‹ Les prophètes de la renaissance ... Dante, Léonard de Vinci, Raphaël, Michel-Ange, Le CorrègeChapitre 13 sur 47 · DANTE, BEATRICE ET LA VITA NUOVA L'INITIATION PAR L'AMOUR · texte numérisé non relu

DANTE, BEATRICE ET LA VITA NUOVA L'INITIATION PAR L'AMOUR

Gomme dans le moule d'une cloche, où les métaux en fusion se précipitent en un fleuve incandescent, les éléments les plus variés sont venus se fondre dans le grand poète florentin. La science et la théologie, la philosophie et la religion, le paganisme et le christianisme, le passé et le présent se combinent chez lui en une synthèse imprévue, magnifique et précise. On y retrouve Homère et l'Evangile, la Sibylle et David, Platon et saint Thomas, Averroès et Avicenne. Mais ces personnages ne sont que ses comparses, les ministres de son royaume. Gomme s'il était saint Michel en personne au Jugement dernier, Dante distribue et classe en son Enfer et son Paradis, avec un parfait sans-gêne, les sages de l'antiquité et les Pères de l'Eglise. Il joint les plus violents contrastes dans une figure aux traits aigus jusqu'à la rigidité, dans un visage

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dont la douceur et lafinesse égalent la force. Citoyen patriote, poète et philosophe, homme d'action et de pensée, docteur suhtil, embassadeur éloquent de sa ville natale et cependant âme renfermée jusqu'au mutisme méprisant, passionné jusqu'au délire et pourtant impassible en apparence, raisonneur subtil mais sensible jusqu'à l'extase mystique, tel nous apparaît l'Alighieri dans sa vie. Et si nous voulons caractériser d'une seule phrase toute l'étendue de son intellig-ence, nous dirons qu'il unissait le sens minutieux de la réalité à l'analyse et à la synthèse des idées transcendantes et à la force plastique qui leur donne la forme et la couleur.

Mais tout cela n'explique pas le génie de Dante, qui de matériaux si divers et d'un chaos de contradictions sut faire un monde nouveau d'une merveilleuse harmonie. Car le génie s'élève au-dessus de ses matériaux comme l'aigle plane au-dessus d'un système de montagnes enchevêtrées ou comme l'oiseau migrateur sur l'Océan houleux. Son chefd^'œuvre la Divine Comédie ne nous donne pas cependant la clef du mystère. Elle se trouve dans la Vita Nuova qu'il écrivit àl'âge de vingt-cinq ans. Cette confession intime et naïve du poète nous révèle l'arcane de sa vie et la flamme motrice de son œuvre. Ce feu révélateur, ce « premier mobile » qui tombe « du ciel immobile » fut l'Amour, mais un amour d'une nouvelle espèce, que l'antiquité et le christianisme même n'avaient pas encore connu.

Un astronome me fit voir un jour, à travers le grand télescope de l'Observatoire de Paris, un soleil jaune et un soleil bleu tournant l'un autour

de l'autre, non loin de l'étoile Véga, dans la constellation de la Lyre. Le génie de Dante est pareil à ces deux étoiles lointaines de la sphère céleste. C'est un double soleil. Voilà pourquoi ce génie ne s'appelle pas du nom de ses ancêtres Alighieri, ni môme de son nom de baptême seul. Il se nomme Dante et Béatrice. Car ces deux noms conjugués sont devenus inséparables comme ces astres mystérieux qu'une rotation irrésistible enchaîne l'un à l'autre dans les profondeurs de l'espace. De beauté diverse, ils se valent et forment un seul tout dans leur dépendance réciproque et absolue. Sans le descendant de Cacciaguida nous ne connaîtrions pas Béatrice, mais sans Béatrice Dante n'aurait pas non plus conçu la Divine Comédie. En eux l'Eternel Féminin s'est révélé pour la première fois dans toute sa puissance à travers l'amour d'une femme et d'un poète.

Rappelons les rencontres fugitives qui marquent les étapes de cette initiation. La puissante vie intérieure du poète s'y manifeste en sa candeur passionnée, en sa liliale innocence. Les motifs sont d'une extrême simplicité, mais leurs effets prodigieux.

La première fois, il rencontre la fille de Folco Portinari dans une fête d'enfants. Il n'avait alors que neuf ans ; Béatrice était du même âge que lui. « Neuf fois depuis l'heure de ma naissance la lumière du ciel avait accompli sa révolution, quand la glorieuse dame de mes pensées apparut pour la première fois à mes yeux. A ce moment, l'Esprit de Vie qui habite la chambre la plus secrète de mon cœur se mit à trembler violemment et la peur secoua tous mes sens, et la voix défaillante pro-

nonça ces mois : Ecce deus fortior me, qui veniens dominabitur mihi. « Voici le dieu plus fort que « moi qui me dominera. » Depuis ce temps, l'Amour prit sur moi un empire si absolu que je fus contraint d'accomplir toutes ses volontés. »

Pendant les années suivantes, il la revit plusieurs fois, mais toujours de loin, et il ne semble pas que jamais aucune parole significative ait été échangée entre eux. Il affirme d'ailleurs dans sa confession qu'il n'a gardé « dans les tablettes de sa mémoire » que les souvenirs qui marquèrent un changement notable dans sa vie. A propos de cette première rencontre, il dit : « Dans cette rubrique est écrit : Incipit vita nuova. « Ici commence une vie nouc( velle. »

La seconde rencontre importante eut lieu neuf ans après. Elle avait donc alors dix-huit ans. Il l'aperçut dans une rue de Florence, vêtue d'une robe d'une blancheur éblouissante, entre deux femmes âgées. Tout en marchant « elle tourna ses yeux vers le lieu oii j'étais debout en tremblant, et, avec une ineffable courtoisie (qui maintenant a sa récompense dans l'éternité) elle me salua d'une manière si émouvante que je crus atteindre au suprême bonheur ». — « Une telle douceur coulait de ses yeux dans mon cœur, dit-il plus tard dans un sonnet célèbre, que nui ne pourrait la comprendre sans l'avoir éprouvée. » Cette rencontre silencieuse, illuminée d'un salut et d'un regard submergeants, produisirent sur l'adolescent timide une si foudroyante impression qu'il se retira dans sa chambre pour méditer sur ce qui venait de lui arriver.

Pendant cette méditation, il s'endormit et eut une vision bien plus surprenante encore que la rencontre imprévue de sa bien-aimée. « Je vis ma chambre se remplir d'un nuage de feu rouge, au milieu duquel je discernai la figure d'un homme qui me faisait peur quoiqu'il fût joyeux. Il me parla de beaucoup de choses parmi lesquelles je distinguai celle-ci : Ego dominus tuus (Je suis ton maître). Dans son bras, il y avait une figure endormie, presque nue, recouverte seulement d'une draperie rouge. En la considérant plus attentivement, je reconnus que c'était la dame de ma félicité. L'homme tenait dans ses mains, quelque chose qui semblait tout en flammes et me dit ces paroles : Vide cor tuum fVois ton cœur). Puis il éveilla la femme endormie et la força, non sans peine, à manger le cœur flamboyant, ce qu'elle fit avec hésitation et crainte. Mais la joie de l'homme se changea bien vite en amères lamentations. Il prit la jeune femme dans ses bras et s'éleva avec elle dans le ciel. Alors mon angoisse devint si grande que je m'éveillai. »

Un seul homme peut-être a compris le caractère transcendant et la beauté vraiment divine de cette vision. C'est le peintre-poète anglais Gabriel Rossetti. Le célèbre tableau qu'il a fait de cette scène est d'une adorable suavité, mais il en rend aussi l'émotion poignante, le côté à la fois tragique et céleste. Essayons d'expliquer en paroles le sens sublime de cette vision que l'image seule exprime dans toute sa force. — Le coup de foudre de l'amour de Dante pour Béatrice, ce coup reçu sur le plan physique, se traduit sur le plan astral par la plus

étonnante des répercussions. La destinée terrestre et la mission divine du poète s'y résument en un tabloau vivant d'une suprême éloquence. C'est l'Amour en personne, c'est Erôs, Je dieu du Désir qui amène à Dante sa bien-aimée. Celle-ci est endormie, inconsciente encore de sa mission sublime. Le Génie de l'Amour la contraint d'absorber le cœur en feu de cet amant timide et passionné qui tremble devant elle. Elle mourra de cette flamme dévorante, mais par là elle acquerra la force de devenir la rédemptrice de son Aimé et de l'attirer à son ciel. Le pouvoir supérieur qui régit ces deux âmes ne réside pas en elles-mêmes, mais dans l'Amour qui dispose de leur destinée selon sa loi souveraine. Cependant, en faisant mourir prématurément Béatrice, en soumettant toute la vie de Dante à cette mort, l'Amour devient l'instrument de leur double transfiguration. Il éveille les forces les plus profondes de ces deux âmes, il accomplit leur plus secret désir, il leur confère la divine liberté des élus.

La suite de la Vita Nuova, où des arguties scolastiquos se mêlent au pathétique et au sublime des sentiments, prouve par ses puérilités mêmes, la spontanéité et la sincérité parfaites du poète. Entre temps, il se recueille, il songe, il réfléchit. Dans une série de sonnets d'une grâce musicale, il revient sur sa première rencontre avec la bienaimée et sur les visions qui s'en suivirent. La vue de Béatrice avait éveillé en lui une source d'inspiration bien supérieure à celle de son maître Guido Cavalcanti. Iladéjàla pleine conscience delà grandeur de cet événement, quoiqu'il soit loin encore

d'en mesurer toute la portée. Mais il sent que par lui commence une ère nouvelle de Famour ; car il annonce son aventure « à tout cœur el à toute âme éprise de courtoisie » pour communiquer sa joie à la confrérie des vrais amants. Sur ces entrefaites, Béatrice avait épousé Messer Simone Bardi. Il ne semble pas que Dante ait été troublé le moins du monde par cet événement. Son rêve continue. Par contre, il s'afflige outre mesure à la mort de Folco Portinari, le père de Béatrice, en se figurant la douleur de sa fille. A cette occasion, il eut un nouveau rêve prémonitoire. Il crut voir Béatrice morte, couchée sur un lit funèbre et entourée de ses parents en pleurs. Béatrice mourut en réalité peu après, à l'âge de vingt-quatre ans. Le poète l'apprit au moment même oii il achevait une strophe en l'honneur de l'Aimée. Cette nouvelle acheva de le briser et le plongea dans un abîme de tristesse. A force de larmes, ses yeux devinrent rouges et se desséchèrent.

Cette douleur lui fît faire le grand pas de son initiation. Si « le salut inefi'able » de la glorieuse dame de ses pensées avait été sa révélation première, sa mort devait l'emporter dans un nouveau monde. Du coup de foudre de la joie était né le poète ; du coup de foudre de la douleur sortit l'initié. Ce fut d'abord une sorte d'anéantissement qu'il exprime par ces paroles de Jérémie : « La veuve du Seigneur, la cité sainte est dans la solitude. » Mais du néant de cette mort temporaire devait jaillir une véritable résurrection. C'est alors qu'il prit la résolution de se consacrer à la théologie et

à la philosophie et de n'avoir plus d'autre guide que l'ârne radieuse de Béatrice.

Mais le néophyte ne pouvait pas échapper à la phase des épreuves et des tentations. Le jeune patricien était entouré d'un cercle choisi d'amis intelligents et de femmes charmantes. Ces confidents et ces confidentes s'intéressaient passionnément aux productions de sa Muse comme aux moindres détails de sa vie intime. Parmi eux se trouvait une femme nommée Giovanna. On l'avait surnommée Primavera à cause de son éclat printanier. Elle étaitd'une grande beauté, et, séduction suprême, elle ressemblait à Béatrice!... Giovanna témoigna une si profonde compassion au poète malheureux, qu'il se laissa bercer par ces paroles consolantes. Il but à longs traits ses regards enchanteurs. Bientôt l'insidieux désir vint se mêler au concert des soupirs et des larmes versées à deux. En même temps, l'amant en deuil s'aperçut que l'image de la dame élue se voilait en lui à mesure que la belle Giovanna prenait de l'empire sur son âme. Une Béatrice de chair et de sang, une Béatrice vibrante de désir et flagrante de vie allait-elle remplacer la diaphane et céleste apparition de son adolescence? « Un jour, dit-il, que je méditais seul, Béatrice apparut à mon imagination dans la robe couleur de sang qu'elle portait à notre première rencontre et plusjeune que jamais. Mon cœur en fut terrassé de honte. Je versai des torrents de larmes et restai longtemps accablé de chagrin. » Sur cette aventure il écrivit le sonnet qui commence par ces mots : « Au delà des sphères les plus lointaines, mes soupirs sortant de mon cœur montaienten haut.

L Amour me donna une perception nouvelle qui attira mon cœur vers le ciel pendant que je versais des larmes... »

Oltre la sfera, che più larga gira.

Passa il sospiro chesce del raio core : Intelligenza nuova, che l'Amore Piangendo mette in lui, pur su lo tira...

« Bientôt après avoir écrit ce sonnet, une vision merveilleuse m'apparut dans laquelle je vis des choses qui me déterminèrent à ne plus rien écrire sur la dame béatifiée avant de pouvoir pailler dig'nement d'elle, f espère pouvoir dire d'elle ce qui n a jamais été dit d'aucune femme, »

Telle la conclusion de la Vita Nuooa qui annonce la Divine Comédie. La dernière vision, dont parle ici le poète, est celle qu'il décrira à la fin du Purgatoire en l'amplifiant d'un décor somptueux et d'une signification plus vaste, quand parvenu avec son guide Virgile au seuil du Paradis, le pèlerin des trois mondes retrouvera enfin sa Béatrice sur son char triomphal, entourée d'un divin cortège et rayonnante d'une beauté si intense, d'une lumière si fulgurante, que ses yeux ne pourront la supporter d'abord.

Cette quintessence psychique de l'initiation dantesque en montre la singulière originalité, la profondeur surprenante et l'immense portée. Une nouvelle espèce d'amour s'y révèle qui n^a pas été dépassé depuis. On y voit avec quelle force impulsive Béatrice est devenue l'éveilleuse et l'initiatrice de l'âme du poète, le centre de sa vie et la clef de

son chef-d'œuvre. Le monde extérieur et terrestre sert de point d'appui à cette révélation, mais tout s'y passe dans le monde intérieur et dans une sphère transcendante, qui laisse apercevoir peu à peu ses rayons à travers le voile épais de la réalité pour se dévoiler enfin dans toute sa splendeur. L'âme y est tout, le corps un simple accessoire. Il sert tour à tour et en même temps de contrepoids et de prisme, de substance plastique et de symbole parlant des vérités spirituelles. Dans ce roman d'une simplicité enfantine, ni aveu, ni serment, ni promesse, ni contact matériel d'aucune sorte. Un salut, un regard, et c'est tout; mais ensuite, un prodigieux échange d'âme, un influx torrentiel de cette force d'amour qui ne connaît ni mesure ni frein. Dante est tellement sûr du lien sublime qui l'unit à cette jeune fille qu'il n'attache aucune importance à son mariage avec Messer Simone Bardi et n'en parle même pas. Au seuil du paradis, Béatrice ne s'inquiète pas davantage du mariage de Dante avec Gemma Donato, qui eut lieu quelques années après la mort de Béatrice. Par contre, elle lui reproche amèrement d'avoir laissé prendre momentanément à d'autres femmes la place qui revient à l'amante divine dans le cœur de l'initié. Car elle sait qu'elle est pour lui l'Alpha et l'Oméga, la fontaine et le trône de la Vérité. Pour sauver son âme, elle a remué ciel et terre, et lui-même a traversé l'Enfer et le Purgatoire pour la rejoindre. Nous avons vu l'initiation du poète à travers son grand amour. Donnons un coup d'œil à sa vie ultérieure avant de suivre d'un coup d'aile rapide son voyage infernal et céleste.

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