LES DEUX MONDES EN LUTTE HELLÉNISME ET CHRISTIANISME
Une curieuse légende se propagea dans la ville de Rome, à la fin du xv' siècle. Les gens du peuple racontaient que, sur la Voie Appienne, non loin du tombeau de Cécilia Métella, des maçons lombards avaient déterré un sarcophage dans les ruines d'un cloître. Le sarcophage portait cette inscription : Julia, fille de Claudius. Les maçons s'étaient enfuis avec les pierres précieuses et les ornements trouvés dans la tombe. Mais le blanc cercueil contenait un corps embaumé d'une beauté merveilleuse qu'un miracle avait sauvé de la corruption. C'était celui d'une jeune fille de quinze ans. Le visage avait conservé les couleurs de la vie. Yeux mi-clos, lèvres entr'ouvertes, la morte de mille ans semblait res-
pirer encore. On la porta pieusement au conservatoire du Gapitole, où elle devint le but d'un pèlerinage. Des peintres vinrent la copier. « Car, disent les chroniqueurs, elle était belle au delà de tout ce qu'on peut dire et écrire, et, si on le disait et si on récrivait, ceux qui ne l'ont pas vu ne le croiraient pas. » Autour de l'exquise figure s'accumulaient les fleurs et se dressaient les cierges. Déjà on l'invoquait comme une nouvelle Madone. Pour mettre fin à ce scandale, le pape Innocent VIII dut faire ensevelir, nuitamment et en secret, la dangereuse momie païenne derrière la Porta Pinciana. Mais aucun de ceux qui l'avait vue ne l'oublia jamais.
L'histoire ignore le fait réel qui servit de point de départ à cette légende. Ce fut peut-être le masque de cire, dont les Anciens recouvraient parfois le visage de leurs morts, qui enflamma l'imagination populaire au point de lui donner l'illusion de la vie. Quoi qu'il en soit, cette légende symbolise à merveille la résurrection de la Beauté antique dans l'âme italienne, résurrection qui est le fait essentiel et central de son histoire, qui donne la note dominante et l'accent spécial à sa civilisation. Fait capital pour l'histoire de l'esprit humain, tant sa contagion fut irrésistible et rapide. L'orgueilleuse fête de beauté et de séduction, que le nom même de Renaissance évoque en nou.s tous, prouverait à elle seule l'universalité de ce fait mondial désormais ineffaçable.
Cette résurrection de la Beauté païenne, qui devait produire une véritable métamorphose de la Psyché humaine, est sortie du cœur même de l'Italie. Essayons donc d'apercevoir le phénomène qui se
o^ LES PROPHETES DE LA RENAISSANCE
passa dans l'âme collective de l'Italie à Fépoque de la Renaissance, phénomène dont la légende do Julia, fille de Claudiiis n'est qu'un pâle reflet. Car les grandes révolutions sont précédées souvent dans la subconscience des peuples par une image centrale, annonciatrice de l'avenir, qui se fragmente ensuite dans la vie réelle en épisodes innombrables.
En quelques lustres, la Beauté antique est réellement sortie des limbes où elle sommeillait enveloppée d'un linceul, dans une léthargie profonde. Mais sitôt que le limbe est percé, sitôt que le linceul se déchire, ce n'est pas un cadavre de jeune fille que nous avons sous les yeux, mais une femme vivante, qui agit et qui parle. Elle est pareille à la prêtresse antique qui jouait le rôle de Perséphône dans les mystères d'Eleusis, couronnée de narcisses, offrant le nectar des Dieux, dans sa coupe enchantée. Double magie; car/<? nectar de l enthousiasme , qu'elle verse à ses adeptes, enivre les âmes et les rond lucides, et la fleur étoilée de la résurrection, qui brille à son front, traverse toute chose de ses rayons subtils. La nature, les hommes et les Dieux en sont transfigurés. Invisible aux profanes, mais visible aux initiés, la nouvelle Perséphône s'installe dans la vieille basilique chrétienne. Aussitôt tout change d'aspect. Des pilastres colossaux s'élancent, les arceaux s'arrondissent en voûtes gigantesques. Dieu le Père, le Christ et la Vierge ne disparaissent pas de la Coupole, mais ils s'allument d'un coloris intense, revêtent des grâces et des beautés charnelles. Ils ont l'air de se détacher de la voûte incandescente et de se pencher sur la pénombre de la nef où grouille la foule des fidèles.
Hors de l'Eglise, autre miracle. Joyeux fossoyeurs, les vignerons et les paysans déterrent des marbres grecs, torses d'Hercule, Apollons et Vénus dont s'émerveillent les sculpteurs. Alors, à l'instar de la Julia de la Voie Appienne, une foule de héros romains sortent de leurs tombeaux et vont orner, sous forme de statues, les niches, les escaliers, les façades et la frise des palais. Aux rivages des mers, Tritons et INéréides réapparaissent à la crête des vagues. Les jardins des villas se repeuplent de Nymphes et de Faunes. Aux parois des chapelles comme aux boudoirs des princes, on ne distingue plus les Anges des Amours. Sur la table des papes, des sirènes d'argent servent d'anses aux aiguières de cristal et des bacchantes couronnées de pampres enguirlandent la vaisselle d'or des cardinaux. On dirait que, d'un formidable élan, le monda antique, avec toute sa mythologie, est monté à l'assaut du monde chrétien et fraternise avec sa conquête.
Ce tableau résume ce que devait être la Renaissance pour le développement humain. Deux mondes opposés s'y entre-choquent et s'y mêlent, s'y combattent et s'y combinent de cent façons diverses pour engendrer un monde nouveau. Entre le génie chrétien et Tâme païenne ce ne fut pas une mésalliance, mais une union orageuse, suivie d'une brusque rupture. Caries deux puissances en guerre depuis quinze siècles et un moment réconcihées devaientse séparer brusquement, après une étreinte passionnée, pour se combattre à nouveau sur d'autres terrains et chercher de nouvelles alliances sous d'autres formes pendant les siècles suivants. Aujourd'hui même, la lutte est loin d'être terminée
et peut-être durera-t-eHe jusqu'à la fin des temps, parce qu'elle est au fond de toute l'évolution humaine. Mais, du mariage temporaire de l'hellénisme et du christianisme, au xv*' et au xvi° siècle, naquirent deux filles immortelles : la sculpture et la peinture italiennes.
-^ Pour mesurer d'un seul coup d'œil l'abîme qui sépare l'esprit chrétien du moyen âge et l'esprit païen de la Renaissance, rappelons-nous un instant les sombres fresques du Campo-Santo de Pise, le Triomphe de la Mort, le Jugement Dernier et P Enfer d'Orcagna, ces cavalcades macabres, ces charniers horribles, ces cavernes de tortures, et puis pensons au musée des antiques du Vatican, oii toute la famille olympienne se détache sur le rouge vif des murs et sourit dans sa blancheur marmoréenne du sourire victorieux des Immortels/ Ou bien descendons dans la crypte d'Assise, où Giotto nous montre saint François recevant des mains du Christ la Pauvreté comme épouse, pendant que des démons assiègent la Chasteté dans sa forteresse, et que l'Obéissance, un doigt sur sa bouche, s'entoure d'anges agenouillés — et regardons tout de suite après l'Enlèvement d'Europe de Paul Véronèse et les Fe/iM5 du Titien, ces alléchantes nudités qui chaufient la langueur amoureuse de leur couche et font rutiler tout un paysage de la flamme de leur désir.
Deux siècles à peine (du xiv° au xvi") séparent ces deux mondes. Comment le génie italien a-t-il pu franchir cet abîme en si peu de temps?
Un ensemble de circonstances extérieures favorisèrent cette révolution intellectuelle, esthétifjue
et morale. — Causes historiques . Un grand élargissement (le l'horizon intellectuel se fit d'abord par les oroisades et le commerce de l'Italie en Orient. Les explorateurs de l'Asie, comme le Vénitien Marco Polo, étendirent l'imagination rétrécie du moyen âge au vaste panorama du globe et préparèrent la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb. — Causes politiques et sociales. Le changement des gouvernements républicains en tyrannies ou en dictatures, comme les Sforza à Milan, la maison d'Esté à Ferrare, les Médicis à Florence, etc.. D'où la somptuosité des cours, les mœurs plus libres, le grand luxe dans les arts. D'autre part, l'élévation de la classe bourgeoise à la vie intellectuelle et sociale. D'où le remplacement de l'idéal chevaleresque par la gouaillerie et le libertinage et le commencement delà liberté de penser. Transformation qu'on peut observer dans le Décaméron de Boccace. — Causes esthétiques. Depuis les invasions des barbares et le triomphe du christianisme, pendant le long duel de l'Empire et de la Papauté, le peuple italien avait oublié l'histoire romaine. Dans les ruines de Rome, il ne voyait plus que des monceaux de pierre. On avait bâti des centaines de palais avec les briques du Colisée sans détruire le colosse. Maintenant, grâce aux savants, aux poètes, aux artistes, ces ruines se repeuplaient d'une fourmilière humaine. Elles évoquaient la grandeur d'un passé inouï. Pétrarque raconte qu'il montait souvent avec son ami Jean Colonna sur les ruines des Thermes de Dioclétien et que devant ce vaste panorama ils s'entretenaient de la Rome d'autrefois. Dès 1430, Poggio publia en latin une description
de ses rues, Ruinarum Urbis descriptio. Bientôt après Blondus de Forli essaya de reconstruire la figure de la Rome antique dans sa Roma inslaurala. Ainsi la métropole de l'Occident, démolie par les barbares, ressuscitait dans les imaginations. Quand, vers la fin du xv* siècle, les statues grecques si longtemps ensevelies furent déterrées, lesDonatelIo et les Ghiberti, les Rapbaël et les Michel-Ange en restèrent stupéfaits et ravis. L'antiquité tout entière semblait renaître avec eux et l'on eût pu dire alors que
Ses quatre mille dieux n'avaient pas un athée.
— Causes scientifiques. Une ardente curiosité, un profond besoin de savoir s'était emparé des esprits. Après l'approfondissement de l'âme par le rêve mystique et la méditation, la raison réclamait ses droits. On n'attaquait pas la foi, mais on voulait sonder et comprendre la nature. A côté de la Bible, on révérait Homère et Virgile. Aux pères de l'Eglise on préférait Gicéron. Aristote et Platon avaient pris la place d'Albert le Grandet de Duns Scott. Galilée et Giordano Bruno n'étaient pas encore venus, mais ils n'étaient pas loin. L'esprit humain avait soif de mesurer et d'embrasser le monde visible, La Cause profonde, l'impulsion intérieure. Toutes ces influences venues du dehors nous apparaissent comme des facteurs indispensables de la Renaissance, mais elles furent centralisées par un facteur plus puissantencore qui les ramassa comme en une seule gerbe. Celui-là résidait dans la volonté de l'homme d'alors, dans l'impulsion profonde de
sa vie intérieure. C'était le besoin nouveau de l'individu de se développer librement, sans joug" ni entrave, de s'affirmer en tous sens dans sa plénitude et son indépendance. Pendant toute la durée du moyen âge, il s'était vu à travers une espèce de brume. A vrai dire, il ne s'était connu qu'à travers sa cité, sa famille, sa race et sa religion. Maintenant il se découvrait lui-même à travers le monde entier, et il croyait pouvoir s'emparer de toutes les richesses de cet univers pour les refondre à sa guise, en libre créateur. Un terme nouveau apparaît dans la langue d'alors l'uomo universale. Tel est le secret et le sens profond de ce mouvement qui s'est appelé l'humanisme. Cet homme aspire à la perfection. Il a lo gran disio deW ecceU lenza. Gela veut dire qu'il veut tout savoir, tout oser et surpasser tous ses rivaux. 11 veut aussi se distinguer de tous les autres, être uomo shigolare^ uotno unico, faire partie de ce que Montaigne appelle « des âmes singulières et du plus haut étage ». Le héros delà Renaissance ne prétend plus seulement être citoyen de sa ville natale comme l'homme du moyen âge ou citoyen de l'empire comme le Romain du temps des Césars ; il veut être citoyen du monde. Dans sa pléthore, l'individualité humaine réclame l'universalité. Parvenu à son dernier terme, l'individualisme enfante le cosmopolitisme.
Cet esprit domina dans l'Académie platonicienne de Florence, fondée par Marcile Ficin et Pic de la Mirandole. Cette académie ne fut toutefois qu'une tentative embryonnaire et un mouvement avorté. Car ce n'est ni dans la science, ni dans laphiloso-
pliie, ni dans la poésie que l'Iiuinanisme devait s'exprimer victorieusement, c'est dans l'art.
De beaux et savants livres, écrits dans toutes les langues, ont analysé à l'envi et sous toutes ses faces le merveilleux épanouissement de l'art de la Renaissance au point de vue technique. Ils ont fait voir comment les Primitifs essayèrent de se dégager de la raideur byzantine sans parvenir à sortir de sa gaine, malgré leur puissance d'expression; comment, par son seul génie et sous l'inspiration de saint François d'Assise, Giotto sut introduire un profond pathétique et parfois une composition savante dans ses tableaux de l'histoire sainte et de la légende franciscaine; comment la peinture découvrit le sens de la perspective avec Paolo Uccello, l'observation précise et la fermeté du dessin avec Masaccio ; comment ensuite la résurrection de la sculpture grecque se répercuta dans les sveltes statues de Donatello et dans les ravissants bas-reliefs de bronze de Ghiberti ; comment enfin toutes ces magies combinées enfantèrent avec Raphaël et Michel-Ange un monde nouveau, inattendu de grâce, de force et de majesté incomparables. Ce tableau n'est pas à refaire. Mais derrière cette toile multicolore, peinte de figures et de scènes innombrables, il se passe quelque chose. Je voudrais montrer ici la lutte des deux génies qui se livre sous ce voile, leurs combats violents, entrecoupés d'étreintes passagères et les enfantements singuhers qui en résultèrent. Car, par une projection mystérieuse de formes-pensées, ce pêlemôle étrange, effarant, contradictoire de fresques et de tableaux, de marbres et de bronzes, est le pro-
duit de cette lutte ardente que nous ne voyons pas. Il est possible cependant de s'en faire une idée en pénétrant dans la vie intérieure et cachée des grands génies d'alors à travers leurs œuvres maîtresses.
A cet égard, un fait important mais peu remarqué s'impose. Le xvi* siècle est travaillé par deux âmes et par deux pensées contraires, l'idéal chrétien et l'idéal païen. La découverte des richesses matérielles du globe, les premières conquêtes de la science et la contemplation enthousiaste de l'antiquité excitaient l'ivresse des sens. Mais on n'avait oublié ni l'Ancien ni le Nouveau Testament, ni la tradition de l'Eglise, ni l'Enfer et le Ciel de Dante. On avait cessé d'être étroit et intolérant, mais on n'avait pas cessé non plus d'être spiritualiste. On aimait la vie frénétiquement, mais on croyait à l'âme immortelle et au ciel chrétien. Il en résultait, non pas comme aux temps postérieurs, un conflit entre la foi et la raison, mais une lutte sourde, une fluctuation incessante dans la sensibihté des gens de cour et des femmes de la haute société, lutte plus vive encore dans l'imagination et dans le cœur des artistes. Chez la plupart d'entre eux, les deux mondes se mélangèrent d'une manière inégale. Il en est aussi qui vécurent exclusivement dans l'un ou dans l'autre. Témoin ce terrible Benvenuto Cellini, ce joaillier merveilleux à l'âme de bandit, qui poignarde ses rivaux, séduit les papes avec ses bijoux exquis, terrorise son siècle et achève tranquillement son existence en se donnant dans ses mémoires l'auréole d'un saint. En lui triomphe, avec une conviction naïve, le paganisme le plus
féroce. Voyez par contre le peintre moine et ascète, le doux Ang^elico àe Fiesole s'agenouiller dans son couvent de Saint-Marc pour peindre la tête du Christ et la caresser de son pinceau en versant des larmes; regardez ses anges sur fond d'or, vêtus de pourpre, pareils à des vierges candides, sonnant de la trompette ou jouant du violon au seuil du paradis; en eux vous verrez fleurir les lys les plus suaves du mysticisme chrétien. Dans l'œuvre d'autres peintres remarquables, comme Sodoma ou Botticelli, le sensualisme et le mysticisme se mêlent et se combinent inconsciemment en nuances subtiles et presque insaisissables. Mais les génies supérieurs de l'époque, les créateurs souverains, ceux en qui l'acuité de la pensée égale la pro^" uleur du sentiment et la puissance de Timaginaiiun, ceux-là sont condamnés à voir les deux mondes dans toute leur grandeur et dans toute leur vérité. Que dis-je? ils les portent en eux-mêmes comme la femme enceinte de la Bible qui sent deux enfants ennemis se battre dans son sein. A eux la lourde tâche de concilier les deux adversaires, de trouver la jonction des deux antipodes.