‹ Les prophètes de la renaissance ... Dante, Léonard de Vinci, Raphaël, Michel-Ange, Le CorrègeChapitre 11 sur 47 · LE MOYEN AGE, LE PAPE, L'EMPEREUR ET LES VILLES LIBRES · texte numérisé non relu

LE MOYEN AGE, LE PAPE, L'EMPEREUR ET LES VILLES LIBRES

Entre le glaive impérial et la tiare du pape, grandit le fier laurier.

L'empire romain décrépit était déjà moribond, quand Alaric mit à sac la Ville Eternelle, en l'an 404, et permit à ses Ostrogoths d'y piller les trésors accumulés de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, en massacrant le tiers de ses habitants. Cependant, après le départ de la horde et la mort du chef germain en Calabre, Rome parut renaître d'un semblant de vie, tant était grand son prestige qui éblouissait les barbares eux-mêmes. Lorsque le roi des Hérules, Odoacre, soumit l'Italie et que le dernier des empereurs romains, Augustule se proclama roi de Rome, la ville impériale ne se crut pas asservie. Elle résistait encore moralement. Elle ne laissa tomber son sceptre millénaire et ne perdit réellement son pouvoir qu'en avouant sa déchéance par un hommage au vainqueur barbare. Ce fut le jour où le sénateur Cassiodore écrivit

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dans sa chronique latine : « Dans cette année, le roi des Goths, Tliéodoric, appelé par les vœux de touSy envahit Rome ; il traita le Sénat avec douceur et fit des largesses au peuple. » Ce même Cassiodore, qui enseigna à Théodoric l'art de gouverner les Romains en partageant le tiers des terres italiennes entre ses soldats, occupa sa vieillesse en fondant une académie monastique, oij les religieux apprenaient à copier des manuscrits latins et grecs.

Ce douhle trait nous montre Rome se faisant l'institutrice des barbares et léguant la tradition gréco-latine à l'Eglise.

L'empire romain n'étant plus qu'un cadavre, d'oii naîtra l'âme italienne? Des cités et de la vie municipale, qui ne s'éteignit jamais complètement en Itahe. Mais du V^ au viii'' siècle, cette vie parut étouffée. La péninsule ravagée tomba dans un silence funèbre après l'ouragan des invasions. Gomme des nuages emportés par le vent, les Dieux antiques ont fui les sommets altiers des Apennins et les golfes radieux de Parthénope et de Sicile. Démolis les temples ; en pièces les statues des déesses ; jetées au fond des puits les têtes augustes de Mars et de Jupiter; enterrée à six pieds au-dessous du sol la démonne Vénus et son torse voluptueux. Ces mêmes barbares, qui jadis mouraient en gladiateurs devant la populace romaine, campent maintenant en vainqueurs dans les cirques. Les clarissimi du temps jadis, sénateurs et chevaliers, sont obligés de faire la cour aux rois teutons. Des chefs ostrogoths, hérules ou longobards rabrouent les décurions. La plèbe des ouvriers et

des esclaves libérés par le christianisme afflue dans les villes et les couvents. Les campagnes abandonnées font ressembler le pays à un vaste cimetière dont les cités en ruines sont les tombeaux, où les spectres du passé traînent leurs suaires. Si bien que, regardant ce spectacle du haut de son église, le pape Grégoire P"" dut s'écrier, plein d'épouvante : « Toute la terre est dans la solitude ! In solitudine vacat terra! »

Dans cette solitude oppressante, dans cette prosternation des hommes, une seule puissance grandissait démesurément. Sur les débris de l'empire romain, au-dessus du torrent des invasions, l'Eglise s'éleva comme l'arche de Noé portée par le déluge. « Elle apportait aux barbares les consolations de la patrie éternelle et de la pureté morale. L'Eglise, en ce temps, représente le lien de l'unité et la patrie spirituelle de l'humanité. C'est pour cela que le clergé est si souvent chargé des offices civils, tandis que les barbares prennent les commandements militaires. Parce que Rome avait été la métropole de l'Europe, l'évêque de Rome devint le pape. Le prestige de Rome a fait la papauté. L'élection du pape était considérée alors comme l'intérêt vital de la communauté. Il fallut la longue élaboration du moyen âge pour substituer, chez les masses, l'idée de la morale chrétienne aux instincts aveugles et à la foi superstitieuse*. » Ainsi parut se réaliser, pour un temps, le rêve de saint Augustin. Au-dessus de la cité terrestre de Mammon, où les Saturnales antiques grouillaient

1. Sketches of historical pasi o^ Staly, by Margaret. Albana Mignaty.

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encore sous les fureurs barbares, on vit se bâtir la Cité de- Dieu, c'est-à-dire FEglise. Elle s'éleva, de siècle en siècle, lente, majestueuse, invincible, avec ses basiliques, ses couvents, ses moines blancs et noirs, sa hiérarchie puissante, capable d'utiliser toutes les forces humaines et d'envelopper toutes les classes sociales'. Au sommet de l'édifice, trônait le pape, chef spirituel de l'humanité. Comment les yeux de l'Italie ne se seraientils pas tournés vers ce nouveau souverain, qui semblait destiné à remplacer, dans le gouvernement du monde, le César détrôné par les barbares? L'évêque de Rome devenu grand pontife de ki chrétienté, le successeur de saint Pierre, le vicaire de Jésus-Christ, héritier de l'Ancien et du Nouveau Testament, rattaché à la merveilleuse légende de Galilée, jouissait donc d'un prestige que n'avait connu aucun monarque d'Asie ou d'Europe.

Et pourtant, le César romain n'était pas mort tout entier. Son fantôme, cuirassé d'airain et revêtu du manteau de pourpre, précédé de ses licteurs, semblait régner encore au Forum désert et au Gapitole consacré à la Sainte-Vierge. Il hantait encore l'imagination du serf et du patricien, comme celle des étrangers de toute race et de tout pays devenus citoyens romains et celle des barbares eux-mêmes. Quand une idée s'est élaborée un moule dans un puissant type humain, elle survit longtemps à l'institution qu'elle a créée et se réserve des avatars inattendus à longue échéance. Lorsque Jules César, parvenu au pouvoir absolu, tomba au milieu du Sénat sous le poignard des

conjurés, et s'envoloppant de son mauleau pour mourir, s'écria : « Et toi, Brutus, aussi ! », il ne se cloutait pas qu'il léguait pour six siècles sa pourpre aux empereurs de Rome, et qu'après la chute de ceHe Rome et de son empire, pendant un millénaire et au delà, tout grand souverain n'aurait pas de plus haute ambition que de lui ressembler! Le fantôme de César n'a pas cessé d'apparaître aux générations humaines, comme il apparut à Brutus à la bataille de Philippes. Les souverains barbares, devenus les maîtres de l'Europe centrale, se servirent de ce nom de César comme d'une formule magique pour soumettre l'antique terre de Saturne à leur domination. Quant à l'Ilalie, elle oublia les monstres impériaux, comme Néron, Héliogabale et Caracalla, pour ne se souvenir que des Césars bienfaiteurs de l'humanité, comme Trajan et les Antonins. L'empereur d'Allemagne, dès qu'il passait les Alpes, pour se faire couronner à Rome, prenait aux yeux des Italiens tout le prestige d'un empereur romain.

De l'an 804 à l'an 1106, l'histoire de l'Italie, morcelée en plusieurs royaumes et en je ne sais combien de petites républiques, est dominée par la lutte de l'Empire et de la Papauté. La patrie italienne n'existe pas encore, mais les destins de l'Europe se jouent sur le théâtre de la péninsule dans la lutte de ces deux grands pouvoirs qui sont aux prises et qui dominent tout le moyen âge.

Ce drame saisissant entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel qui se disputent l'empire du monde pendant trois siècles a trois points culminants qui en représentent les trois actes essentiels.

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1" Il commence par un pacte d'alliance entre les deux pouvoirs sous Cliarlemagne. 2* Il continue par une lutte à mort entre le pape Grég-oire VII et Temporeur Henri IV. 3° 11 se termine sous l'empereur Barberousse et son successeur Frédéric de Hohenstauffen parle triomphe décisif de la tiare sur la couronne.

Pendant tout ce temps, du ix^ au xif siècle, l'âme italienne ne se manifeste qu'à l'état embryonnaire et chaotique. La lutte grandiose, qui se déroule sous ses yeux, la travaille et l'excite dans ses dernières profondeurs. Elle y est à la fois spectatrice et belligérante. Car elle se divise à parties égales entre les deux camps guelfe et gibelin. Mais sa conscience commence à palpiter dans les cités libres, qui se développent puissamment au milieu de cette lutte acharnée et de ces combats violents.

Résumons les trois actes du drame historique et mondial, qui fut à la fois l'adversaire et l'éducateur de l'âme italienne.

Lorsqu'on l'an 800, Charlemagne se fit couronner empereur de Rome par le pape Adrien dans l'église de Saint-Pierre, une étroite alliance fut conclue entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Par sa victoire sur Désidérius, roi des Longobards, l'empereur était devenu le libérateur de l'Italie. Charlemagne apparut donc à tous les peuples comme le protecteur tout-puissant de la papauté. En échange, le pape lui conféra le titre impérial, qui, aux yeux de tous, faisait de lui le suc-

cesseurdes Césars. La scène fut solennelle. C'était le jour de Noël. Le roi des Francs assista à la messe de Saint-Pierre, oii les lumières brûlaient sur les autels, au milieu de nuages d'encens. Le pontife suprême de la chrétienté s'avança vers le roi Charles et plaça la couronne impériale sur son front, pendant que le peuple criait : « Longue vie à Charles-Auguste, couronné par la main de Dieu. Longue vie au grand empereur des Romains ! » Et le peuple de Rome se crut redevenu le maître de la terre. Le pouvoir du passé agit ainsi comme un créateur d'illusion, mais aussi comme un propulseur vers des actions nouvelles et imprévues.

Pendant mille ans, l'Italie devait se chercher ellemême dans le pouvoir absolu de ces deux souverains pour lesquels elle se divisa en deux camps opposés. Mirage décevant, chimère torturante. Ce fut en vain. Mais ne nous y trompons pas. Si les deux détenteurs du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel pesèrent d'un poids redoutable sur l'Italie et empêchèrent pendant des siècles son unité nationale, le spectacle de leur lutte grandiose n'en fut pas moins pour l'Italie une éducation singulière, une source de grandeur intellectuelle, un facteur puissant de son sens d'universalité. Car l'histoire universelle qui se joue dans la Rome antique par la lutte delà Royauté, de la République et du Césarisme, continua à s'y jouer au moyen âge par la lutte de l'Empire et de la Papauté. Les yeux du monde entier étaient fixés sur ce drame, dont l'Italie était le théâtre et qui la secoua de fond en comble.

La délivrance de Rome par Charlemagne vainqueur des Longobards et le couronnement de l'em-

pereur par le pape avaient établi un nouvel ordre des choses : la solidarité de la couronne et de la tiare. De ce moment datent, par Falliance des deux pouvoirs, d'une part la prétention des chefs du Saint-Empire romain à la domination universelle, de l'autre la prétention des papes à la suprématie spirituelle du monde. La prétention des empereurs allemands se fondera sur le souvenir des Césars, la prétention des papes sur la parole du Christ à Pierre : « Ce que tu auras lié sur la terre, sera lié dans le ciel ; ce que tu auras libéré sur la terre sera libéré dans le ciel. » Quidqiiid ligaveris super terrain, eriî legatum et in cœlis; quidquid solveris super terram, erit solutum et in cœlis. Jamais plus formidable pouvoir n'avait existé sur la terre que celui du pape. En théorie, les deux pouvoirs devaient être indépendants l'un de l'autre, et leurs domaines séparés. En pratique, il n'en fut pas ainsi. Le chef de l'Eglise étant devenu un souverain temporel et le chef de l'Empire voulant régenter les évêques, les deux pouvoirs en vinrent bientôt aux mains. Le spirituel devait aspirer à dominer le temporel et le temporel à écraser le spirituel. L'empereur voulut faire les papes et le pape voulut faire les empereurs. De là, la célèbre querelle des investitures qui dura plusieurs siècles.

C'est près de trois cents ans après Charlemagne que la lutte atteint son apogée. Quel changement de décor, de mise en scène et d'attitude des deux adversaires ! Nous ne sommes plus à Saint-Pierre, au milieu des fumées de l'encens, devant un peuple agenouillé, mais au château de Canossa, au beau milieu de l'Apennin, par un rude hiver. Les mon-

tagnes sont couvertes de neige; il gèle à pierre fendre. Dans la cour du château, l'empereur d'Allemagne, Henri IV, pieds nus, en habit de pénitent, grelottant de froid et de faim depuis trois jours et trois nuits, attend vainement que le pape lui accorde l'audience implorée. Les autres pèlerins, pauvres et mendiants, le raillent et l'injurient sans qu'il ose répondre. Car il est excommunié et vient ici pour obtenir sa grâce avec le levé de l'interdit qui l'a mis au ban de toute la chrétienté. Après sa révolte exaspérée, le monarque violent et faible, outrecuidant et tyrannique, abandonné par son propre peuple, est tombé au dernier degré du dénûment, de l'impuissance et de l'humiliation. Le chef du Saint-Empire romain n'est plus qu'une loque d'empereur, un misérable mendiant. Et c'est un pontife romain qui l'a mené là par son énergie et son implacable volonté.

Le moine Hillebrand, fils d'un charpentier toscan, devenu prieur de Cluny, puis pape, sous le nom de Grégoire VII, n'est pas seulement la plus forte incarnation du génie de la papauté, mais encore une des manifestations les plus puissantes du génie synthétique et organisateur de l'Italie. Ce représentant de l'autorité absolue de l'Eglise par le célibat des prêtres et une discipline de fer, n'en fut pas moins, indirectement et involontairement, le premier éveilleur de l'âme italienne. Car, pour accomplir ses réformes ecclésiastiques, il dut favoriser la liberté des villes. Il replaça la société détruite par les barbares et menacée par le régime féodal sur ses bases municipales. Il sut faire revivre des lois, des traditions, des coutumes et des sentiments qui

ne s'étaient jamais complètement éteints dans les ténèbres de la barbarie. La prédominance de l'élément municipal et démocratique en Italie était également éloignée du féodalisme et du patriotisme moderne. La péninsule était alors divisée, sous différents maîtres, en diverses races, en intérêts contraires et ne pouvait avoir de sentiments communs. Le génie de Hillebrand consista à comprendre qu'il était de lintérêt à la fois de l'Eglise, de la civilisation et de l'Italie de combattre le despotisme militaire représenté parles empereurs d'Allemagne.

De 1004 à 1039, il n'y avait pas eu moins de douze descentes de dictateurs germains en Italie. Ils tenaient leur diète à Roncaglia près de Plaisance, rançonnant les villes soumises à leur joug, pillant et brillant celles qui s'y refusaient. A la suite de la querelle des investitures, Grégoire VII avait cité Henri IV devant son tribunal. L'empereur répondit par le concile de Worms, où Grégoire VII fut chargé de toutes les infamies et déclaré déchu par le clergé allemand. En 1056, le pape assis au milieu des cardinaux sur son trône pontifical fut injurié par le héraut de l'empereur, qui le traita de « loup dévorant » et le somma de descendre du Saint-Siège. Grégoire VII répliqua à l'attaque en jetant l'interdit sur le rebelle. L'empereur, qui avait beaucoup d'ennemis dans son pays, essaya vainement de rassembler ses vassaux sous les foudres pontificales. A son tour, il fut déposé par le concile de Trêves. Dépouillé de tout pouvoir, abandonné des siens, honni du peuple^ il dut se décider au pèlerinage de contrition par-dessus les Alpes, pour sauver sa couronne.

Spectacle unique dans l'histoire, en l'an 1078, au châleau de Canossa. On y vit l'empereur germanique se prosterner sous le terrible regard de Grégoire VU, devant lequel, disent les chroniqueurs, ceux qui osaient le braver reculaient comme devant l'éclair. Dans cette posture d'écrasé, on entendit le lamentable souverain s'accuser de tous ses crimes et demander sa grâce avec des pleurs et des gémissements. Il ne l'obtint qu'en se disant l'humble vassal du pontife et en lui jurant une fidélité éternelle. L'Italie et le monde purent mesurer à cet événement la formidable victoire de l'ambition papale et du pouvoir spirituel, soutenus par un ascète de génie, sur l'orgueil d'un tyran fou de rage impuissante, mais terrassé par une volonté plus forte.

Que le pape ait abusé de sa situation, pour imposer au vaincu les humiliations les plus cruelles — ce qu'il devait lui-même expier plus tard — on peut le prétendre. La scène n'en met pas moins en plein relief la supériorité d'un des deux pouvoirs sur l'autre. Car c'est celle de l'Esprit sur la Matière.

Les bistoriens allemands se consolent aisément de l'humiliation de leur empereur en magnifiant la revanche du destin, puisque, six ans plus tard, grâce aux péripéties pohtiques de l'Allemagne, Henri IV, parjure à son serment, put rentrer en Italie à la tête d'une armée, mettre Rome à feu et à sang, se faire couronner au Latéran par l'an tipape, au milieu d'incendies et de carnages pires que ceux d'Alaric et forcer Grégoire VII à mourir en exil chez les Normands, à Salerne. Représailles sau-

vages, vraie vengeance de barbare pour l'humiliation subie. Cependant, au cours des âges, ces scènes terribles devaient pâlir dans la mémoire des peuples devant la scène de Canossa. Elle resta dans le souvenir de l'Italie guelfe comme une gloire nationale et dans la mémoire de l'Allemagne comme la cicatrice d'un fer incandescent. Image parlante, sceau brûlant d'une victoire ineffaçable de la force morale sur la brutalité barbare.

Sautons encore un siècle, et l'Italie du moyen âge nous apparaîtra bouillonnante de vie, en une phase nouvelle, devant un autre empereur.

Du XT* au XII® siècle, les cités italiennes se développèrent si puissamment par le commerce, l'industrie et l'art, au milieu des seigneurs féodaux qui régnaient sur l'Italie, que déjà cette intense vie civique rivalisait avec la vie féodale et commençait à la dominer. Les associations commerciales entre les villes s'appelaient corti. De plus, les diverses cités concluaient avec les nobles des traités {patti) accordant à ceux-ci le droit de résider quelques mois dans leurs murs. Et ici apparaît déjàla grande différence entre l'Italie et les peuples du Nord au moyen âge. En France, en Allemagne, en Angleterre, le seigneur qui habitait son château demeura le supérieur du bourgeois quelque fût la richesse de ce dernier, et celui-ci resta le protégé du noble. Le phénomène inverse eut lieu en Italie. Là le seigneur ambitionna le titre de citoyen et devint en quelque sorte le protégé des villes. Par ces rapports étroits, par cette influence réciproque, nobles et bourgeois se civilisèrent et les villes prospérèrent.

â6 LES PROPHÈTES DE LA RENAISSANCE

La plupart des nobles durent se soumettre au gouvernoment de quelque cité. L'empereur d'Allemagne avait un palais dans toutes les grandes villes où il résidait à son passage, mais beaucoup de cités gibelines obtinrent que ce palais fût situé en dehors de la ville. Autre différence entre les villes italiennes et celles des peuples du Nord. Là, les cités affranchies du lien féodal avec le seigneur du pays, étaient obligées de se placer sous la protection du suzerain, empereur ou roi. En Italie, elles pouvaient choisir entre l'empereur et le pape et devenir ainsi gibelines ou guelfes. De là une plus grande liberté et un sentiment plus fort de leur indépendance. Par contre, pas d'esprit militaire et un goût médiocre pour la chevalerie. Celle-ci resta purement cérémonielle de l'autre côté des Alpes. L'idéalisme italien demeure réaliste dans ses buts et toujours attaché à la vie présente, tandis que l'idéalisme des peuples du Nord fut transcendant et peu pratique, du moins au moyen âge. C'est pour cela que la chevalerie nejoue aucun rôle dans l'histoire italienne du moyen âge et ne sera, aprës coup, qu'un jeu d'esprit chez le Tasse et l'Arioste, au temps de la Renaissance. Etre inscrit sur le livre d'or d'une grande cité avait plus de prix pour un noble italien que d'aller délivrer le Saint-Sépulcre. Pour défendre ses intérêts, chaque ville entretenait des troupes mercenaires, les hommes de lamanade (manasdieri) avec lesquels se battaient les nobles de la cité. Ceux-ci étaient donc les servants de la ville, comme en France ou en Allemagne, les vassaux étaient ceux de la couronne et les vavassaux ceux d'un seigneur.

Le patriotisme le plus ardent régnait dans ces petites républiques, patriotisme purement local, concentré sur les traditions de la ville, sur son saint ou sa sainte, ses ancêtres et ses grandes familles patriciennes. Il fleurissait dans ses corporations de métiers, dans ses mœurs et ses arts. Il était visiblement symbolisé par sa cathédrale et son campanile, dominant au loin les campagnes comme une sentinelle vigilante. L'àme de la patrie suivait la milice municipale à la guerre. Cette âme était figurée par le caroccio, grand char aux roues massives, traîné par des bœufs, portant l'étendard de la ville avec les drapeaux des villes alliées. Un prêtre officiait et disait la messe sur ce char, pendant la bataille. La jeune élite de la cité, la fleur de la noblesse défendait, pendant le combat, cette forêt de bannières éclatantes des cités unies. Au besoin elle Tarrosaitde son sang, l'illustrait de ses morts héroïques. Et malheur à la ville qui perdait son caroccz'o .'^ L'adversaire le taillait en pièces, en faisait un biicher flambant et portait en triomphe la bannière de l'ennemi dans son municipe, comme un souvenir éternel de sa victoire. Sienne ne consentit à rendre qu'en 1886, au jubilé de Dante, un étendard pris sur Florence six siècles auparavant, et Ravenne ne rendra jamais à Florence les ossements de ce même Dante exilé, qui mourut dans la cité rivale en s'écriant : « Ingrate patrie, tu n'auras pas mes os ! »

On conçoit l'anarchie qui devait résulter de passions si violentes dans un pays si divisé. Les républiques italiennes formaient quatre groupes principaux autour des quatre grands centres. — La riche.

la splendide Milan groupa autour d'elle Tortone, Bergame, Brescia et Plaisance. — L'altière Vérone réunit Padoue, Vicence, Trévise et Mantoue. — L'opulente Bologne, insiemeni fiëre de son université, la plus savante du moyen âge, s'adjoignit Reggio, Modène, Ravenne et Faënza. — La belle et la fière Florence se mit à la tête des villes libres de Toscane, Pistoïa, Arezzo, Volterra, Cortone, Pérouse et Sienne. Alliances flottantes, souvent rompues et entre-croisées. Car la plupart de ces cités furent tour à tour guelfes et gibelines. Leur droit le plus cher était de pouvoir faire la guerre à n'importe qui pour n'importe quoi, surtout à leurs voisins. Aussi que de petites guerres et que de vengeances implacables entre ces républiques jalouses. Milan victorieuse fit raser jusqu'au sol Pavie et Lodi, ses deux rivales. — Rome ne resta pas en arrière de ce mouvement. Elle se mit à traduire les auteurs anciens, à réchauffer tant bien que mal son grand passé. Le préfet de Rome était nommé, selon les circonstances, par le pape ou par l'empereur. L'administration fut remodelée par un patricien à la tête de cinquante sénateurs. Rome se donna un gouvernement républicain avec des privilèges dont jusqu'alors les papes seuls avaient joui. Les palais et les tours des prélats corrompus furent détruits^

L'Italie ainsi morcelée était une proie tentante pour les empereurs d'Allemagne.

Frédéric I" de Hohenstauffen, dit Barberousse, est le troisième monarque germain qui laissa en Italie un souvenir d'autant plus ineffaçable que ses invasions obstinées amenèrent le triomphe de la liberté municipale. Grande et redoutable figure. Non

moins tyrannique que Henri IV, nnais plus intelligent et plus habile, avec une suite persévérante dans ses idées et dans ses actes, le légendaire Barberousse ne fit pas moins de sept descentes en Italie, la première en 1154, la dernière en 1176, Une anecdote rapportée par un chroniqueur prouve que le premier des Hohenstaufïen poursuivait la domination universelle avec le même acharnement que l'empereur germano-prussien Guillaume II devait le faire huit siècles après. Dans une promenade à cheval avec deux jurisconsultes de Bologne, Barberousse leur adressa cette question embarrassante : « Suis-je le légitime possesseur de la terre ? » Le premier répondit par une phrase évasive : « Pas encore réellefnent eta€tivement. » Le second, meilleur courtisan, répliqua : « Oui, vous l'êtes, même en ce qui concerne la propriété réelle et actuelle. » En récompense de ce compliment, l'homme de loi docile reçut, en cadeau de l'empereur, le choval qu'il venait de monter pendant la promenade. L'autre rentra à pied.

Non moins caractéristique est le dialogue de Barberousse avec l'envoyé du Sénat, pendant que l'empereur campait avec son armée devant la Ville Eternelle, en instance de se faire couronner empereur des Romains. Le Sénat lui avait envoyé son héraut avec ce message : « Tu es un étranger et je fais de toi un citoyen. Je suis allé te chercher dans des contrées lointaines, au delà des Alpes, pour proclamer ta puissance impériale. Ton premier devoir en entrant dans Rome est de jurer l'observance des lois et de maintenir nos privilèges et de te lier toi-même par un serment à la défense de nos

libertés contre toute agression barbare, fût-ce au risque de ta vie. Bien plus, tu dois payer la somme de cinquante mille livres d'argent à ceux qui proclament ton titre d'empereur romain au Capitole. » A ce discours, empreint de l'antique fierté romaine, l'empereur Barberousse, pris d'un violent accès de colère, interrompit le messager du Sénat et lui dit : « J'ai entendu vanter la sagesse et la grandeur du Sénat romain, mais tes paroles sont plutôt l'expression d'une folie arrogante que d'une connaissance exacte de la présente situation de Rome. Sujette aux vicissitudes de la fortune, ta cité obéit maintenant là oii elle commandait jadis. C'est en Germanie qu'il faut chercher désormais le renouvellement de la gloire de la capitale. C'est de la valeur de nos guerriers que dépend la sagesse du Sénat. C'est Charlemagne, c'est Olhon le Grand qui ont chassé d'itahe les Longobards, les Grecs et autres tyrans. Moi, leur successeur, je suis le prince légitime et le souverain seigneur des Romains. Croyez-vous que le bras des Germains a perdu sa force première? Qui oserait arracher la massue à la poignée d'Hercule? Si quelqu'un pense de la sorte, mes braves guerriers l'en feront repentir. Tu prétends m'imposer le respect des lois, coutumes et privilèges pour me rendre justice et avant tout me faire payer un tribut, comme si j'étais un prisonnier à la merci du Sénat. Apprends qu'il appartient au souverain de dicter des lois et non pas d'en recevoir » *.

4. Otto Frising, chrointiueur allemand, au sorvice de l'empereur Frodéiic do HohenstauUen, écrivait en lalin.

Le Sénat et le peuple ayant refusé d'ouvrir ses portes à Frédéric Barberousse, le préfet de Rome d'accord avec le pape l'introduisit secrètement avec un millier de g^uerriers dans la cité léonine. Frédéric F"" de Hohenstauffen fut couronné par le pape dans l'église Saint-Pierre, le 18 juin 1155. Un violent combat s'en suivit au pont Saint-Ange qui séparait la république romaine de la cité du pape. Tous les obstacles furent renversés. Les impérialistes retranchés dans la cité léonine furent repoussés. Le pape dut s'enfuir. Frédéric se battit en personne aux portes de Rome avec ses troupes. Plus de mille soldats romains périrent. Mais l'empereur n'osa pas entrer dans Rome et revint en Allemagne avec une armée décimée sans avoir pu châtier la révolte de Milan.

La ligue lombarde, fondée en 1167, à la suite du sac de Milan, fut la première manifestation de l'esprit national en Italie. Par elle, les villes libres de Lombardie s'engageaient par serment « à lutter jusqu'à extinction contre Frédéric et ses héritiers ». La victoire fut décidée en faveur de la ligue à la bataille de Legnano par les huit cents jeunes Milanais qui luttaient autour du Caroccio. Quand Barberousse, qui avait eu son cheval tué sous lui, s'en revint à Pavie avec les restes de son armée en déroute, il y trouva sa femme en deuil. L'impératrice le croyait mort. Devant cette vision et sous le coup de cette bataille perdue, l'empereur allemand eut le sentiment d'une défaite irréparable. Son rêve d'hégémonie par l'écrasement des villes italiennes, héritières de la tradition gréco-latine et

avant-courrière du génie moderne venait de s'écrouler.

Si le peuple italien devait mettre encore huit siècles à trouver son unité, la nation italienne acquit la conscience de sa liberté à la bataille de Legnano, dans les champs de la Lombardie.

L'Italie n'était encore qu'un protoplasme, un corps inorganique, mais elJe avait trouvé iine âme. Et lorsque Tâme existe, elle se crée tôt ou tard un corps organisé et une tête qui la dirige.

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