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FLORENCE ET SON GÉNIE

Venezia la bella, Genova la superba, Firenze la vezzoza, dit le proverbe italien pour distinguer la cité charmeuse entre toutes des autres reines de l'Italie. La situation privilégiée de Florence la désignait pour devenir la reine des oités toscanes.

Paysage et cité diffèrent du tout au tout de la ville qui fut le centre de la civilisation hellénique. Florence ne lui ressemble que par sa distmction aristocratique. Athènes se presse autour de l'Acropole dans la plaine de l'Attique, entre le mont Hymète et le Parnès, sous la majesté lointaine du Pentélique. 11 y a de fespace autour, et, si petite que soit la citadelle qui porte le Parthénon, elle

3i LES PROPHÈTES DE LA. RENAISSANCE

rivalise avec toutes les cimes. Florence, par contre, est blottie dans une conque verdoyante de l'Apennin, entre le promontoire élégant de Monte-Oliveto et les hauteurs lumineuses de Fiesole. De loin, la croupe ondulée du Monte-Morello la protège contre les vents du Nord. Sur les collines qui embrassent la cité des fleurs, se profilent les cyprès sévères ; l'olivier au feuillage transparent ombrage discrètement leurs flancs ; l'iris sauvage pousse dans l'herbe; les roses grimpent sur les murs et enguirlandent les jardins. Enclose et caressée dans son berceau, comme une princesse frileuse, la ville semble vouloir se défendre contre toute influence étrangère, pour être quelque chose d'exquis, de fier et d'unique. Pourtant la délicate et hautaine cité n'est pas séparée du reste du monde. De ses villas, de ses tours et de ses terrasses la vue s'étend au large sur la plaine fertile comme sur un vaste verger, où l'Arno serpente paresseusement, après avoir passé rapide et joyeux sous les sveltes ponts de la ville ! Par delà, l'œil pressent la mer thyrénienne, derrière les nuages légers que le souffle du libeccio emporte dans l'azur limpide. Rome, campée sur ses sept collines, au centre du Latium, observe le monde d'un regard circulaire. Florence, du fond de sa vallée fleurie, sourit à l'Occident et l'appelle. Ainsi nichée à l'abri des grandes routes des invasions, cette ville était bien le lieu choisi, où pouvaient prospérer, loin des laideurs de la vie banale, l'art et la science du moyen âge. Là, églises, campaniles et musées, marbres, bronzes et tableaux pouvaient rivaliser de charme et de beauté avec le cadre somptueux

de la nature et le surpasser par les plus riches floraisons de l'àme humaine. Puissante émulation, harmonie subtile, concentrée sur un coin de terre, d'où devait sortir l'Athènes de l'Italie. Je l'ai dit ailleurs, mais il faut le répéter ici, puisque cette ville enchanteresse fut le premier moule du plus haut génie italien : A Naples, on vit ; à Venise, on rêve ; à Rome, on pense ; à Florence, on crée.

La royauté de Fart, acquise par Florence au cours de son histoire, eut pour base première son habileté dans le commerce et sa royauté dans la banque. La perfection de ses arts se fonda d'abord sur l'excellence de ses métiers. Ses tailleurs de pierre devinrent des architectes, ses joailliers des sculpteurs et des fondeurs en bronze, ses joueurs de guitare des compositeurs de musique, ses chanteurs de canzones des poètes. Les Florentins n'eurent pas comme les Pisans, les Génois et les Vénitiens des navires pour écumer la Méditerranée et en rapporter les perles et la pourpre de l'Orient. Mais non moins entreprenants et non moins hardis que Marco Polo, ils voyageaient par le monde entier et tenaient leurs comptoirs jusqu'au fond de l'Asie. Le commerce alors était plein de périls. C'était une aventure et une conquête. Eloquents discoureurs et raisonneurs subtils, les patriciens de Florence fournissaient aux souverains d'Europe les meilleurs ambassadeurs. Au jubilé de 1300, qui attira à Piome trois millions de pèlerins, le pape Boniface VITI fut très étonné de s'apercevoir que les ambassadeurs de presque tous les princes du Nord, et même celui du khan de Mongolie, étaient des Florentins.

Les richesses et l'or d'Orient et d'Occident affluaient dans les boutiques du Ponte- Veccliio et dans les forteresses patriciennes de la ville. On devine les jalousies, les haines que ce luxe devait susciter entre Florence et les cités rivales comme Pise et Sienne, et aussi les luttes intestines dans la cité même. Luttes de partis politiques, de Guelfes et de Gibelins, luttes de familles ennemies avec leurs clients comme celle des Blancs et des Noirs se succèdent et se mêlent, s'entre-croisent, se contrecarrent et s'entortillent dans un inextricable fouillis. Ces guerres implacables et féroces ensanglantent trois siècles d'histoire. Mais elles n'empêchèrent pas la poésie nouvelle de pénétrer dans la cité des fleurs et de ceindre d'une auréole le front des Florentines déjà couronnées de roses.

Ce souffle d'une poésie inconnue et subtile venait de Provence. Paroles et mélodies langoureuses, pareilles à celles de ce Sordello, qui fut l'ami de Dante, et dans les bras duquel il veut se jeter au Purgatoire, désolé de ne plus embrasser qu'une ombre. Sous l'influence des croisades et de la chevalerie, les troubadours avaient découvert une nouvelle manière de sentir l'amour. L'aspiration idéale, à travers la beauté et le charme de la femme, y remplaçaient l'instinct sexuel, ce nerf de l'amour dans la poésie grecque et romaine. L'amour des sens n'était pas supprimé mais relégué dans l'ombre et dominé par un sentiment plein de délicatesse et de rêverie. De tels contrastes abondent dans l'histoire. La femme, l'être faible par excellence, allait devenir la divinité de ces temps aux mœurs rudes et barbares. Dans la haute société,

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un homme sans amour est considéré comme un homme sans valeur. Qui aime est un cavalier qui obéit aux lois de l'amour et souffre quand cela plaît à sa dame et devient par elle un défenseur de la justice, un protecteur des faibles. L'amour devient un principe d'éducation et d'initiation. Ainsi naquit en France le nouveau code d'amour des chevaliers fins et courtois. Imitateurs des troubadours, les poètes toscans Guido Guinicelli, Guitone d'Arezzo, Cino de Pistoïa créèrent, dans leur langue élégante, le nouveau style toscan, il dolce stil nuovo. Les plus distingués, les plus savants d'entre eux, Brunetto Latini et Guido Cavalcanti furent les maîtres de Dante. Mais, en adoptant l'esthétique provençale, les Toscans y ajoutent les subtilités métaphysiques et scolastiques qui leur viennent de l'Université de Bologne, oii l'on étudie à force Aristote, Platon et saint Thomas avec le goût de Tallégorie. Ce qui sera chez Dante une passion profonde, en même temps qu'une illumination spirituelle, n'est encore chez eux qu'un jeu d'esprit et une pensée abstraite. Ce sont des philosophes et des penseurs qui cherchent et flairent le sens divin de l'Amour. Leur disciple, qui, sous le coup de foudre de la passion, deviendra le grand poète et le subHme voyant de l'Italie, cherche avec eux et marche dans leur piste, quand il murmure dans un sentier fleuri :

... lo mi son un ehe, quando Amore spira, noto ed a quel modo Ch'ei detta dentro, va significando.

« Quand Amour soupire au-dedans de moi, il me dit quelque chose que je note et dont je cherche le sens. »

On imagine qu'avec d'aussi riches éléments, Plorence devint dès la fin du xiii^ et au commencement du xiv" siècle, un foyer de vie élégante et ardente. Tandis que la populace s'ébaudissait aux représentations grotesques de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis, qui remplissaient les places de leur vacarme, les fêtes aristocratiques et privées revêtaient une grâce sobre et fine. Au printemps, les jeunes filles des maisons patriciennes se couronnaient de roses et nouaient leurs chaînes souriantes sous les cyprès et les oliviers, au son des mandolines, parmi les guérets d'iris et de glaïeuls. Aux vêpres, elles chantaient le Salve regina au seuil des églises. Mais, quand la cloche du Palazzo Vecchio sonnait l'alarme de guerre, elles se pressaient inquiètes aux fenêtres pour assister au départ du Caroccio, avec lequel marchait, reluisante d'armes et de costumes éclatants, la fleur de la jeunesse masculine. Sur la bannière brillait, avec l'image de la Madone, le lys rouge, symbole de Florence. Ses trois corolles flamboyantes disaient à tous : « Je suis la sève de la race, le sang rouge de la liberté. Il faut combattre pour être libre ! » Mais la Madone bleue qui souriait dans les plis de l'étendard flottant semblait ajouter : « Il faut aimer et souffrir pour gagner le ciel 1 »

Ainsi le travail et la guerre, la religion et la poésie faisaient bon ménage dans cette ville alerte et infatigable, déchirée de luttes incessantes et cependant une dans son idéal. L'instinct du beau la dominait et l'art lui imprimait son sceau d'aristocratie.

Florence est de toutes les villes de la péninsule celle qui a fourni le plus de génies de premier ordre à l'Italie, dans les sciences, dans les lettres, dans les arts. Dante, qui surgit à la fin du xiii® siècle et illumine le début du xiv® siècle, est tout imprégné de l'esprit florentin et coulé dans son moule. Toutefois s'il est devenu le grand poète national du peuple italien, il le doit non seulement à ce moule admirable, mais encore à son esprit universel et à son génie propre.

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