LA DIVINE COMÉDIE ET SON SENS INITIATIQUE
La grandiose conception de la Divine Comédie se présente à nous à la fois comme une aventure personnelle et comme une représentation du Kosmos. Parti pour l'Au-delà, le voyageur traverse les trois mondes. Mais de l'un à Tautre, il change, il se transforme et se transfigure sous le coup des merveilles contemplées. Dans V Enfer, il n'est encore qu'un spectateur souffrant et terrifié ; dans le Purgatoire, il devient un patient intelligent et purifié ; dans le Paradis, il s'élève par degrés à l'état de voyant et d'élu. Formidable crescendo par lequel l'initié pénètre peu à peu dans les arcanes des trois mondes. Graduellement il comprend et déchiffre le langage des trois sphères qui correspondent aux trois parties essentielles de son être intime, sphères de plus en plus vastes qui s'épandent autour de lui. Les rayons de sa propre âme, qui s'y plongent pour les sonder, lui reviennent en images d'abord effrayantes, puis familières et consolantes, enfin lumineuses et splendides. L'énumération de ces divers états d'âme, sous forme d'idées pures, serait aride et fastidieuse, mais ici tout est pittoresque et pathétique parce que tout est vivant et vécu. Le poète ne raisonne pas, il raconte ses visions. Plus tard il en fera la philosophie. L'arcane de sa vie intérieure est son grand amour. Voilà le centre fécondant de son œuvre, le soleil auquel il allume le flambeau de ses mystères. C'est Béatrice qui lui
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envoie Virg^ile dans la forêt ténébreuse, sur la voie de perdition où ses pas se sont égarés, et où la Panthère, le Lion et la Louve, qui symbolisent la Volupté, l'Ambition et TAvarice, lui barrent le chemin. Alors commence le voyage redoutable par laporte sombre où sont écrites les paroles terribles : « Vous qui entrez, laissez toute espérance. » Le spectacle des damnés, qui par leur propre faute ont perdu la lumière de l'intelhgence et la foi de l'amour, commencera l'initiation du poète.
L'Enfer, tel que l'imagine Dante, est un cône renversé. Fantaisie vertigineuse, mais d'une précision géométrique. A son bord supérieur, le pourtour du gouffre mesure un diamètre qui va de Rome à Jérusalem. Par le fond, sa pointe atteint le centre de la terre. L'immense caverne se divise en neuf cercles qui vont, se rétrécissant toujours vers le bas. Chacune de ces zones est une vaste région, qui a ses montagnes, ses vallées et ses fleuves. Chacune a son atmosphère spéciale et quand on descend, de degrés en degrés, dans ce royaume des ténèbres, la lumière trouble s'obscurcit de plus en plus. Là volent dans les airs, gi-ouillent en leurs marécages ou se démènent sous des grêles de feu les suppliciés de l'autre monde. Ici, chacun est puni par où il a péché et la nature des passions s'explique parleurs conséquences ultimes. Psychologie rigoureuse, d'une logique impitoyable dans sa biérarchie. Les gardiens de ces lieux sont les dieux et les monstres de l'antiquité, mêlés aux démons de la Bible. De grands personnages de tous les temps se mêlent à la foule des ombres. Les papes simoniaques se promènent avec les tyrans de
DANTE Eï LE GÉNIE DE LA FOI BS
l'Asie, Ezzelin côtoie Attila, mais tous sont à leur rang selon l'échelle des crimes. Les émotions du pèlerin correspondent aux choses effrayantes qu'il voit. Il s'entretient familièrement avec les morts qu'il a connus et partage leurs souffrances. Il s'afflige, il pleure, il s'évanouit. Parfois, pris de peur sous la menace des démons ou les insultes des méchants, il s'accroche à la robe du bon Virgile, qui le soutient, l'encourage et le rassure. Au début de la descente périlleuse, ses yeux « s'écarquillent de curiosité », mais lorsqu'ils verront le fond de l'abîme « ils se fermeront d'épouvante ».
Sur la rive désolée de l'Achéron, le rude passeur Caron, « le vieillard à la peau ridée et aux yeux de braise», fait entrer les âmes des trépassés dans sa barque en frappant de l'aviron son bétail d'outretombe. Et déjà, de l'autre rive, l'Enfer envoie à son visiteur son souffle avant-coureur. « Alors un vent terrible s'éleva sur la terre des larmes ; un éclair rouge en sortit et je tombai comme un homme qui s'endort. » Cette commotion n'est cependant qu'un faible avant-goût des afFres qui bientôt viendront le poigner. Après la traversée, le voyageur se réveille sur l'autre rive dans le premier cercle infernal^ où se meuvent les âmes des neutres, incapables, de bien comme de mal, que le ciel et l'enfer repoussent également et qui sont condamnées à errer à jamais dans les espaces vides. Pourtant, sur une haute montagne, le poète voit se dresser un castel aux sept enceintes. Ce château fort héberge les héros, les sages et les poètes de l'antiquité, qui n'ont pas connu l'Evangile et auxquels la théologie du moyen â^e refusait le ciel du Christ. Dante, qui
les révère comme des maîtres, les place au-dessus de tous les autres habitants des enfers, dans une région intermédiaire où ils poursuivent leur rêve d'héroïsme, de sagesse ou de beauté.
Les trois vers qui évoquent ce groupe royal, présidé par « le grand Homère » trahissent l'émotion du poète par leur rythme musical :
Genti v'eran con occhi tardi e gravi Di grande autorità ne'lor sembianti, Parlavan rado con voci soavi.
« C'étaient des hommes aux yeux lents et graves, de grande autorité dans leurs gestes. Ils parlaient clairement avec des voix suaves. » Rien qu'à les contempler « son âme s'exalte en elle-même ». Il est fier « d'être reçu comme l'un d'eux ».
Mais brusquement, en sortant de la caverne de Minos, le juge infaillible des morts, Dante se voit plongé dans le cercle des Incontinents, oiî règne la tempête infernale, la huffera infernaï che mai non resta, image et suite de leur délire. C'est ici le royaume des infortunés qui se sont livrés sans réserve à la passion des sens. L'ouragan sans répit y règne en souverain. D'un cap avancé, le poète et son guide regardent l'abîme. On ne voit rien dans sa noirceur, si ce n'est de faibles lueurs qui passent comme des nuages légers. Le vent furieux les chasse et les tord en tourbillons et en spirales à travers les espaces. Ils poursuivent ainsi leurs désirs insatiables. Mieux que personne, Dante connaît cette passion, qui, par ses deux extrêmes, atteint é^^alement l'enfer et le ciel. Il connaît « cet
amour tout-puissant qui force Faimé d'aimer à son tour ».
Amor ch' a nullo amato amar perdona.
Aussi répisode de Francesca et de Paolo, le plus pathétique et le plus populaire de son poème, est-il fait pour remuer le poète jusqu'aux entrailles. L'apparition du couple adultère et malheureux « mais que l'éternité ne saurait séparer », l'immortel récit de l'amante et les pleurs de l'amant donnent au poète une telle secousse qu'il tombe « comme tombe un cadavre ».
Mais nous plongeons bientôt avec le pèlerin dans un autre monde. Le 4^ le 5*, le 6^ et le T cercles correspondent à des passions plus farouches et autrement redoutables. Ce sont celles qui affectent non seulement les sens, qui sont les organes et l'enveloppe de l'âme, mais sa substance et son es-sence. Là sont à la fois, les prodigues et les avares, les ambitieux et les violents, les sodomites et les suicidés. Là rampe le Styx, le fleuve noir de la Mort, 011 rien de vivant ne peut subsister, car tout ce qu'on y jette est instantanément détruit. Là régnent Pluton et le feu infernal. Or, ce feu se manifeste sous les formes les plus diverses. Car il est partout, visible ou caché. Il jaillit de la terre, il bouillonne dans les lacs de sang où les violents s'étouffent entre eux, il pleut de l'air en grêlons enflammés. Etonnante cité que celle de Dite. Le Styx l'enserre dans sa boucle. Des tours embrasées, aux créneaux rouges la commandent. Autour de ces tours voltigent des démons qui s'amusent en annonçant le nombre des nouveaux arrivants par
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de petites flammèches, sorte de télégraphie sans fil de l'enfer dantesque. Dans Tintérieur de ce caslvl apparaît un cimetière étran<,^e. Le long des murs énormes et sans fenêtres s'allongent des rangées (le sépultures, d'oii partent des lueurs inquiétantes. Ce sont les tombes ardentes des orgueilleux. Une des pierres se soulève, et hors de la fosse se dresse à mi-corps la figure superbe de l'indomptable Farinata « qui regarde autour de lui comme s'il avait l'enfer en grand mépris », Dante Ta mis là, non seulement à cause de son orgueil, mais aussi parce qu'il fut hérétique et qu'obstinément il niait Dieu et l'immortalité de lame. Mais il ne peut s'empôcher de lui rendre justice, et, noblement, il l'immortalise, parce que ce Gibelin sauva Florence de la destruction, contre son parti, quand les Guelfes vinrent au pouvoir. En dépit de l'Enfer qui glapit autour d'eux, malgré le torrent des passions qui les sépare, le courage et la fierté de ces deux personnages fait passer entre eux un courant de sympathie. — Mais quelle peinture de l'état d'âme des orgueilleux que la tombe de feu de Faranita ! Dans cette seule image, il y a toute la psychologie de l'orcrueil. Elle vaut cent traités de morale et un drame de Shakespeare !
Dans le 7* cercle, celui des violents, la fureur des démons et des damnés contre l'intrus vivant qui les bravée devient telle que Virgile monte avec son compagnon sur le dos du Centaure Nessus pour la parcourir. Ici les Centaures percent à coups de flèches les enragés, qui se battent dans une rivière de sang et la font bouillonner de leur colère insensée. L'effroi du poète grandit lorsqu'il voit les
suicidés changés en tronçons d'arbres qui poussent des cris pendant que des harpies mangent leurs feuilles.
Toutefois nous ne sommes pas encore au fond du gouffre. La dernière et la plus redoutable forme de la malice démoniaque est celle qui attaque non seulement les sens et l'âme, mais qui pervertit l'intelligence et détruit ainsi la racine divine, de l'être humain. C'est là pourtant qu'il faut descendre pour sonder le dernier mystère du Mal.
Brusquement les voyageurs s'arrêtent devant un abîme qui se creuse sous leurs pieds. Les parois perpendiculaires de la roche se perdent dans les ténèbres du puits. Pas d'escalier, pas de rampe pour y descendre. Mais, au bord du gouffre, s'accroche un monstre étrange, qui est une des inventions les plus suggestives du poète. C'est Géryon, le génie de la Fraude. Ce saurien d'un nouveau genre porte une tête humaine à face noble avec un corps de serpent et une énorme queue de scorpion. De longues ailes de dragon lui permettent de voler. Avec son beau visage et ses yeux caressants, il enjôle, il séduit ses victimes. Avec le dard venimeux de sa queue, qui se retourne en tous sens, il tue ceux qu'il parvient à tromper. Image parlante du Mensonge perfide, auteur des plus, grands crimes. Le magicien Virgile connaît Géryon. D'un geste, il magnétise la Bête, puis il s'assied sur son dos écailleux et Dante se cramponne à son maître. Le monstre étend ses ailes. Alors, lentement et silencieusement, les voyageurs descendent, en vol plané et en larges circuits, dans le profond abîme.
Les deux pèlerins atteignent ainsi l'affreuse cité de Malébolge, où les frauduleux, les ruffians corrupteurs de femmes et les adulateurs sont immergés dans la boue, oii les trafiquants de justice sont plongés dans la poix bouillante, sous la garde de démons cruels et bouffons, où cheminent les hypocrites sous leurs chapes de plomb, où les voleurs et les faussaires de toute espèce se tordent enlacés par des serpents qui les mordent. Le fond du gouffre, celui des traîtres, n'est plus l'enfer de feu mais l'enfer de glace. L'Archange de la lumière divine, devenu le prince des ténèbres, Lucifer, que Dante confond avec Satan comme tout le moyen âge, y gît enseveli jusqu'aux épaules dans un lac gelé. Le poète veut nous montrer ici que le dernier degré du Mal est la mort de l'âme par l'excès de l'orgueil, l'emprisonnement et la pétrification de l'esprit dans la glace de l'égoïsme d'où résulte l'anarchie universelle par la division des forces et la destruction par la haine.
Le Purgatoire. — Dans la pensée du poète, qui symbolise et géométrise les vérités spirituelles transcendantes, le centre de la terre est le centre du Mal et de la magie noire. L'initié, qui doit tout connaître pour devenir maître de lui-même et des choses, a dû y pénétrer. Une fois forcé et démasqué dans son arcane, le Mal est vaincu. Du fond de l'Enfer, l'initié s'élancera à la conquête du Ciel.
La fiction audacieuse et singulière du poète figure le Purgatoire comme une montagne conique, surgie du sein des mers dans l'hémisphère austral. Par une étroite fissure, qui va du centre de la
terre à sa surface, Dante et Virgile atteignent un îlot d'oij l'on aperçoit le cône majestueux émergeant de l'Océan. Une barque gouvernée par un ange les y conduit. De quel soulagement le néophyte lavé des vapeurs fuligineuses de l'enfer et orné par son maître d'une couronne de joncs, salue les nuances saphiriennes du ciel austral !
Doice color d'oriental zaffiro.
A la porte du premier cercle, dont les trois marches donnent accès au Purgatoire, l'Ange du repentir inscrit sept fois la lettre P sur le front de Dante. Ce sont les marques des sept péchés capitaux. A chaque cercle, une des lettres disparaîtra du front du pénitent. « Entrez ! dit l'Ange aux voyageurs. Mais je vous préviens que celui qui regarde en arrière, retourne dehors ! » Si grandes sont les attractions du péché qui pourraient ramener le pèlerin à ses fautes passées, si grande est l'énergie que réclame la dure montée. Dans l'étroit couloir ascendant qu'il gravit, le voyageur aperçoit d'abord d'étonnantes sculptures, en forme de bas-reliefs taillés dans le roc. Elles couvrent les deux parois et le sol même qu'il foule. C'est, d'une part, l'histoire de la révolte des Titans et de leur combat contre les Dieux ; de l'autre, celle de la chute de Lucifer et de ses Anges. Légendes d'un sens identique, symboles parallèles d'une même idée et d'un même événement cosmique. « Je voyais, d'un côté, celui qui fut créé plus noble qu'aucune autre créature tomber du ciel en serpentant comme la foudre ; je voyais, de l'autre côté, Briarée percé du trait
céleste peser sur la terre alourdie par le froid de la mort. » Il voit les membres épars des géants. Il voit tous les orgueilleux : Saiil suicidé par son propre glaive et Roboam emporté sur son char plein d'épouvante, et Niobé entourée des sept cadavres de ses enfants. Il voit Tamyris jetant la tête de Gyrus dans un baquet de sang en lui criant : « Tu as eu soif de sang et je t'emplis de sang! » Il voit la déroute des Assyriens après la mort d'Holopherne ; il voit Troie en cendres et ses ruines. Il y a comme une prophétie de Michel-Ange dans le passage suivant : « Quel est donc le maître du pinceau ou du ciseau capable de retracer les ombres et les poses, qui, en ce lieu, frapperaient d'étonnement l'esprit le plus pénétrant? Les morts paraissent morts et les vivants vivants. Celui qui avait vu la réalité de ces choses ne vit pas mieux que moi tout ce que je foulais, tant que je marchais la tête inclinée. »
Telle la leçon donnée par l'initiateur à son disciple. Dans le Purgatoire, il doit fouler à ses pieds, en leurs tentations insensées, l'orgueil et la révolte dont il a vu les supplices terribles en Enfer. Il doit maintenant les vaincre dans sa conscience pour monter dans la sérénité de l'Esprit, dans la splendeur de l'Amour divin. Et, chose remarquable, Dante ajoute : « Et maintenant soyez fiers et allez la tête haute, ô fils d'Eve ! et ne baissez pas les yeux pour voirie mauvais chemin que vous tenez! » Après avoir vaincu le péché d'orgueil, Dante ne conclut pas par une parole d'immilité, une prière, un agenouillement comme en maints autres endroits, mais par une parole de fierté. C'est le moi
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régénéré qui est déjà sûr de la conquête du Divin par la victoire sur lui-même. Et Virgile lui dit : « Lève la tête, il n'est plus temps de marcher ainsi en rêvant. Vois un Ange qui s'apprête à venir vers nous. Compose de respect ton attitude et ton visage, pour qu'il daigne nous diriger vers le haut. Pense que ce jour ne luira plus désormais. »
« La belle créature (l'Ange) venait à nous, vêtue de blanc, et son visage rayonnait comme on voit trembler l'étoile du matin. Elle ouvrit les bras et puis elle étendit ses ailes en disant : « Venez, « près d'ici sont les degrés, et dorénavant la mon- « tée devient facile. » Et le poète reprend : « Bien peu répondent à cet appel. « 0 race humaine, née « pour voler en haut, pourquoi tombes-tu ainsi au « moindre vent? » L'Ange nous mena là oii le rocher était taillé ; là il me frappa le front de ses ailes, puis il me promit un voyage tranquille. » Et parvenu dans cette contrée où l'on s'élève par un escalier entre deux murailles, Dante s'écrie : « Ah ! combien ces portes sont différentes de celles « de l'Enfer î On entre par les unes avec des « chants et par les autres avec des cris de rage ! » Il se sent plus léger et dit à Virgile : « Maître, de « quel poids m'a-t-on soulagé, que je n'éprouve « presque plus de fatigue en marchant ? » Il me répondit : « Lorsque les P qui sont encore sur ton « front, à demi effacés, auront comme l'autre tout « à fait disparu, tes pieds seront tellement devance ces par ton désir, que non seulement ils ne « sentiront plus de fatigue, mais que ce leur sera « une joie d'avancer vers le haut ». Alors Dante porto la main à son front et ne trouve plus que la
cicatrice de six P que le gardien des clefs y avait gravés. Les péchés qui s'expient au Purgatoire sont les mômes que ceux châtiés en Enfer par des peines éternelles (colère, avarice, gourmandise, ivrognerie, et luxure) mais non poussés à leurs derniers excès. Ils ont été commis par ignorance et par erreur, non par malice et par méchanceté. Le poète y rencontre d'anciennes connaissances, des troubadours, des musiciens, des podestats et des papes. Ils sont punis par le supplice de Tantale, brûlés ou glacés par l'ancien désir, impuissant à se satisfaire. Ainsi ils expient et se purifient. A mesure que montent le poète et son guide « les oiseaux divins », les Anges, se montrent plus fréquemment et les théories d'âmes qui s'élèvent vers eux entonnent leurs cantiques sur des mélodies plus apaisantes.
Les voici parvenus au sommet de la montagne abrupte en forme de cône. Les pèlerins se trouvent dans un vaste jardin aux puissants ombrages ; c'est le paradis terrestre. Sur une prairie parfumée, des femmes exquises. Lia et Rachel, cueillent des primevères et des roses et en tressent des guirlandes. Virgile dit à son protégé : « Tu as vu le feu éternel (l'Enfer) et le feu éphémère (le Purgatoire) et tu es venu dans ce lieu oii je ne discerne plus rien par mes propres yeux. Je t'ai conduit ici par mon génie et mon art. Que ton plaisir soit désormais ton guide. Tu vois le soleil qui reluit sur ton front, l'herbe, les fleurs et les arbustes que cette terre produit d'elle-même. Avant que viennent les yeux qui m'ont fait venir à toi en pleurant, tu peux t'asseoir et marcher. N'attends
plus ma parole et mon signe. Tu es libre, debout, sain et ton propre arbitre et le péché n'a plus de pouvoir sur toi. Te voilà seigneur de toi-même par la couronne que je pose sur ton front. »
Tout à coup la forêt s'illumine. Sous les ombrages du paradis terrestre, dont une brise légère fait trembler les feuilles et y glisse comme une mélodie céleste, s'avance une procession merveilleuse autour d'un char plus merveilleux encore. Il est traîné par un grifïon, animal apocalyptique, qui symbolise ici le Christ, dans sa nature à la fois humaine et divine. Les vieillards et les femmes qui l'entourent et portent des candélabres représentent les Saints et les Puissances de l'Eglise triomphante. Sur le char lui-même, apparaît enfin Béatrice, l'Amante terrestre immaculée, transfigurée en Fiancée céleste. Il l'aperçoit d'abord à travers un voile de fleurs, que laissent tomber sur elle des anges. Comme à sa première rencontre avec le poète, elle porte une robe de pourpre, color di fiamma viva, sous un manteau vert avec un voile blanc. Le voile qui tamise son rayonnement permet à son ami de fixer ses yeux sur Elle. A sa commotion intérieure, il reconnaît « la puissance de son ancien amour et les signes de sa flamme première », del antica fiamma. Mais bientôt sa joie se change en une confusion profonde et en une tristesse aiguë, quand Elle lui reproche en traits acérés ses infidélités. Ce n'est qu'après avoir traversé la rivière qui le sépare de cet être divin et avoir bu l'onde du Léthé, qui eflace jusqu'au souvenir de ses fautes, qu'il acquiert la force de la regarder sans voile et de soutenir l'éclat de sa beauté nou-
velliî. Alors il s'aperçoit que les yeux fulgurants de sa bien-aimée réfléchissent Tirnage du grillon (symbole du Christ) et reproduisent tour à tour sa nature humaine et sa nature divine dans leurs prunelles élargies. La fusion parfaite du Divin et de l'Humain, mystère et but de la création et de révolution, apparaît ainsi à l'initié dans les yeux de la Femme, par le prisme de l'Amour. Ce spectacle s'imprime dans Fâme du voyant « comme un sceau dans la cire molle » et achève son initiation *.
Cette gradation d'idées et d'images, fondues dans le brasier d'une émotion intense, montre la force transcendante de la pensée ésotérique du poète.
Comme il n'y a point, même au paradis terrestre, dejoie sans mélange, Virgile a disparu pendantle ravissement de Dante. D'un cœur déchiré, le disciple pleure la perte de son maître aimé et fidèle, qui ne peut plus le suivre. Ils resterontunis à distance, par l'Esprit, mais ils ne se verront plus. Car une cloison étanche se dresse entre les deux mondes qu'ils habitent. Séparation douloureuse entre toutes, pour le disciple tendre et passionné... Mais ce sont ses dernières larmes, car la glorieuse Béatrice sera désormais son guide dans les sphères célestes.
Le Paradis. — La rencontre de Béatrice, transfigurée en son essence divine, a été pour le poète le couronnement de sa longue et douloureuse épreuve. Parvenu au seuil du ciel, dont les premiers rayons frappent son visage, le pèlerin se
1. Celte vision de Béatrice sur son char triomphal, entourée des dignitaires de l'Eglise triomphante, décrit la dernière vision de la vie amoureuse de Dante, vision que le poète adolescent n'avait pas osé décrire dans sa Vita nuova, parce qu'il ne s'en sentait pas encore digue.
retourne un instant et jette un coup d'œil, en arrière, dans le profond abîme dont il émerge, et un autre coup d'œil, en avant, dans les sphères célestes qu'il entrevoit. Allégé du poids terrestre, a^mé d'une vue nouvelle, il comprend maintenant seulement, la raison et le sens des trois mondes qu'il est en train de parcourir. Ils lui révèlent la structure intime, les dessous de l'univers, mais ils lui révèlent aussi l'essence de son propre être, qui reproduit et reflète ces trois mondes comme en un cristal limpide. — L'Enfer, avec ses ténèbres, ses luttes et ses horreurs, correspond au monde de la matière. — Le Purgatoire, avec son jour tamisé, ses repentirs et ses épreuves, répond au monde astral de l'âme déjà affranchie des chaînes matérielles. — Le Paradis, avec ses splendeurs, ses joies et ses extases, répond au monde dioin de l'Esprit pur. C'est le royaume de la Lumière incréée et de l'Amour souverain. Car ici l'Amour rayonne de Lumière et la Lumière regorge d'Amour. Confondues en une seule puissance, ces deux forces primordiales se manifestent comme la Vérité même et comme la Parole créatrice, « la Parole qui, selon le premier verset de l'Evangile de saint Jean, était au commencement, qui était avec Dieu et qui était Dieu », la Parole qui fut le Son avant d'être la Lumière.
Luce inlelletual piena d amore,
Amor di vero ben pieno di lelizia, '
Letizia che trascende ogni doizore ^.
Paradiso. XXX, 40.
1. Lumière intellectuelle pleine de joie, amour du vrai bien plein de joie, joie qui surpasse toute douceur.
Puisque le Ciel et Dieu, qui le remplit en l'animant, sont la source et le principe des trois mondes, par l'émanation, la création et Tinvolution, l'âme humaine descendue dans le monde matériel, doit remonter tous leurs degrés pour se libérer et se reconnaître à son foyer primitif.
Aussi bien, dans ces trois mondes tout diffëre : les éléments, la substance et l'essence des choses. Tout change d'organe : la nature, l'âme et Dieu. De là une autre symbolique, une autre psychologie, une autre méthode de connaissance.
Dans le monde opaque de l'Enfer, qui est encore en grande partie celui de la terre, l'homme ne connaît les choses que par leurs inimitiés, leurs chocs et leurs combats. Dans les régions troubles du monde astral et du Purgatoire, il pressent le divin à travers les formes changeantes des êtres et leurs apparences fantomales. Dans le Ciel par contre, dans le monde de l'Esprit pur, il y a une concordance immédiate et parfaite entre l'âme et son entourage. C'est la région de l'harmonie, de la compénétration et de la fusion des âmes. Les saints voient Dieu et la Vérité directement dans la Lumière spirituelle. L'amour, la béatitude, la contemplation prennent des formes de lumière. Les esprits s'échauffent aux rayons d'amour. La béatitude et la joie étincellent dans leurs yeux, flamboient dans leur sourire. La Vérité se reflète comme dans un miroir sous son aspect éternel*.
Les trois mondes forment un ensemble complet
4. Voir un développement analogue et plus détaillé de ces idées dans le beau chapitre sur la Divine comédie, dans la Sloria délia letleralura italiana de De Sanctis, I, p. 205 et suiv.
et indissoluble. Ils se contre-balancent dans un équilibre parfait. Car, dans le Ciel comme dans les autres, celui qui les traverse remarque une gradation puissante. Selon les ordres d'esprits et les degrés de vertus, les âmes et les formes se spiritualisent. Comme elles, Téther devient de plus en plus transparent et la lumière de plus en plus intense. IJ y a un crescendo d'éclat et de puissance dans le sourire de Béatrice comme dans les fulgurations des phalanges célestes et dans les mélodies de plus en plus larges et suaves qui enveloppent et soulèvent les deux amants. Les âmes des grands saints ne se manifestent plus sous la forme humaine, mais se cachent dans la flamme et la lumière. Parfois elles se groupent par milliers en des configurations grandioses dont le signe exprime leur sentiment commun. Leur masse accumulée se déploie alternativement devant le visionnaire étonné sous la forme d'un aigle, d'un lion, d'un cercle ou d'une constellation. Alors l'enthousiasme qui fuigure en chacun et en tous s'assouvit et s'apaise en la communion des âmes. Et des cantiques emplissent les espaces. Dieu et son Verbe, le Christ glorieux, cachés en tous, sont invisibles et ne parlent que par des voix ou des chœurs lointains. Quand le poète entend le Gloria des âmes au Père, au Fils et au Saint- Esprit, il lui semble qu'il entend « un rire de l'univers ». Alors il se retourne une dernière fois vers l'Abîme et aperçoit la terre de loin. Il la voit tout entière « collines et fossés ». Ah ! qu'elle lui paraît petite et noire ! Il la nomme « cette ruelle qui nous rend si féroces » et vite il se reporte vers
les beaux yeux de Béatrice, qui regarde en haut, toujours plus haut.
Remarquons ici que si le Paradis de Dante est conforme à la plus stricte orthodoxie catholique, notamment à la doctrine de saint Thomas d'Aquin, il la vivifie et l'élargit singulièrement en y introduisant les idées-mères d'Hermès Trismégiste, des Orphiques et de Pythagore, qui identifiaient les forces cosmiques avec les sphères graduées des sept planètes. Dans Mercure, Vénus, le Soleil, Mars et Jupiter résident les vertus actives. Les contemplatifs reçoivent la couronne de la perfection dans Saturne. Dans Mercure, la planète la plus proche du Soleil, le sourire de Béatrice fait resplendir toute la planète, et Dante voit venif à lui des multitudes d'âmes « comme des poissons dans un vivier ». Alors il adresse à l'angélique Bien-aimée la prière suivante : « 0 Femme, en qui vit mon espérance et qui consentis pour mon salut à laisser tes vestiges dans l'Enfer, je reconnais la vertu de toutes les choses que j'ai connues par ton pouvoir et par ta bonté. Par toutes les voies et par tous les moyens que tu possèdes, garde en moi ta magnificence, fais que mon âme se dénoue de mon corps pour te plaire. » Telle ma prière ; et Elle de très loin, ainsi me semblait-il, me regarda en souriant, puis se tourna vers la fontaine éternelle.
Au même moment, Dante aperçoit la rose céleste, composée d'âmes élues, rose épanouie d'un éclat incandescent, survolée d'anges comme d'un essaim d'abeilles, qui plongeât sans cesse dans son calice d'or et en ressorte*ît pour s'y
Ircplonger encore. Par l'intercession de Béatrice et sur la prière de saint Bernard, il est ensuite permis au poète de jeter un regard dans le mystère de la Trinité, qui lui apparaît sous la forme de trois cercles concentriques, au centre desquels il croit distinguer une figure humaine. « Et, comme d'un coup de foudre, mon esprit fut traversé d^une splendeur qui fit mouvoir mon désir et mon vouloir selon l'Amour qui meut le Soleil et les autres étoiles. »
Ainsi l'initiation du pèlerin des trois mondes se termine par l'identification consciente et volontaire de son âme avec la pensée et la volonté divines.
PORTEE UNIVERSELLE DE LA DIVINE COMÉDIE LA GÉNÉALOGIE DE L'ÉTERNEL FÉMININ
Cet aperçu à vol d'oiseau du voyage cosmique de Dante appelle une conclusion historique.
La Divine Comédie n'occupe pas seulement une place centrale dans le développement de l'âme italienne, elle joue aussi un rôle capital dans l'histoire de l'esprit humain. Point brillant dans la nuit du moyen âge, ce phare projette ses feux tournants dans toutes les directions. Pour mesurer la portée de ses rayons, il faut d'abord comparer la conception chrétienne du Kosmos de Dante avec la conception païenne que s'en faisait l'antiquité grecque et romaine. Ce ne sont point là, comme le suppose une certaine école, des considérations oiseuses et
de simples fantaisies théoriques. Car, si les idées que l'imagination humaine se fait de l'autre monde n'ont jamais qu'une valeur relative, au point de vue objectif et strictement scientifique, elles exercent une influence souveraine sur le développement des individus et des peuples. Elles constituent les moules suprêmes de la pensée et les facteurs primordiaux de l'éducation.
L'antiquité avait, elle aussi, son graphique des trois mondes, mais il était plus limité. Tout l'intérêt, toute l'attention de la civilisation gréco-latine se concentrait sur la terre. Si le regard des hiérophantes et des sages s'élevait plus haut, il revenait bien vite à la cité et aux horizons familiers. Les Dieux païens représentaient, eux aussi, les grandes puissances cosmiques d'ordres divers. Mais ils demeuraient groupés, pressés et comme penchés sur l'humanité. Emportés dans son mouvement, ils se teintaient de ses passions. Quant au mystère de la Trinité cosmique, bien connu des religions et des philosophies de l'Asie, pressenti par Pythagore et par Platon, il demeurait caché dans les profondeurs du ciel et se voilait sous le symbolisme compliqué des mystères. Par la révélation du Christ et par le travail de ses successeurs, l'Au-delà avait grandi démesurément et pris la première place dans l'imagination humaine. Cette nouvelle conception de la vie d'outre-tombe et du monde invisible devait contribuer, au moins autant que la morale chrétienne, à changer la vie humaine et la face du monde réel. Au-dessus de la terre et de son enfer, s'échafauda la pyramide des saints et s'élargirent jusqu'à l'infini les cercles du
monde spirituel. Pour les comprendre, l'âme humaine s'évertua pendant plus de mille ans à sonder ses propres arcanes. Elle s'éleva et se purifia en se spiritualisant. Prodigieuse métamorphose et formidable ascension. Mais par là aussi se creusa et s'élargit un abîme entre la terre et le ciel.
Comment le plus grand fondateur et le véritable organisateur de l'Eglise, comment saint Augustin réussit-il à franchir cet abîme ? Il nous le dit dans ses Confessions et dans la Cité de Dieu. Ce fut par le mépris de la vie terrestre et le sacrifice de sa beauté. Pour devenir chrétien, il a dû abandonner sa femme et son enfant. Pour conquérir sa foi, il immole sa raison et se contente du sentiment. Credo quia absurdum. Sa foi est ardente, mais triste et aveugle. L'éloquence, la poésie, la philosophie, la splendeur de l'art sont, à ses yeux, les blandices décevantes, les mirages tentateurs et corrupteurs de Satan, Seule la grâce divine peut sauver l'homme de la perdition. Les conquêtes de l'antiquité sont rejetées comme dangereuses. Pas de réconciliation possible entre la Cité de Dieu et la Cité de Mammon. Celle-ci est condamnée à périr. L'homme, il est vrai, est convié à s'élever au ciel, mais en mutilant son intelligence et à vivre courbé sous la loi de la prédestination et sous la menace de l'arbitraire divin.
Tout autre est Tescalade de Dante. Si le but est le même, les moyens sont bien différents. Le point de départ, le tremplin de l'énorme ascension est le désir du poète, son moyen l'effort, ses ailes la foi avec l'audace. Quelle soif de tout savoir, de tout
voir, de tout oser, de vaincre par soi-même en suivant la pensée divine ! C'est avec la plénitude de son être et de sa raison qu'il entreprend son voyag-e périlleux et il la garde jusqu'au bout. Elle lui sert pour expliquer sa foi. Et cette foi, non moins ardente que celle de Tévêque d'Hippone, mais plus libre et plus lumineuse, éclaire sa raison. Saint Augustin supprime l'abîme entre la terre et le ciel par l'abdication d'une de ses facultés essentielles ; Dante le franchit par une extension de son être intime. Pour lui, le ciel est certes une grâce divine, mais c'est aussi une initiation graduelle de son âme, une conquête de son intelligence et de sa volonté.
Ei quelle est la force qui lui donne l'impulsion première, qui le soutient pendant cette ascension miraculeuse et l"'enrevejiisqu'àrempyrée?L'Amour! son amour pour Béatrice et l'amour de Béatrice pour lui, qui lui revient comme la vague de l'Océan en un reflux submergeant. Amour pur, il est vrai, amour idéal, mais plus passionné, plus absolu et surtout plus fécond que le simple amour ries sens. Conception nouvelle de l'Amour comme de la Femme. Conception inconnue de l'antiquité, pressentie seulement par le divin Platon et déjà célébrée dans les romans de chevalerie. La Femme devenue consciente de ses facultés transcendantes, la Femme révélatrice de l'amour divin, voilà la grande originalité de Dante, le flambeau resplendissant de son œuvre, le cœur même de son génie, par où il dépasse son temps, annonce l'avenir et illumine les siècles futurs.
Il y aurait tout un clmpitre, que dis-je? un livre,
et quel livre ! à écrire sur la Généalogie de V Eternel-Féminin. Ce mystère remonte par son essence dans le cœur même de la Divinité. En descendant de sphère en sphère il s'obscurcit, pour se rallumer peu à peu dans Fâme humaine et y briller d'une beauté nouvelle. L'Inde, l'Egypte, la Grèce, avaient révéré cette force des forces, cette lumière incréée, émanation et miroir de Dieu lui-même pour la création des mondes, moule et substance des prototypes de tous les êtres. Elle s'était appelée Maïa chez les Indous, Isis chez les Egyptiens, Démétèr chez les Grecs. Les sages de ces temps ne concevaient l' Eternel-Féminin que comme une force cosmique intangible et inconsciente. Le christianisme incarne l'Eternel-Féminin dans la Madone, mère terrestre du Verbe divin, manifesté sous la forme humaine. Dans la Vierge-Mère du Christ, le moyen âge adore l'Amour divin présent dans la Femme. Car, avec une humilité et une tendresse infinie, cette Marie, mère de Jésus, contemple dans l'enfant de sa chair le Fils de Dieu, merveille de la Vie. Ici l' Eternel-Féminin est devenu conscient dans la Femme, mais il reste purement passif. — Au siècle des croisades, les troubadours et les trouvères aperçoivent un reflet de la Madone dans la châtelaine solitaire. Ils se mettent à l'aimer et à la chanter d'un amour tTOuble, mêlé de désir et d'une aspiration indéfinie vers une beauté et une perfection supérieure et inapprochable. L'idole de la poésie chevaleresque, la dame des pensées est un pressentiment de l'idéal féminin et de son essence divine, mais ce n'est encore qu'un embryon, et guère plus qu'un jeu
d'esprit et de sentiment. — Pour Dante, ce rêve devient une réalité tragique et sublime. Il le vit, il le souffre, il l'accomplit à travers sa Béatrice et avec son concours. D'abord son âme s'identifie complètement avec l'Aimée par la sympathie. Quand Béatrice meurt, peu s'en faut qu'il ne meure avec elle. Mais, du fond de son Au-delà, Elle lui rend au centuple ce qu'elle n'avait pu lui donner comme femme dans la vie. Transfigurée par son poète, elle le transfigure à son tour. Elle le sauve en lui faisant traverser l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis. V Aimée passive des troubadours devient V Amante active, la révélatrice du monde divin, la rédemptrice de l'Aimé. Ici l' Eternel- Féminin s'accomplit sur le plan spirituel, par l'amour réciproque et fécond de CHomme et de la Femme.
Il faut avoir suivi l'Eternel-Féminin dans ces trois phases de puissance divine, de puissance cosmique et de puissance psychique ou humaine, pour mesurer toute la hauteur et toute la profondeur de cet arcane. Ces trois phases se montrent à nous comme autant de concentrations successives. Dans la dernière, présentée par l'histoire de Dante et de Béatrice, genèse de la Divine Comédie, il semble que l'Homme, après sa longue descente dans l'épaisseur et dans les ténèbres de la matière, retrouve son ciel perdu dans le cœur de la Femme, qui s'épanouit devant lui comme la fleur merveilleuse du Paradis, comme cette rose blanche aux mille feuilles, d'oii s'échappent des tourbillons de parfums et des vols d'anges pareils à des essaims d'abeilles. — Faut-il ajouter qu'une partie essentielle de la poésie moderne au xix* siècle et même
de la poésie contemporaine procède de ce sentiment et de cette force nouvelle, mise en action par Dante? Les rayons du soleil peuvent se fractionner en nuances infinies, depuis le brun sombre et l'orange foncé jusqu'au violet et au bleu d'outremer; mais dans le prisme atmosphérique, dans ce kaléidoscope éternellement changeant et varié oii elle se joue, on reconnaît toujours l'âme multicolore — de la Lumière !