‹ Les prophètes d'Israel (volume 2)Chapitre 99 sur 110 · JÉSUS-CHRIST ET SA DOCTRINE · texte numérisé non relu

JÉSUS-CHRIST ET SA DOCTRINE

Si Salvador avait été un homme habile, il eût pu sans peine, en entretenant avec art par quelques mots jetés à propos les indignations de 1828, devenir un des leaders de l'opinion. A cette époque il n'y avait rien de tel que les colères dévotes pour faire des réputations éclatantes, et bien des libéraux d'un talent parfaitement inoffensif, s'étant mis au lit souverainement inconnus, se réveillaient en pleine gloire quand ils prenaient leur gazette du matin, parce que les journaux cléricaux avaient eu la bonté d'emboucher à pleines joues en leur honneur les trompettes de l'anathème, pour quelque pauvre petit blasphème anodin. Salvador, en 1828, avait été baptisé thon d'enfer, « ce qui ne

manquait pas de l'embarrasser, observait Dupin, car le moyen de prouver que l'on n'est pas un tison d'enfer ! »

Dupin se trompait, si délié qu'il fût, car avec un peu de savoir-faire un tison d'enfer bien attisé peut mener à bien des choses, par le siècle qui court. Salvador avait visé Louis XYI dans la personne de Jésus-Christ et était véhémentement soupçonné d'affiler le couper et pour Charles X avec ses deux in-octavo de citations de Philon, saint Mathieu, Sanhédrin, Yebamoth, etc. Il y avait de quoi tomber ministre en 1830 : beaucoup le devinrent qui n'en avaient pas tant fait.

Mais Salvador n'aimait point le bruit qui, pour les œuvres de science, est la contrefaçon de la gloire. Quand un livre de science fait du bruit, ce n'est pas parce qu'il est livre de science, mais parce qu'il a l'air d'être autre chose ; et si par un accident quelconque un savant devient le lion du jour, il est mis à une rude épreuve quand il lit les critiques de ses admirateurs, et il a bien souvent, suivant son tempérament, à

rire ou à pester de voir ce qu'on admire ou ce qu'on critique en lui. Aussi, bien que tout l'invitât à rester sur l'avant-plan où, sans s'y attendre, l'avait mis son chapitre juridique sur Jésus, il garda un silence obstiné pendant une dizaine d'années, et ne se décida à donner le second acte de la trilogie religieuse qu'il avait conçue que quand il eut donné à ses idées, par le travail et la méditation, une forme définitive qui le satisfît lui-même.

Quand il fit paraître, en 1838, Jésus-Chrkt et sa doctrine^ les colères de 1828 n'étaient plus qu'un souvenir historique, l'auteur n'était plus un tison d'enfer, ni un suppôt de Satan ; et bien que le terrain où il marchait fût infiniment plus brûlant, bien que les doctrines de l'auteur fussent infiniment plus dangereuses, puisqu'il ne s'agissait plus incidemment d'un détail du christianisme, mais du fond même, et que tous les coups portaient directement au cœur même de Jésus et du christianisme, l'ouvrage fut accueilli sans transports excessifs de part ni d'autre, et les polémiques qu'il souleva ne sor-

tirent point du ton moyen de la critique dite sérieuse.

L'idée fondamentale de ce livre, devenue banale à présent et entrée dans la science, était en 1838, d'une haute originalité; mais les idées religieuses étaient si peu avancées en France et l'esprit historique si peu éveillé encore, qu'il fallut qu'elle fût retrouvée à nouveau et nous revînt par l'Allemagne. Pour Salvador, le Christianisme n'est autre chose que le Judaïsme adapté au polythéisme ancien. Quand le Christ parut, « les dieux du monde vacillaient sur leurs » autels. Pour leur porter le coup fatal, une » substitution était nécessaire ; il fallait un nou- » veau dieu qui, d'un côté, eût divers rapports » avec les dieux anciens et qui, d'un autre côté, » par ses perfections, offrît im contraste plus » grand encore, plus sensible,

» Telle est la situation historique d'où ressor- » tait l'intérêt le plus général et le plus pressant, » celui des Gentils. La situation contraire » explique à son tour pourquoi, malgré toutes

» les contraintes, l'Eglise juive n'a pas accédé » et ne pouvait accéder au Christianisme de » Jésus, pourquoi elle s'est maintenue en dehors » comme pierre d'attente. Chez la nation juive, » il n'existait pas de dieux vacillants sur leurs » autels ; par conséquent pas de substitution » nécessaire. Sous aucun prétexte, la nature de » sa loi ne lui permettait de souffrir en son sein » ni de reconnaître au dehors aucun dieu de » forme humaine.

» Ceux qui recevaient la mission de précipiter )) la chute du polythéisme, sans renoncer aux » richesses de l'ancienne loi, étaient entraînés » sur une pente irrésistible. Ils devaient céder, » tôt ou tard, à l'idée de modifier cette loi au » point de la plier aux conditions qui se prê- » teraient avec le plus d'efficacité à l'intérêt » dominant de l'époque.

» Mais la modifier ainsi, c'était en réalité » l'abolir, et il eût été difficile de prononcer son )) abolition sans s'être attribué préalablement le » mérite de l'avoir accomplie .

» Nul homme, nul fils de Dieu, entendu dans

» le sens naturel de l'ancien peuple, ne pouvait » prétendre à une pareille autorité, quelle que » fût d'ailleurs l'élévation de son esprit sur » l'échelle de Jacob, ou l'intimité de ses rapports » avec l'intelligence suprême. Un pouvoir excep- » tionnel devenait indispensable, un homme » dieu, un législateur, un roi et pontife dieu, » par conséquent une imitation directe des re- )) ligions orientales. »

Autrement dit, les principes du Judaïsme ne pouvaient se répandre dans le monde polythéiste qu'en se polythéisant : il devait se renier lui-même pour s'affirmer, et se trahir pour triompher. La forme qu'il prit lui fut donc donnée, non par les nécessités de sa nature propre, mais par les exigences des milieux où il se transportait. Donc, au point de vue historique, il y a dans la genèse du Christianisme deux éléments bien distincts à déterminer et qui doivent être étudiés séparément : d'une part, une doctrine juive en pleine vigueur, et dont il faut déterminer la forme exacte au i" siècle de l'ère chrétienne ; d'autre part, des religions

polythéistes, en décomposition et mourantes, dont le système se dissolvait en poussière, mais dont les éléments étaient encore vivaces et capables de réagir sur le système nouveau qu'on leur apportait.

Cette analyse était neuve et assurerait à Salvador le titre de créateur, si Finjustice des choses n'avait voulu qu'elle vînt à une époque et dans un milieu où elle ne pouvait germer encore : Vox clamantis in deserto. Le livre fut discuté dans la presse, souleva des critiques nombreuses, mais toutes à côté, la question portant toujours, «quel que fût le critique, M. de Sacy ou monseigneur Gaillon, évêque du Maroc, M. Granier de CassagnacouM.Hennequin, sur l'éternelle question : « Jésus est-il, oui ou non, fils de Dieu? Le Christianisme peut-il s'expliquer sans l'incarnation? » Nous étions tous en France théologiens dans l'âme à cette époque, et toujours il s'agissait de savoir enfni une fois pour toutes à quoi s'en tenir, et si on avait bien jugé au concile de Nicée. Nul ne s'aperçut qu'il y avait là plus «qu'une doctrine, — le germe d'une méthode

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scientifique nouvelle, — et l'on resta à discuter et argumenter en parfaits Byzantins. S'il s'était trouvé alors un critique vraiment imbu de l'esprit scientifique, s'il s'était trouvé dans quelque cloître un Richard Simon, ou dans quelque Académie un Fréret, l'histoire scientifique de la religion eût été fondée en France vingt ans plus tôt, et, au lieu d'être une science allemande transportée en France, serait une science française. Malgré l'entassement de systèmes dont l'Allemagne avait depuis la fin du siècle dernier encombré la science, nulle part le problème n'avait encore été conçu et posé dans des termes si simples et si clairs. C'était la première fois que l'on tentait d'expliquer les origines du Christianisme comme un fait humain et comme matière de science pure, et ce n'est guère que de nos jours que ce point de vue est définitivement entré dans la science libre. Cette avance de Salvador sur la science contemporaine tient sans doute essentiellement à sa situation de juif.

« Le premier en France, dit M. Re-

» nan\ M. Salvador^abordale problème des ori- » gines du Christianisme. Il le fît avec une éru- » dition insuffisante, mais avec un vif sentiment » de quelques-unes des données du problème. )) Nous sera-t-il permis de le dire, il y portait » un don de race, cette espèce de coup d'oeil » politique qui a rendu la race des Sémites » seule capable des grandes combinaisons reli- » gieuses. Cette race saisit les lignes générales » des choses humaines, non comme nous, par » l'analyse et l'étude érudite des détails, mais » par une sorte de vue sommaire, comme Elie » du mont Carmel. La philosophie de l'histoire » est une œuvre juive, et en un sens la dernière » transformation de l'esprit prophétique ^. »

Par le fait même de sa tradition religieuse, non seulement il était libre d'une foule d'entraves qui embarrassaient les théologiens les

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