Paris, Home et Jérusalem, I
de cette vocation et le mieux est de le laisser parler lui-même :
« Loin du foyer domestique, dans les écoles » auxquelles mon éducation avait été confiée et » dont la plupart des maîtres étaient sortis des » ol'dres religieux, comme j'appartenais seul à » la communion juive, j'accompagnais mes con- » disciples sous les voûtes de l'église. J'y res- » tais plus silencieux que nul autre, et j'ouvrais » une oreille attentive aux paroles qui s'y pro- » nonçaient. Mais, à vrai dire, je ne sortais du » temple guère plus édifié que mes compagnons. » Les raisonnements souvent si étranges que j'y » entendais, les formes habituellement décla- » matoires dont, en ces jours-là, on se faisait » presque un mérite de les revêtir et surtout les » affectations de sentiment me laissaient, d'or- » dinaire, une impression assez pénible. J'au- » rais désiré une nourriture qui s'accommodât », mieux à mon esprit et à mon cœur. »
Bientôt ses études scientifiques, succédant à l'éducation purement littéraire, lui fournirent un aliment plus solide. Il prit pour objet
« l'homme à l'état de santé et de maladie ». Le médecin, tel qu'il concevait sa fonction, semble avoir été pour lui une sorte de prêtre ayant charge d'âme : u Guérir quelquefois, soulager souvent et consoler toujours. » Le jeune étudiant en médecine était loin du praticien moderne : c'était l'âme d'Hippocrate ou de Maïmonide, — deux noms qu'il aimait à rapprocher, — qui l'animait : soit progrès, soit retour en arrière, la médecine était pour lui une sorte de religion, comme elle l'était aux origines et comme elle le redeviendra dans l'avenir.
Cette conception toute religieuse de la médecine le conduisit assez naturellement de l'étude de l'homme physique à celle de l'homme social. La société lui apparaissait comme un organisme vivant, soumis à des conditions analogues, avec ses énergies propres, ses maladies, ses guérisons et ses catastrophes, soit accidentelles, soit fatales.
« Telles étaient, dit-il, mes dispositions d'es- » prit, auxquelles se joignaient les inquiétudes » de la jeunesse encore incertaine de la voie dé-
» finitive où elle s'engagera, lorsque, entre deux » séances de la Faculté, un regard donné, en » courant, à une feuille publique, s'arrêta sur » le récit d'une persécution accompagnée de » sang et de pillage qui avait affligé les habi- » tants juifs de je ne sais plus quelle petite » ville d'Allemagne. Cette image me frappa » bien moins encore dans l'intérêt des hommes » qui en avaient été les victimes, que comme » le signe d'une croisade dont on affirmait alors » que l'esprit de tolérance et de liberté com- » mune était menacé. D'ailleurs, le seul fait » d'une tentative de persécution, de quelque » motif qu'on la colorât, m'apparaissait d'un » fâcheux augure pour notre xix*" siècle, déjà » en pleine adolescence.
» Le chemin que j'avais à suivre me faisait » passer devant la maison commémorative de » Voltaire (?), et je rentrai dans ma demenre » avec un vrai sentiment de tristesse, mêlé » d'une indignation à la fois philosophique et » religieuse. Mais à travers le récit que je venais » de lire, un simple détail ne tarda pas à
» l'emporter dans mon imagination et à y » effacer tout le reste. Il s'agissait d'mi cri de » guerre qui avait présidé aux violences, d'un » petit mot qu'on employait depuis longtemps » en Allemagne comme moyen de provocation » et d'outrage contre la race des Hébreux. » C'était le cri de Hep! Hep! dont une note, » ajoutée avec soin par le rédacteur du récit, » m'avait expliqué la composition. Il compre- » naît la première lettre empruntée aux trois » mots latins Eierosohjma est perdita : Jéru- » salem est à jamais anéantie \
» Pendant toute la nuit, ce mot Hep! me
1. Il est permis de douter de TexactiLude de celle explication : hep! est un cri populaire, et de gens qui ne font pas de latin. Les explications n'ont pas manqué. Dans la catégorie de la précédente rentre celle de M. G. Loeb de Reishoffen : Hebrseer, Edelleute, Pfaffen (Juifs, Nobles et Prêtres!) et une fantaisie latinisante encore plus haute : Rehrxm est prsetextus, explication donnée à propos d'une émeute d'étudiants de 1819 (probablement celle dont parle Salvador) et où les Juifs ne servaient que de prétexte. L'explication la plus satisfaisante est celle de M. Isidore Loeb qui y voit simplement l'allemand Hebe, Heb\ arrête [Revue Israélite, 1870-71, p. 372).
» revint à la pensée. A mon lever, je le répétai » à haute voix. Aux leçons des maîtres les » plus éminents, en feuilletant mes livres, en » causant avec mes amis, ce même mot bour- » donnait incessamment à mes oreilles. Ah ! » Rierosolyma est perdita^ disais-je, en me )) parlant à moi-même : en êtes- vous certains ? » Je ne vois encore que confusion dans toute » cette histoire. Il me semble pourtant que la » question mériterait d'être réexaminée. Si » Jérusalem est anéantie de par la vérité et par » le droit, pourquoi ne ferions-nous pas xm » devoir d'en convenir? Qui nous empêcherait » de reconnaître que la synagogue doit se dis- » soudre d'elle-même...? Si, au contraire, » la vérité et le droit amenaient à d'autres » résultats, alors comment concevrions-nous » le devoir qui nous serait dicté? Il y fau- » drait longtemps réfléchir, ce serait le cas » d'aviser...
» Dans ce premier mouvement de mon âme » qui fut plus émue encore, plus agitée que je » ne saurais vous le dire, et, dans la suite.
» lorsque ma pensée eut acquis plus de fixijté, » j'aurais tenté vainement de m'en défendre. » J'eus à envisager ma situation originelle sous » de nouveaux aspects; elle ne manquait pas » de poésie. J'y démêlais avant tout une cir- » constance qui semblait faite pour m'a ver tir » de l'impartialité que le ciel m'imposait avec » plus de rigueur encore qu'à personne. » Quelques germes, provenant de religions » différentes, ou plutôt présentant des branches » différentes du même tronc religieux, se » trouvaient comme réunis et confondus dans » mes veines, dans mon sein.
» Sans doute, j'appartenais de droit à la loi » de Jérusalem, par mes frères qui se disaient » de race choisie dans la race même des Juifs » et que leur Eglise reconnaissait pour tels. » Je lui appartenais par mon nom... qui n'est » que la traduction moderne d'un des grands » noms de la Bible, Josué; je lui appartenais » par mon baptême ineffaçable. Néanmoins, du » côté des femmes, je tenais assez de sang sorti » du giron de l'Église catholique pour y puiser.
» au besoin, un nouveau motif d'indépen- » dance. »
Il songea d'abord à poser la question religieuse devant les Chambres, certain d'y susciter contre le réveil du fanatisme quelque parole éloquente qui retentirait en Europe. Mais il s'aperçut bientôt que c'était déplacer la question, et que le problème qui se posait devant lui demandait autre chose que de bruyantes manifestations politiques. Il fallait remonter à la source commune des religions en présence et reprendre les choses par la base : il fallait établir une confrontation systématique entre Jérusalem et Rome, entre le Judaïsme, le Christianisme et la philosophie.
« Aussitôt une grosse Bible et ses accessoires » furent jetés sur ma table de travail. Pendant » longtemps je me plaisais à supposer que ce » nouvel ordre de réflexions ne serait qu'un » épisode ajouté à mes devoirs habituels et aux » impulsions qui semblaient à la veille de » m'entraîner dans le mouvement général et >) les débats de nos afl'aires publiques.
» Combien j'avais compté légèrement ! De » jour en jour l'épisode prit un intérêt domi- » nateur, et, malgré les sacrifices souvent cruels » pour mon repos qui durent lui être faits, il )) finit par se rendre maître de toutes mes » facultés, de mon temps, de ma vie. »
Ces lignes, d'un accent si naïf, si sincère et si calme, rappellent invinciblement une autre confession plus célèbre, plus romanesque de forme et de mise en scène, mais non point plus éloquente au fond, et qui, par le contraste même du sentiment et de l'accent, ne fait que mieux ressortir la différence, je ne dirai pas de deux âmes, mais de deux traditions, jetées dans la même crise. A l'époque où le jeune étudiant en médecine, faisant comparaître devant lui Rome et Jérusalem, leur demandait leurs titres dans le passé et leurs promesses d'avenir, JoufFroy, dans sa cellule de l'Ecole normale, entendait Rome crouler dans son cœur et cherchait péniblement et en vain, avec les débris du passé sous le titre de spiritualisme, à se
faire un dernier et frêle abri de croyance et d'espoir. C'était bien le même esprit, l'esprit de doute et de négation du siècle, qui soufflait sur ces deux âmes : mais formées à des écoles si diff'érentes, apportant avec elles des traditions si distantes, elles devaient vibrer autrement à l'impulsion du siècle; et tandis que l'une se déracinait tout entière, l'autre ne se sentira qu'enfoncée plus profondément dans le sol natal par le souffle bienfaisant de la tempête. Gela tenait, non à la diversité des réponses que le Judaïsme et le Christianisme ont données aux grandes questions, mais à la diversité des questions mêmes qui ont préoccupé l'une et l'autre religion. Le Christianisme, religion toute de théorie, de métaphysique et d'au delà, héritière de la philosophie grecque et des mythologies anciennes, grefl'ée sur le Judaïsme plutôt que sortie de lui, venue pour l'accomplir et le compléter en l'adaptant aux supériorités et aux faiblesses de l'esprit d'Occident, fit son originalité propre de répondre à des questions que l'esprit biblique n'avait jamais senti le besoin
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de poser; or, comme toutes ces questions s'étendaient sur le domaine de l'inconnaissable et de l'invérifiable, un jour devait venir où le philosophe d'Occident, déchristianisé, ne pouvant plus ni croire à la réponse, ni cesser de se poser la question, se sentirait précipité dans un abîme incomblable de néant et de vide. Le Judaïsme, au contraire, religion toute positiviste, toute de morale et d'action pratique et historique, n'ayant posé dans l'ordre théorique que des principes simples et si conciliables avec tous les systèmes métaphysiques qu'ils les dominent tous ; ayant posé dans l'ordre pratique un idéal individuel réalisable dans le présent et un idéal universel à réaliser dans l'avenir; le Judaïsme, ou pour mieux dire l'Hébraïsme^ ne livrait en butin à l'esprit de doute que les formes du culte et la poésie de la légende, mais rien de ce qu'il y avait en lui de vital et d'essentiel, et pouvait, à travers toutes les transformations de la pensée, tantôt l'accompagner
1. Salvador entend par Hébraïsme le Judaïsme sans le culle. Prophélisme serait plus exact et plus clair.
de front et tantôt la précéder. De là le Irouble et l'angoisse de la carrière de JoufTroy ; de là le calme et la sérénité de celle de Salvador.
C'est en 1822 que Salvador fit paraître son premier livre, et, dès cet instant, tout le reste de sa carrière ne fut plus que le développement tranquille et régulier des idées exprimées dans ce livre. Son œuvre complète se compose de trois ouvrages, répondant chacun aux trois périodes de l'histoire juive. Dans la première période, qu'il appelle l'ère ancienne, sont créées les institutions de Moïse qui déposent le germe de tous les grands principes suivant lesquels l'homme et la société doivent vivre et se développer ; dans la seconde période, qui est l'ère moyenne ou ère vulgaire, les principes mosaïques sont transportés d'une façon imparfaite dans le paganisme ancien qui n'abdique pas tout entier et moule le christianisme à ses contours. Enfin, avec la philosophie du xvm^ siècle et la Révolution française, commence l'ère nouvelle, dont nous entrevoyons à peine la forme religieuse, mais qui accomplira
l'œuvre de runité, annoncée par les Prophètes, et tentée en vain par Rome. Salvador étudie la première période dans V Histoire des Institutions de Moïse ; la seconde dans Jésus-Christ et sa doctrine \ la troisième dans Paris, Rome et Jérusalem ou la Question religieuse au xix' siècle. Entre la deuxième ère et la troisième, il étudie un moment spécial et d'une importance historique particulière : c'est VHistoire de la Judée sous la domination romaine^ c'est-à-dire l'histoire de la chute de Jérusalem et de l'instant unique oii l'antagonisme entre la Bible et le monde ancien éclata avec une évidence sanglante et où le monde ancien à l'agonie crut tuer Jérusalem et triompha pour mourir ^
\. Les citations de ces ouvrages sont faites, pour lu premier, d'après la 3^ édition, 2 vol. in-8°, Paris, 1862; pour le second, d'après l'édition de 1864, 2 vol. in-8° ; pour le troisième, d'après la 2« édition, 2 vol. in-12, 1880; pour le quatrième, d'après l'édition de 1847, 2 vol. in-8°.