LA VIE POLITIQUE DU DANTE SON EXIL ET SA MORT
Au rêve divin de la jeunesse de Dante succédèrent les âpres luttes, les déceptions cruelles de l'âge mûr. La Vita Nuova ne laisse voir que son âme féminine d'une sensibilité trépidante et d'une tendresse infinie. Sa vie publique, de vingt-quatre à trente-cinq ans, fait ressortir d'une poussée subite son côté masculin. Ses passions violentes, Tindomptable combativité de cette nature si complète, qui joint les extrêmes et reprend toujours son équilibre au milieu des plus fortes tempêtes. L'homme d'action et le théoricien politique partagèrent chez lui les contradictions et l'étroitesse de son temps. Si l'on prend la peine de lire son traité sur la Monarchie on constate que son idéal politique était d'une simplicité aussi audacieuse que naïve. Le pape, vicaire de Jésus-Christ, commande au monde spirituel; l'empereur, qui commande au monde matériel obéit au pape; et Rome, capitale du monde, commande à toutes les nations. En préconisant ce mécanisme social, Dante suppose que le pape est un saint infaillible, l'empereur un roi de justice, et Rome une ville idéale, aussi parfaite que la Jérusalem céleste et que la Cité de Dieu de saint Augustin, calquée sur elle. Les catastrophes de sa vie politique devaient donner un cruel démenti à ces illusions sans le faire renoncer à ses idées, qui se rapportent à certaines vérités spirituelles
faussées par le césarisme romain. Toutefois ces expériences lui montrèrent l'abîme qui sépare l'idéal de la réalité, et, en lui faisant connaître la vie réelle, fournirent la base solide, indispensable à son œuvre poétique.
La lutte des Guelfes et des Gibelins sévissait alors à Florence, les Guelfes s'appuyant sur le pape, les Gibelins sur l'empereur. La famille de Dante et lui-même appartenait au parti guelfe, qui eut presque toujours le dessus dans la cité toscane et qui défendait plus énergiquement que l'autre l'indépendance des villes. Les passions étaient exaspérées au point que le triomphe d'un camp dans le gouvernement populaire de Florence amenait infailliblement l'exil de toutes les familles du camp contraire et la confiscation de leurs biens. Cette lutte des deux grands partis, qui divisait alors toute l'Italie, se compliquait encore de querelles implacables entre certaines familles rivales. Ces luttes intestines, plus acharnées et plus dangereuses que les autres, ces haines fratricides commençaient souvent par un outrage sanglant. Telle la lutte des Blancs et des Noirs, qui fut l'occasion de tous les malheurs de l'Alighicri. Dante, alors Prieur c'est-à-dire membre du gouvernement, fut envoyé au pape Boniface VIII pour solliciter son intervention et apaiser la querelle. Mais il s'aperçut bien vite que le pape, au lieu de favoriser son propre parti, les Blancs (tous Guelfes) s'était entendu, dans son propre intérêt, avec Charles d'Anjou, pour le faire entrer à Florence avec ses troupes, ce qui permit aux Noirs (tous Gibelins) de reprendre le pouvoir et d'exiler leurs adver-
Dante et le génie de la foi &l
saires. Dante, faussement accusé par les Noirs vainqueurs d'avoir trempé dans l'intrigue qui fit entrer Charles d'Anjou dans la ville, partagea le sort des vaincus. Sa maison fut confisquée et pillée, luimême banni de sa ville natale sous peine de mort.
On raconte même que les trois premiers chants de son Enfer^ laissés dans sa maison, ne furent sauvés que grâce au courage d'un confrère généreux, le poëte Frescobaldi, qui arracha le manuscrit à ceux qui voulaient le brûler et l'envoya à son illustre rival.
Si, après cette catastrophe, et après plusieurs années de vains efforts pour ramener au pouvoir son parti exilé à Arezzo, Dante se fit Gibelin, il ne faut pas attribuer cette conversion à l'intérêt personnel (car il n'en retira aucun profi.t) mais à son indignation et au dégoût des choses humaines qui s'empara de lui dans l'effondrement de toutes ses espérances. Econduit par le pape, maudit par ses ennemis, abandonné de son propre parti, dédaigné par l'empereur Henri de Luxembourg, banni de la cité de Béatrice, le descendant de Cacciaguida vécut seul au monde et dépouillé de tout. Il ne lui restait que son génie. C'est alors qu'il crut voir le sol s'ouvrir sous ses pieds. Il entrevit la noirceur de l'enfer, oii il s'était proposé de descendre, et de replis en replis, de spirale en spirale, son œil plongea jusqu'au fond du gouffre. Au commencement de son long martyre, dans ces premières années de désespoir, il exhale sa tristesse dans une lettre de supplication pathétique adressée à ses concitoyens. Elle commence par ces mots : « Mon
peuple aimé, que t'ai-je fait? » Popule mee, guia feci tibi ? Mais plus tard, quand les magistrats de Florence, éblquis de sa renommée et saisis de remords, lui proposèrent de, rentrer dans sa ville natale à condition de faire amende honorable et de demander pardon de ses erreurs, l'exilé répondit fièrement : « Ce n'est pas ainsi que Dante rentrera dans sa patrie. Votre pardon ne vaut pas cette humiliation. J'ai pour demeure et pour égide mon honneur. Ne puis-Je point partout contempler le ciel et les étoiles ? »
Le politique était mort, mais le poète souverain avait pris conscience de sa force et de sa mission. Il avait perdu sa pairie terrestre, mais il entrait en possession de sa patrie éternelle. Sur les dures routes de Texil, d'Arezzo à Pise, de Pise à Pavie, de Pavie à Vérone ; puis, à travers les châtaigneraies et les sapinières de l'Apennin jusqu'à la haute solitude du monastère de Gubbio; de là enfin à son dernier asile, à l'austère Ravenne, à la vieille cité byzantine, qui sommeille entre l'Adriatique et sa sombre pinède, le poète errant, parfois accueilli par d'illustres protecteurs, mais toujours incompris dans son fond et toujours enfermé dans ses visions sublimes, le pèlerin solitaire put méditer à son aise son poème surhumain, itinéraire d'une patrie céleste, mais présage aussi, par sa forte structure et sa merveilleuse unité, de la patrie italienne qui n'existait pas encore. Nul alors n'en devinait la portée, mais son auteur pressentait qu'il serait pour le monde futur ce que l'Iliade et l'Odyssée, furent pour le monde antique.