'était pas encore.
Les Grecs, en peuple artiste et curieux, empruntaient en masse de tous côtés. Adonis vint de Syrie se faire pleurer des dames d'Athènes ; plus tard, Cybèle et Attys vinrent de Phrygie
faire retentir le tambourin ; Sérapis vint d'Egypte
consulter et guérir. Cela dans des périodes récentes; plus anciennement, les Phéniciens, ces grands rouliers du monde antique, exportèrent dans le Panthéon grec une foule de dieux, de déesses et de mythes, qui bientôt perdirent la marque de leur origine. Sans suivre jusqu'au bout les sémitisants à outrance, tels que Ernest Curtius, qui ne tarderaient pas à faire de toute la mythologie grecque un chapitre de la mythologie phénicienne, il est difficile, malgré des dangers de méthode que ces nouvelles vues font déjà éclater, de fermer les yeux devant l'évidence de jour en jour croissante. Certes, la Grèce n'avait pas attendu les Phéniciens pour avoir une déesse d'amour; mais il n'en est pas moins certain que c'est dans le sillage d'une barque phénicienne que sortit de l'écume FAnadyomène de Cythère. Héraklès est un dieu aryen de nom et d'origine, qui reconnaît aisément ses frères dans les Yédas ; il n'en a pas moins, dans sa longue histoire et ses longues pérégrinations, revêtu plus d'une fois le vêtement d'un dieu tyrien, et ce n'est point la main
des Devas ou des Vritras indiens luttant dans la nuée d'orage, c'est la main du Sidonien Melkarth, du soleil mourant au bout de sa course annuelle pour renaître plus vivant, qui a allumé la flamme de son bûcher d'apothéose.
Ainsi vont s'amincissant de jour en jour les barrières des deux Panthéons, et il parait dès l'instant, que les différences qui les séparent ne sont point de celles qui supposent à la base deux forces essentiellement différentes. Il n'y a pas différence de fond, mais de forme seulement. A vue présente, la caractéristique des deux familles semble être, dans la mythologie aryenne, la prédominance des mythes d'orage, dans la mythologie sémitique la prédominance des mythes de saison. L'une et l'autre se sont développées autour de la lutte du bien et du mal, sous une forme sensible; mais Tune a pris pour point de départ et pour mise en scène la lutte des dieux et des démons se disputant les eaux et la lumière dans l'orage; l'autre, la lutte du printemps et de l'hiver, de la vie et de la mort dans la nature. L'une s'est déve-
loppée autour d'un incident plus dramatique et prêtant au coup de théâtre poétique; l'autre, autour d'une loi régulière et d'une lutte plus lente et plus solennelle. Mais chacune des deux a gardé des traces des préoccupations favorites de l'autre; aryenne, des mythes de saison; sémitique, des mythes d'orage. Rien là qui révèle à l'origine des formes de pensée irréductibles, rien de ce que l'on entend généralement par l'instinct fatal de la race.
Ainsi des deux ordres de faits sur lesquels on a établi l'existence de deux races, aryenne et sémitique, ni l'un ni l'autre ne justifie l'hypothèse qu'ils ont provoquée. Les faits du second ordre, l'ordre religieux, sont insuffisants pour établir deux séries de ce genre et n'ont point de signification ethnographique : ils ont pu en avoir une dans une époque qui échappe à l'histoire; dans la période historique ils n'en ont plus. L'humanité vient de si loin, et l'histoire, en essayant de la remonter, s'arrête si vite que, dans aucune civilisation — dans les civilisations aryo-sémites moins que dans toute autre, — elle
n'atteint Fœiivre de la race; elle n'atteint que les résultantes d'action de dix races superposées et fondues et qui ont assez appris les unes des autres et assez oublié pour donner l'apparence d'une unité de pensée irréductible. Là où nous voyons la pensée de la race, il n'y a qu'une ^mdiiio?î transmise et modifiée de race en race.
M. Ernest Renan, dans une conférence restée célèbre*, a mis en lumière cette opposition de la tradition à la race, mieux que par des arguments, par un exemple ; et un exemple d'autant plus concluant que c'est celui même que l'on met d'ordinaire en avant comme exemple typique du triomphe de la race : l'exemple du judaïsme. Voici la thèse soutenue, ou, pour mieux dire, les faits exposés par l'illustre orientaliste.
On considère généralement le judaïsme comme un fait de race; on dit la race juive,
1. Le Judaïsme comme race et comme religion, conférence faite au cercle Saint-Simon, en janvier 1883, Paris, Calmann Lévy.
comme on dit la religion juive. On s'imagine qu'un Juif de 1891 descend d'un Juif du temps de David; que toute généalogie d'une famille juive, si on pouvait la suivre assez haut et assez loin, quel que soit le point d'arrivée présent, — Paris, Londres, Yienne, Varsovie, — après nous avoir promené dans le monde, nous conduirait comme point de départ à quelque village de la Palestine. La religion et la race se sont maintenues l'une avec l'autre et l'une par l'autre, si bien qu'aujourd'hui encore le judaïsme se reconnaît au type physique et se lit sur le visage. Telle est la théorie populaire.
L'histoire prouve qu'il n'en est pas ainsi. Sous l'unité religieuse réelle de ce qu'on appelle la race juive se cache une diversité de races infinie. Il est bien vrai qu'il y a un moment où la race a été fixée d'une façon définitive par la persécution, l'emprisonnement dans le Ghetto, la claustration du reste du monde. Mais jusqu'à ce moment le sang de la société juive s'est incessamment renouvelé, et cela durant des siècles. M. Renan prend cette société, non aux
origines historiques, mais au moment où le judaïsme, au sens historique du mot, s'est constitué, c'est-à-dire au moment où, de religion nationale, il devient religion universelle, au temps d'Isaïe et des Prophètes. En remontant au delà de cette époque, il ne serait pas difficile de montrer que bien des éléments étrangers au sang de la tribu primitive des Beni-Israël s'y étaient déjà mêlés : au sortir de l'Egypte, ils entraînaient avec eux a une multitude mêlée », et en Palestine, ils trouvaient établie toute une population nombreuse dont une partie seulement fut exterminée dans la conquête. Dans ce double mélange, dont le premier au moins dut être très intime, le sang primitif dut se transformer et se renouveler. Néanmoins, comme pendant des siècles après la conquête de la Palestine la religion des Juifs est purement nationale et locale, ainsi que le sont toutes les religions de l'époque, — c'est-à-dire qu'ils adorent un Dieu qui n'est qu'à eux, mais qui n'est pas le Dieu unique, — la religion n'a pas lieu de sortir des frontières du pays juif, ni de se
répandre parmi les races étrangères. La scène change avec les Prophètes; ils viennent, vers le viii'' siècle avant l'ère chrétienne, proclamer une doctrine nouvelle, un Dieu unique dans le monde et une loi de justice pour tous les hommes. Ils créent la religion universelle, c'est-à-dire une religion sans analogue jusqu'alors et dont les dogmes et les ordres pouvaient et devaient trouver un écho dans tout cœur humain, quel que soit le sang qui y bat. Le dédain du sacrifice et du culte, formes vaines et simulacres sans vie ; la communion directe de l'homme avec Dieu dans la raison et le droit; la communion de l'homme avec l'homme dans la justice et la charité ; un idéal resplendissant de félicité terrestre promis à l'humanité entière au bout de sa route sous l'étoile de la loi nouvelle; toutes ces nouveautés étranges, neuves encore aujourd'hui en dépit de toute notre philosophie, éclataient dans la parole fulgurante des Prophètes pour la première fois dans le monde. La religion, dès ce jour, sortit de la race; dès ce jour aussi com-
mence un ordre de phénomènes qui n'avait pu encore se produire : les phénomènes de conversion.
Au retour de l'exil de Babylone, de nombreux éléments étrangers se mêlent au vieux fonds juif : éléments babyloniens venus de Chaldée avec les exilés, éléments palestiniens non juifs qui se confondent avec lui. Mais c'est à l'époque gréco-romaine que la greffe du judaïsme se fait sur une vaste échelle. On sait, par des textes positifs, qu'une grande partie de la population grecque d'Antioche était convertie au judaïsme ; la colonie juive d'Alexandrie, une des plus considérables du temps, était essentiellement de sang hellène; à Rome, le mouvement de conversion éveille l'attention des hommes politiques, qui renoncent à l'arrêter et en laissent le soin aux satiristes. Le judaïsme essayait ce que fit le christianisme. « Il en résulte qu'à partir de cette époque, dit M. Renan, le mot judaïsme n'a plus une grande signification ethnographique. Conformément à la prédiction des Prophètes, le judaïsme était devenu
quelque chose d'universel. Tout le monde y entrait. »
Le triomphe du christianisme et la réaction talmudique qui suit arrêtent ce mouvement, mais sans le supprimer. Il continue avec force en Orient et dans l'Europe occidentale dans la première partie du moyen âge ; la fondation de l'Islam avait été précédée, et en partie préparée, par la conversion au judaïsme d'une partie de l'Arabie ; il y eut un royaume juif d'Abyssinie dont les débris subsistent encore dans les Falachas de nos jours; en Russie, au viif siècle de notre ère, tout un peuple tartare, les Khozars, embrasse le judaïsme à la suite de son roi. Plus près de nous, sur notre sol même, au v" siècle, Grégoire de Tours, combattant les Juifs, ne voit en eux que des hérétiques, non des étrangers ; les Juifs de Gaule ne sont pour lui que des Gaulois professant le judaïsme.
De tout cela suit « qu'il y a dans l'ensemble de la population juive, telle qu'elle existe de nos jours, un apport considérable de sang étranger, et que dans cette race, que l'on considère comme
l'idéal de Vethnos pur, se conservant à travers les siècles par l'interdiction des mariages mixtes, le sang étranger a pénétré dans une grande proportion, un peu comme cela a eu lieu pour toutes les autres races ». La permanence du type juif ou, pour être plus exact, des types juifs — car il y en a plusieurs — est un fait secondaire, non primitif : étant donné une masse humaine composée au hasard, isolée subitement du reste du monde et se reproduisant sur elle-même, au bout d'un certain temps « les types sont réduits, massés en quelque sorte, concentrés en un certain nombre de types v^ainqueur des autres, qui auront persisté et qui se seront constitués d'une façon irréductible ». C'est le Ghetto qui a dégagé et immobilisé les types juifs; comme c'est le Ghetto également qui a produit cette unité d'habitude et de mœurs où l'on a voulu reconnaître un effet de race, et qui se produit en réalité dans toute minorité parquée, concentrée et rejetée sur elle-même : « Il y a une psychologie des minorités religieuses, indépendante de la race. »
Les conséquences de la thèse de M. Renan sont multiples et de tout ordre, les unes particulières et d'un intérêt d'actualité ^; les autres d'une portée générale et universelle, déjà indiquées précédemment par M. Renan dans son admirable conférence sur la formation de la nationalité française.
De l'autre côté du Rhin, cette croisade étrange de l'antisémitisme, qui a dernièrement étonné l'Europe comme un réveil de moyen âge, a essayé de se justifier par l'histoire : des haines politiques et des rivalités commerciales, coalisées avec des regrets d'inquisiteurs, se sont drapées de formules scientifiques, et des querelles de boutiquiers sont devenues un épisode du prétendu choc éternel de deux races, de deux mondes, du monde aryen et du monde sémite. Le duel du prédication de cour Stœcker et du député Laskcr 2, ce serait le vieux duel de Scipion et d'Annibal, d'Adrien et de Bar
1. Elles le sont encore, puisque rantisémitisme est triomphant dans tout l'Orient de l'Europe. (1891).