‹ Les prophètes d'Israel (volume 2)Chapitre 98 sur 110 · I, 383 sq. Cf. Jésus et sa Doctrine, II · texte numérisé non relu

I, 383 sq. Cf. Jésus et sa Doctrine, II

fait l'apologie du déicide, c'est un plaidoyer en faveur des bourreaux, et cela se publie au milieu d'une société chrétienne où il se trouve des ^ens qui voient là un examen sévère et consciencieux. Qu'y a-t-il de sacré, s'il est permis de combattre de front le premier des mystères, la divinité du fils de Dieu, et de justifier le crime de ceux qui mirent le Messie à mort. On s'est demandé si Tappareil d'érudition dont s'est entouré l'auteur n'était pas destiné à déguiser le but où il tendait et à pallier l'audace de cette conclusion inattendue. On s'est demandé si la Charte était abolie, et si l'article qui proclame la religion catholique la i^eligioii de F État était abrogé. Cet article ne sera plus qu'une dérision amère, si chacun peut venir combattre ex professa nos mystères, nos dogmes, nos pratiques, tout ce qu'il y a dans la religion d'essentiel et de sacré. »

Dupin, qui était croyant, fut fort effrayé d'avoir défendu le déicide et se crut obligé de réfuter en règle la théorie de Salvador. Il le fit en trois articles publiés plus tard sous le titre

de Jésus devant Caïphe etPiiate^ et où, après une profession de foi catholique très orthodoxe, et avoir déclaré expressément une fois pour toutes que Jésus-Christ est Thomme-Dieu, il se renfermait dans la discussion purement juridique et établissait que la condamnation de Jésus, même considéré comme simple citoyen, était contraire aux lois existantes et que la procédure était entachée de vice de forme. Agents provocateurs, dol, violence, arrestation arbitraire, interrogatoires captieux, faux témoignage, changement de libellé dans l'acte d'accusation à la dernière heure, tous les motifs de cassation se trouvent réunis dans le procès.

Cette réfutation de Salvador ne fut pas la bienvenue et fut dénoncée comme un scandale de plus.

« Nous avons signalé, disait la Gazette de » France^ le scandale d'un livre qui se vend » publiquement sous les yeux du garde des » sceaux et qui contient l'apologie du déicide. » M. Dupin a cru devoir réfuter le chapitre le » plus odieux d'un ouvrage qu'il avait d'abord

» loué sans restriction. Cette défense, insérée » dans un journal consacré aux plaidoiries et » aux instructions judiciaires, nous paraît un » scandale de plus. Il y a quelque chose de flé- )) trissant pour Tâme à voir subordonner à une » question de jurisprudence tout le christia- » nisme... Pour nous l'impunité d'un tel atten- » tat est la violation de la Charte, et s'il était » vrai que la Charte protégeât de pareils blas- » phèmes, vingt-huit millions de Français sau- » raient qu'elle ne protège plus leur croyance, » qu'elle viole ainsi toutes les garanties de la » société et qu'elle serait une œuvre d'exécration » qu'il faudrait se hâter de détruire. »

Le débat déviait visiblement, car la pauvre Charte n'avait que faire dans la question et le bout d'oreille politique se montrait brusquement. Mais il est impossible de nier que la Gazette de France était dans le vrai et Dupin dans le faux : ses habitudes d'avocat avaient fourvoyé le croyant libéral, et le seul fait d'accepter la question sur le terrain choisi par Salvador indiquait chez l'éminent juriste une foi peu perspicace, à moins

qu'elle ne dénotât un arrière fond de spirituel scepticisme. Il y a des positions de question qu'un avocat habile ou consciencieux ne peut accepter sans prêter au soupçon de collusion.

Dans les idées ultra du temps, le coup porté à l'autel portait également sur le trône, et la logique ardente de rAmi de la Religion^ en creusant dans le chapitre de Salvador, trouva des conséquences à faire frémir un bon royaliste. « Pour en finir avec l'horrible question que M. Salvador est venu soulever, nous dirons que son ouvrage n'est pas seulement une bonne fortune pour les ennemis de la religion chrétienne, mais qu'il en est une aussi pour les ennemis de la dynastie qui nous gouverne. Ceux-ci, malgré tout le cynisme qu'ils affectent, sont toujours plus ou moins importunés par le souvenir du jugement de Louis XYI. C'était donc travailler un peu à leur soulagement que de légitimer le jugement et la passion de Jésus- Christ. Si Tordre légal des anciens Juifs a pu autoriser régulièrement le procès du Sauveur du monde, qui osera désormais s'étonner et se

plaindre de ce que Tordre légal du gouvernement révolutionnaire a permis de mettre régulièrement à mort un roi que son innocence et toutes ses vertus n'élevaient cependant pas à beaucoup près au rang du roi du ciel et de la terre?... Pour nous, nous le déclarons, si l'on parvient jamais à nous persuader que le déicide fut une chose légale à Tégard de Jésus-Christ, nous renonçons à nier que le régicide ait pu être une chose légale à l'égard de Louis XVI. »

A la suite des chevau-légers du journalisme, entrèrent en lice des autorités plus hautes. Le 2 février 1829, l'évêque de Chartres, dans une Instruction pastorale sur les procjrès de r impiété et sur les outrages directs et récents envers la personne du Sauveur des homm,es^ fit une place d'honneur à Salvador. Malgré les violences de plume que commande la tradition de ce genre de littérature, le point de vue où s'était placé Févêque de Chartres était plus neuf et beaucoup mieux choisi que celui de l'épiscopat de la presse ; il portait la polémique sur un point

d'où il pouvait accuser Salvador de ruiner non seulement le Christianisme, mais le Judaïsme même au nom duquel il semblait parler, et de s'attaquer non seulement à la mission de Jésus, mais à la mission de Moïse, à la révélation même et à tout l'ordre biblique.

(( Cet adversaire de l'homme-Dieu, disait-il, » est un athée à la façon de Spinoza... Or, dans » ce système impie, le gouvernement théocrati- » que d'Israël s'évanouit. Moïse, dont Fauteur » réduit tous les miracles à des effets naturels, ne » pouvait consulter Dieu ou Jéhovah, puisque » Jéhovah n'est, suivant lui, que l'univers, l'en- » semble des êtres. Ainsi, quoique l'Écriture dise » en cent endroits: Moïse parlait au peuple au » nom de Dieu, portait au peuple les oracles, » les réponses de Dieu, cet écrivain prétend » qu'il faut entendre que le fameux législateur » n'était inspiré que par son génie, par le sen- » timent de Tutilité publique, par une certaine » conscience de l'utilité générale. De sorte » qu'au lieu de nous laisser la croyance où Ton » était depuis trois mille ans que Moïse était le

» ministre du vrai Dieu, l'exécuteur de sa vo- » lonté, il fait de ce saint homme une sorte de » spinoziste, un républicain plus outré que les o plus violents démagogues de 93. »

Cette accusation de panthéisme semble avoir été sensible à M. Gabriel Salvador qui reproche à monseigneur de Chartres de dénaturer la pensée de l'auteur à l'aide de citations incomplètes ou détachées du contenu. Il me semble néanmoins que le critique, s'il était dans son tort quant à la forme, était dans son droit quant au fond. Salvador lui-même, dans le chapitre où il exposait ses idées sur Dieu, avait prévu qu'il prêterait le flanc à l'accusation, et tout en se défendant de panthéisme, son langage est celui d'un panthéiste plus que celui d'un déiste au sens usuel du mot. Pour lui l'idée de Dieu vient bien comme pour le déiste de la contemplation du monde visible et connu, mais non par un soubresaut qui laisserait un vide entre le monde et Dieu : c'est par une marche à l'infini de l'esprit remontant de mondes en mondes, des mondes ordonnés {.Page 43.

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et visibles à d'autres mondes ordonnés et invi~ sibles qui font partie de la même harmonie, jusqu'à ce que de proche en proche cet élargissement à l'infini du monde et des lois nous oblige à concevoir « un ensemble vivant, un être incommensurable, à la désignation duquel l'expression vulgaire et matérielle à'univei^s ne suffit plus ». C'est une existence sans bornes, un infini positif, doué d'unité, d'éternité et d'indivisibilité; « car si le principe qui conduit à distinguer deux natures, l'Univers matière et le pur esprit ou Dieu, consacre deux abstractions indispensables dans la pratique; si en dehors de ce dédoublement nul acte de création et de filiation ne pourrait se produire, néanmoins le rang qui lui revient dans l'ordre de la vérité n'est que secondaire. Dieu, sous ce rapport, n'est pas la plus grande pensée à laquelle nous puissions atteindre; il ne représente qu'une subdivision de l'unité infinie, de l'être à la fois actif et passif, dont la révélation a été accordée spécialement à Moïse, et dont les splendeurs et les profondeurs forment pour l'homme un sujet

éternel de méditation et d'entretien. » Il était parfaitement permis à Févêque de Chartres de voir dans des lignes de ce genre une profession de panthéisme, et l'auteur sentait si bien luimême la pente panthéiste de sa pensée qu'il protestait d'avance contre l'accusation, et reconnaissant que l'on pouvait être tenté d'accoler à son système l'étiquette de panthéisme, réclamait celle diinftnitéisme. Il y avait là sans doute plus qu'une distinction de mots, mais seulement en prenant le mot de Dieu au sens que lui prête le vulgaire des philosophes : au point de vue des panthéistes sérieux, il n'y en a pas, et Spinoza eût certainement avoué ces lignes de Salvador et reconnu en lui, sinon un disciple conscient et avoué, du moias un esprit de la même nuance et de la même pente*.

1. 11 est à remarquer que le panthéisme est la métaphysique favorite des Juifs. Tout philosophe juif, dégagé de théologie, a en fait abouti là : les Cabbalistes, Spinoza et même Maïmonide. La raison en est simple : dès que l'idée du dieu personnel devient insuffisanle, sa pensée, nourrie de Tunité, passe tout naturellement au dieu impersonnel et universel.

La vérité cil qu'avec l'idée de Dieu telle que Salvador semble l'avoir conçue, il n'y a plus à parler d'un entretien entre la personne Dieu et la personne Moïse, et Moïse n'est plus le ministre du vrai Dieu, l'exécuteur de sa volonté, au sens auquel l'entendaient l'évêque de Chartres, le catéchisme chrétien et la tradition juive. Salvador semble donc avoir laissé en ce point quelque obscurité sur sa pensée et l'apparence d'une contradiction : car d'un côté, il considère la loi mosaïque comme l'expression d'une volonté divine, et, d'autre part, il n'admet et ne pouvait admettre nulle part une communication directe et faite, à un certain moment de l'histoire, de Dieu à l'homme. Mais la contradiction n'est qu'apparente et tient simplement à une confusion de langage qui régnait dans le temps où il écrivait et qui règne aujourd'hui encore dans bien des esprits : le lecteur ne distingue pas encore d'une façon assez précise en philosophie l'idée de Dieu et l'idée du divin. En prenant ces termes dans le sens que leur donne, si je ne me trompe. M. Renan, je

crois que la pensée de Salvador serait exactement exprimée dans ces termes : « Le Mosaïsme ne vient pas de Dieu, mais c'est un fait divin. ))

Dieit est un terme objectif, désignant un être extérieur au monde et qui dirige les mouvements de l'humanité et de l'homme; le divin est un terme subjectif désignant, soit les faits, soit les personnages, qui, à un moment déterminé de l'histoire, ru durant une période plus ou moins longue, ont réalisé avec une puissance non ordinaire les aspirations de l'humanité. La Révolution est un fait divin, Jeanne d'Arc est une personne divine. Il vaudrait peut-être mieux employer un autre terme que ce mot de divin^ qui est emprunté à la théorie toute contraire, laquelle faisait de ces faits ou de ces personnages des manifestations ou des envoyés du Dieu extérieur. Le véritable mot serait « surhumain », j'entends « humain à la suprême puissance », parce que ces faits et ces personnages sont l'explosion et l'expression des forces humaines longtemps comprimées ou accumu-

lées dans leur effort pour se faire jour vers un idéal longtemps et vaguement entrevu*. Il y a le divin dans la pensée, comme le divin dans l'action : Jeanne d'Arc est le divin dans F action; la révélation de Moïse est le divin dans la pensée.

Un reproche beaucoup plus grave que les contemporains de Salvador auraient pu lui adresser, — et que nul ne songea à faire, — c'est celui que M. Renan lui adresse à propos de Jésus-Christ et sa doctrine et qui s'applique avec plus de force encore à son Moïse. Salvador s'inquiète peu des mille questions historiques que soulève chacun des textes bibliques : il les prend en bloc, comme œuvre une, sans se

1. L'inlerprétation moderne du divin historique peut se résumer en partie dans ces mots de Maïmonide, cités par Salvador (I, 182) : « Lorsqu'un homme est pénétré de l'influence suprême à ce point qu'il se sent poussé à quelque action grande et héroïque ; à délivrer le peuple, même à délivrer un seul individu, de la force et de la tyrannie des méchants; ou bien lorsqu'il se sent poussé à devenir le bienfaiteur d'un certain nombre d'hommes, nous appelons ce don Vesprit de Dieu ».

demander s'ils ne représentent pas l'œuvre collective et successive des siècles; il prend les faits tels quels et les interprète sans les éprouver d'abord ; les textes sont pour lui ce qu'ils prétendent être, et Daniel est bien un contemporain de Nabuchodnozor ; le Mosaïsme est bien l'œuvre de l'homme Moïse, qui, élevé dans les sciences égyptiennes et ayant réagi contre elles par la force de son génie, a fondé par ses méditations au désert un système nouveau, le Mosaïsme, lequel est devenu la loi d'Israël, et par la supériorité de ses principes est destiné à devenir, en ce qu'il a d'essentiel, la loi du monde. Il ne connaît pas de mythologie juive : les mythes ne sont pour lui que des symboles moraux, à la Creuzer.

Toutes ces objections portent, mais seulement

au point de vue historique pur : or, Salvador

ne fait point l'histoire de la formation des idées

mosaïques, mais la critique de ces idées. A ce

point de vue, peu importe au fond d'où elles

viennent, si d'un homme, ou d'un siècle, ou de

la lente élaboration des siècles : elles existent,

et cela suffit; à un certain moment de l'histoire, elles forment un système complet qui est la loi ou l'idéal d'une race* ; c'est à ce moment-là que le critique pur les saisit, apprécie leur valeur et leur force d'avenir, et montre que le fleuve tourmenté de l'humanité, après tous ses détours et tous ses enfouissements, se rapproche du lit qu'elles ont, il y a des siècles, tracé à l'avenir et va y rouler ses vagues quelque jour.

1. « A cause du pays et des circonstances au milieu desquelles nous verrons bientôt que Moïse naquit et fut élevé, j'adopte en mon particulier l'opinion qui discerne dans la majeure partie du Pentateuque le cachet d'un même individu. Cela me semblerait beaucoup plus extraordinaire et surtout beaucoup plus honorable pour la nation hébraïque qu'il fût le produit d'un concours de personnes. Dans tous les cas, nous avons devant nous un Code qui date pour tous de plusieurs milliers d'années, des livres répandus par tout le globe, une nation dont les annales des autres peuples attestent les révolutions, et dont les débris et les témoignages vivent encore : voilà un point de départ aussi positif que quelque base historique que ce soit. » (Préface, i, 7.)

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