‹ Les prophètes de la renaissance ... Dante, Léonard de Vinci, Raphaël, Michel-Ange, Le CorrègeChapitre 18 sur 47 · LE ROI MAGE ET LES TROIS ARCHANGES DE LA RENAISSANCE · texte numérisé non relu

LE ROI MAGE ET LES TROIS ARCHANGES DE LA RENAISSANCE

Dans ses Vies des plus excellents pei?itres, scué/jleurs et architectes, Vasari a parlé de cent cinquante artistes. Exubérante floraison de talents et

de génies qui é^^^ale celle de la Grèce antique. Pas un d'eux qui n'ait sa personnalité distincte et son charme pénétrant. On y compterait facilement une vingtaine d'écoles et une douzaine de créateurs de premier ordre, comme Giotto, Brunellesclii, Dona-« tello, Angelico, Mantegna, le Véronèse, le Titien et le Tintoret. Mais, au-dessus de cette foule multicolore et de ces brillants coryphées, s'élèvent comme des demi-dieux quatre génies surhumains qui reluisent d'une lumière en quelque sorte surnaturelle. Car, si les autres empruntent leur flambeau à leur époque, ceux-ci tirent le leur d'une région inaccessible et en projettent les rayons dans le plus lointain avenir.

Ils se nomment Léonard de Vinci, Raphaël, Michel-Ange, le Gorrège.

Ils ne se ressemblent pas, ils ne procèdent pas l'un de l'autre et puisent à des sources diverses. Ils furent rivaux et parfois opposés. Et pourtant ces subhmes solitaires, qui se regardent et se mesurent de loin, forment une série et un tout harmonieux. Car en eux évolue l'âme consciente de la Renaissance. Par eux s'expriment ses aspirations les plus profondes, ses pensées les plus secrètes. Tous les quatre ont voulu la fusion de l'idéal hellénique et de l'idéal chrétien qui fut son rêve ardent et téméraire. Mais ils l'ont tenté par des voies bien différentes. — Léonard, génie universel, précurseur du monde moderne, essaie ce miracle d'alchimie par le génie de la Science et de l'Intuition. Sa vaste curiosité, sa sympathie superbe et impartiale embrasse le monde. Il scrute, en mage et en sage, le redoutable mystère du Mal, celui de la Femme,

de TAndrogyne et de l'Horame-Dieu, et, sans les résoudre, nous en laisse des visions inoubliab^bes et fascinatrices. — Raphaël, ange platonicien pétri de grâce et de douceur, réalise la fusion des deux mondes ennemis en se jouant, par le prisme de la Beauté. Sous ses rayons enchanteurs, le Parnasse et le Ciel chrétien, PEglise et l'Ecole d'Athènes se rapprochent et se complètent en lumineuses harmonies. — Michel-Ange, Titan ressuscité en prophète jéhovique, tente de renwuler les deux mondes par la force de la Volonté. Il évoque l'histoire bibUque avec la puissance plastique d'un Prométhée et introduit le génie de la Douleur dans la sculpture moderne. Dans son caractère comme dans son œuvre, on entend gronder à la fois des révoltes lucifériennes et la foudre de Jéhova. — Le Corrège. Séraphin tombé d'un monde supérieur, mais qui effleure à peine notre globe maudit, nous enlève en des sphères célestes. Là, plus de lutte, plus de souffrance, plus de haine, mais la paix, l'extase et la lumière suprême. Là, se réalise par VAïiiour cette beauté de l'Ame, qui recrée le ciel dans la vie après l'avoir retrouvé en elle-même.

Tel le quaternaire des artistes de l'Italie qui furent ses grands Voyants. Si l'art à sa plus haute puissance devient une initiation esthétique et spirituelle, Léonard sera donc le Roi Mage qui nous introduira auprès des trois Archanges de la Renaissance qui apportent aux hommes la révélation delà Beauté, de la Force et de l'Amour. Avec chacun de ces quatre guides, l'enfer, la terre et le ciel changeront d'aspect, et pourtant ce sera toujours le

même univers. Car c'est le propre des grands génies de voir les Dieux que la fouie ne peut pas voir et de nous montrer une métamorphose de la nature et de l'homme sous leur influx.

CFÏAPITRE V

LÉONARD DE VINCI ET LE GENIE DE LÀ SCIENCE i

Plus on connaît et plus on aime.

Léonard de Vinci.

Il y a quatre cents ans (le 2 mai loi9), Léonard de Vinci mourait au château de Cloux, près d'Amhoise, loin de sa patrie, dans une solitude profonde, adoucie cependant et comme réchauffée par l'intelligente affection du roi François P'.

L'approche de cette date a pour nous quelque chose d'émouvant, je dirai même de solennel. Non seulement elle évoque à nos yeux, dans toute sa grandeur, l'un des plus puissants artistes du monde, mais elle nous rappelle encore les liens éternels qui unissent la France et l'Italie. Après avoir fraternellement mêlé leur sang sur la crête des Alpes du Frioul, dans les ravins de l'Argonne et aux .plaines de Champagne, pour la grande cause de la justice et de la liberté des peuples, les deux sœurs latines ne voudront-elles pas célébrer leur

1. Cette étude a paru dans la Revue des Deux Mondes, du 15 avril et du 1" mai 1919, à propos du quatrième centenaire de la mort de Léonard de Vinci.

victoire commune et cimenter leur alliance nouvelle par une amitié plus étroite? De cette union nécessaire, écrite dans leur longue histoire, Léonard de Vinci n'est-il pas le haut représentant et l'éloquent symbole ? N'a-t-il pas trouvé chez nous l'asile qu'il avait vainement cherché dans son pays? Ne nous a-t-il pas légué quelques-uns de ses plus beaux et plus mystérieux chefs-d'œuvre? N'a-t-il pas rencontré en France ses plus fervents admirateurs? Enfin, par son double culte pour la science et pour l'art, n'est-il pas un précurseur admirable de ce qu'il y a de plus élevé dans l'âme moderne? Pour toutes ces raisons, Léonard nous apparaît, aujourd'hui, comme la plus illustre incarnation d'une idée impérieusement actuelle, à savoir : l'intime et nécessaire coopération de l'âme italienne et de l'âme française. De légers nuages peuvent bien passer, de temps à autre, sur une telle alliance, à la suite de malentendus éphéiiïères, mais elle est indissoluble parce qu'elle est fondée sur les plus hauts intérêts de l'humanité et sur la tradition gréco-latine, qui s'identifie avec celle de la civilisation.

Cette étude, où Léonard est présenté sous un jour nouveau dans sa psychologie secrète et dans le laboratoire profond de sa pensée, n'est qu'un modeste hommage avant tous ceux que des voix plus autorisées rendront bientôt, en deçà et au delà des Alpes, au peintre incomparable de la Joconde.

LA MÉDUSE ET LE MYSTERE DU MAL LE CHRIST DE LA CÈNE ET LE MYSTÈRE DU DIVIN

S'il prenait fantaisie à quelqu'un d'expliquer le caractère, la vie et Tœuvre de Léonard par une vie précédente qui en serait comme la préparation, il devrait imaginer son incarnation antérieure sous la figure d'un de ces rois mages guidés par une étoile, qui, selon l'Évangile, vinrent offrir leurs dons au Christ nouveau-né et s'en retournèrent dans leur pays après avoir salué l'enfant divin. Cette légende pourrait du moins servir de prophétie à la carrière du grand artiste divinateur de l'âme moderne. Elle en serait comme le schéma et l'image symbolique. La pensée et l'œuvre de Léonard furent secrètement gouvernés par la hantise de trois profonds mystères : Le mystère du Mal dans la nature et dans U humanité ; Le mystère de la Fe?nme ; Le mystère du Christ et du verbe divin dans l homme. Au premier abord, l'œuvre du Vinci, partagé et déchiré entre le tourment de la science et le rêve de l'art, apparaît comme un chaos troublant de fragments incomplets et disparates. Mais dès qu'on le regarde à la lumière de ces trois idées qui en sont les motifs conducteurs, il s'éclaire, se rythme et s'ordonne en un tout harmonieux.

Suivons donc ces trois météores qui tendent vers le même but et finissent par se joindre en une seule étoile. Nous embrasserons ainsi d'un seul

coup d'œil le fond tragique sur lequel se meuvent les apparitions charmantes évoquées par le grand peintre et les vérités radieuses qui dominent son œuvre.

I. — LA JEUNESSE DE LEONARD A FLORENCE. — l'ange ADORANT LE CHRIST ET LE MONSTRE DE LA ROND'ACHE. — LE GÉNIE DE LA SCIENCE.

Léonard est né dans la petite bourgade de Vinci, dont le modeste clocher pointe au sommet d'une colline, entre Pise et Florence. Paysage élégant et sévère. Derrière le coteau, la haute chaîne des Apennins ondule en replis nombreux et dresse ses cimes abruptes. De l'autre côté, la plaine fertile sourit en s'insinuant dans les montagnes qui la protègent. Çà et là, dans les blés, les vignes, des oliveraies, des cases rustiques. En cet horizon limité, aux lignes sobres et gracieuses, tout parle de travail paisible et d'activité heureuse dans un parfait équihbre. Disons tout de suite que l'auteur de la Vierge aux rochers et de la Joconde, qui fut l'inventeur du paysage reflétant un état d'âme, n'imita guère la nature toscane dans ses tableaux, mais s'inspira plutôt des vastes horizons de la Lombardie ou des gorges tourmentées des Alpes dolomites qui répondaient à ses émotions intimes.

Né en 1454, Léonard était fils d'un robuste notaire et d'une paysanne. Son père adopta l'enfant qu'il avait eu de sa maîtresse, puis épousa une bourgeoise. Celle-ci étant morte peu après, sans enfant, ser Piero traita son bâtard comme un fils

légitime et lui fit donner une excellente éducation. Le petit Léonard était du reste si aimable et si intelligent qu'il eût enjôlé la plus jalouse des marâtres. Ser Piero habitant souvent Florence trouva les meilleurs maîtres pour son fils, qui les étonna tous par une incroyable facilité et par la vigueur précoce de ses conceptions. Il était également doué pour tout, et tout le passionnait : maUiématiques, géométrie, physique, musique, sculpture et peinture. Son seul défaut était la multiplicité de ses dons et l'inconstance de ses goûts. Il passait avidement d'une étude à l'autre comme s'il voulait embrasser tout le savoir humain. Mais son talent le plus extraordinaire se manifestait dans la peinture. Ser Piero montra les dessins de son fils au célèbre André Verocchio, alors le premier peintre de Florence. Celui-ci resta confondu de la génialité précoce de ces esquisses. Stupui Andréa nel veder il grandissimo principio di Leondrdo. dit Vasari. Verocchio s'empressa de recevoir l'adolescent dans son atelier et l'adjoignit bientôt comme un aide à ses travaux. Il eut pour camarades le Pérugin, Lorenzo di Credi et Sandro Botticelli, tous trois élèves de Verocchio. Léonard ne dut guère aimer le Pérugin, peintre sans vivacité et sans conviction, laborieux imitateur des Primitifs, travaillant imperturbablement sur un schéma uniforme, athée, avare et ambitieux, qui, avec un talent limité et à force de persévérance, parvint à se faire de la peinture mystique un lucratif gagne-pain. En revanche, le Vinci s'attacha au tendre et charmant Lorenzo di Credi, l'aninia de son ardeur et lui insuffla son sens de la vie. 11

s'intéressa également au fantasque et versatile Botticelli, dont ii sut apprécier l'exquise morbidesse. Gomme les grands chercheurs, Léonard se plaisait à entrer dans la nature des autres et à s'y oublier pour les connaître à fond. Quand à luimême, il étudiait dans le laboratoire de Verocchio les propriétés chimiques des couleurs, la science du coloris et de la perspective.

Bientôt, son maître Verocchio lui fournit l'occasion de montrer au grand jour son génie naissant. Les moines de Vallombrosa lui avaient demandé un tableau représentant le Baptême du Christ. Verocchio exécuta ce tableau selon le goût du temps, avec ses meilleurs moyens. Au bord du Jourdain, l'austère Précurseur baptise mélancoliquement un Jésus émacié. Deux anges agenouillés le contemplent. Voulant faire honneur à son meilleur élève et désirant juger de sa force, le maître pria Léonard de peindre la tête d'un des anges. Le tableau se voit encore aujourd'hui à l'Académie des Beaux- Arts de Florence et demeure l'une de ses curiosités. On a d'abord l'illusion d'un rayon de soleil qui serait tombé sur une vieille tapisserie et y aurait laissé une tache de lumière, tant la tête de l'ange ressort d'un relief éclatant par l'intensité des couleurs et de l'expression au milieu des autres personnages, qui paraissent des mannequins aux masques de cire, à côté d'un être frémissant de charme et de vie. L'ange agenouillé de Léonard lève la tête vers le Sauveur prédestiné. Ses boucles dorées, que retient un léger ruban, flottent sur ses épaules dans un gracieux désordre. Rien de plus raW^««taroç~«efiuJn profil de ché-

BIBLIO-THECA

rubin et cet œil éperdu d'amour, tourné vers l'objet divin de son culte. Sans l'auréole à peine perceptible sous forme d'un léger cercle d'or, on croirait que cet ange est un page tombé involontairement à genoux, dans son premier ravissement d'amour devant sa châtelaine. Mais ce que nous voyons, ce qui nous saisit et nous va au cœur, c'est que ce regard adore et qu'il est pur comme la lumière du ciel. Impossible de regarder les autres figures du tableau après celle-là. L'élève avait tué l'œuvre du maître en lui obéissant. Vasari raconte que, « dépité de voir un enfant faire mieux que lui, Verocchio de ce jour prit la résolution de ne plus toucher un pinceau ». Vraie ou non, l'anecdote dépeint admirablement le genre d'impression que produisirent sur les contemporains les premières œuvres du Vinci et l'élément nouveau qu'elles apportèrent à l'art. Je veux dire : la vie fascinatrice et le rayon concentré de l'âme.

Une autre anecdote non moins caractéristique et plus curieuse encore, sur les débuts de Léonard, nous est rapportée par Vasari. C'est celle de la rondache. Elle est bien connue. Mais il est nécessaire de la rappeler ici pour en tirer une indication dont personne ne s'est douté jusqu'à ce jour et qui est extrêmement significative. Car, jointe à la précédente, elle nous fera pénétrer, du premier coup, au cœur même du génie de Léonard.

Un jour, un fermier de MesserPiero lui apporta une planche taillée dans un figuier en le priant de lui faire peindre à Florence quelque chose de joli sur cette rondache en forme de bouclier. Le notaire donna le morceau de bois à son fils en lui

transmettant le désir du paysan. Léonard répondit qu'il se chargeait volontiers de ce soin et qu'il tâcherait de satisfaire à la fois son père et le campagnard. Il fit polir et sculpter la rondache pour lui donner l'apparence d'un bouclier, la recouvrit d'une couche de plâtre et puis se mit à la peindre à sa manière. Pour cela, il s'enferma dans une chambre oii personne n'avait le droit d'entrer que lui seul. Il y rassembla une collection des animaux les plus singuliers et les plus effrayants qu'il put se procurer, une ménagerie de lézards, de salamandres, de grillons, de serpents, de sauterelles, de crabes et de chauves-souris. Avec ces éléments savamment combinés, le malicieux rapin s'amusa à figurer sur sa rondache un animal plus horrible que tous les monstres de la nature et de la légende. Il y peina tellement que l'air de la chambre était devenu fétide par l'odeur des animaux morts. Mais le peintre, uniquement préoccupé de sa création, ne s'en aperçut même pas. Un matin, il pria son père d'entrer dans la chambre secrète pour lui montrer un animal singulier. Le réduit était plongé dans l'obscurité, mais, par la fente d'un volet, un rayon de soleil tombait sur la rondache disposée au fond. Messer Piero crut voir un monstre épouvantable sortant du mur. La bête crachait le feu par sa bouche, la fumée par ses naseaux et semblait empoisonner l'air autour d'elle. Messer Piero recula en poussant un cri d'horreur. Mais son fils lui dit : « Ne crains rien. Il ne s'agit que de la rondache que tu m'as demandé de peindre. Un bouclier doit faire peur ; tu vois que j'ai atteint mon but. » Ser Piero émerveillé vendit le bouclier

à un marchand de tableaux de Florence, qui le paya cent ducats et le revendit pour trois cents ducats au duc de Milan. Le paysan reçut une autre rondache, sur laquelle le malin notaire avait fait peindre pour quelques sous un cœur percé d'une flèche, dont le "campagnard fut ravi.

Dans cette anecdote qui courut les ateliers de Florence et qui depuis ne manque dans aucune biographie du maître, on saisit ce goût de mystification par lequel le jeune Léonard aimait à prouver qu'il savait égaler et môme surpasser la nature. Mais il y a plus ; en rapprochant les deux anecdotes précitées, on surprend à leur source les deux courants provenant des deux pôles de son être, courants simultanés et contraires qui devaient régner à la fois sur sa pensée et sur sa vie. D'un côté, un idéalisme passionné l'invitait à traduire, sous les formes séduisantes de la beauté, les sentiments les plus délicats et le sollicitait d'interpréter par l'amour et l'enthousiasme les plus hauts mystères de l'âme et de l'esprit. De l'autre, son ardente curiosité le poussait à comprendre toutes les manifestations de la nature, à étudier minutieusement la structure de tous les êtres, à pénétrer les causes profondes de toutes les formes de la vie. Le premier instinct est celui de l'artiste, qui cherche le vrai dans la synthèse de la beauté ; le second est celui de l'homme de science qui poursuit la vérité dans l'analyse détaillée des phénomènes. L'un travaille avec l'intuition et l'imagination, l'autre avec l'observation et la logique.

Toute l'existence de Léonard devait se partager entre les deux domaines de l'art et de la science.

Ces deux puissances s'entr aidèrent et se combinèrent dans son œuvre. Contraintes par l'habile magicien, mais circulant aussi dans ses veines et enfermées dans son cœur, elles ne cessèrent de s'y disputer et de s'y combattre. L'art l'appelait aux vérités immuables qui planent dans le ciel infini et jusqu'à la lumière surnaturelle qui filtre du mystère chrétien ; la science l'attirait dans la grande mer de l'être, dans le gouffre grouillant de la vie, au fond duquel le mystère troublant du mal guette le chercheur épouvanté. Et Léonard se plongeait dans cet abîme avec un frisson d'horreur mêlé de volupté, pour en rejaillir par des fusées d'enthousiasme et d'extase contemplative. Personne ne savait rien de ces luttes intimes et nous n'en saurions rien nous-mêmes, sans ses pensées écrites où. elles se trahissent. Mais, à part lui, il se disait avec une résolution inébranlable : « J'aurai raison de tous les mystères en allant jusqu'au fond! »

Ainsi l'on peut dire que le regard de l'ange fixé sur le baptême du Christ et le monstre de la rondache résument d'avance tout l'œuvre de Léonard en nous découvrant les deux pôles de son âme et les deux mystères autour desquels son génie devait graviter comme une comète brillante autour de deux soleils voilés.

Nous pouvons maintenant nous figurer l'impression qu'un artiste aussi étrangement doué et armé devait faire dans l'écloit de sa jeunesse entre sa vingtième et sa trentième année, sur ses compatriotes florentins, gens spirituels, mais de passions mesquines et d'horizon étroit. Florence était alors

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le premier centre d'art de l'Italie, mais Raphaël et Michel-Ange n'ayant pas encore paru, le dernier mouvement de la peinture avait abouti à de petites écoles. Les imitateurs de Masaccio, copiant la réalité, tombaient dans la sécheresse. L'école ombrienne, représentée par le Pérugin, revenait à la raideur byzantine avec sa dévotion guindée. Entre les deux, Botticelli oscillait avec une grâce ingénieuse, mais un peu mièvre. Ce qui manquait à tous ces hommes de talent, c'était la vie intense et la grande imagination. Chacun restait attaché à une tradition et ne sortait pas d'un cadre limité. Léonard, avec ses talents multiples et son vaste génie, dut leur apparaître comme un magicien universel de tous les arts sous la figure d'un grand seigneur. Ses qualités intellectuelles et morales rayonnaient à travers un physique séduisant. Avec son front immense, ses longs cheveux roux, ses yeux fascinateurs, il était beau, aimable, généreux, fort en escrime, parfait cavalier. Il maniait l'épée aussi adroitement que le pinceau et Tébauchoir. Sa parole persuadait par la raison et s'insinuait par la grâce. Son aspect chassait toute mélancolie. Lo splendor deir aria sua, che bellissima era^ rasserenava ogni animo mesto. Sa vigueur physique égalait son intelligence. Il arrêtait par la bride un cheval en plein galop, et cette main, qui pouvait tordre le battant d'une cloche, savait aussi bien faire frémir les cordes d'une cithare, caresser une peau délicate, ou se jouer dans une chevelure avec une douceur infinie. Il adorait les chevaux et les oiseaux. Quant à ceux-ci, il n'aimait pas les voir captifs. Il allait parfois chez les oiseleurs du Ponte délia

Cardia, acheter des colombes. Il les cueillait luimême dans la cage, les posait sur la paume de sa main et les regardait prendre leur vol au-dessus de l'Arno. Quand elles avaient disparu, on le voyait souvent devenir pensif pendant une longue minute, les yeux perdus à l'horizon. Rêvait-il déjà à l'aviation, qui devait être l'un de ses tourments? On le trouvait somptueux et bizarre, mais on ne résistait pas à son charme. Souvent, absorbé par ses flâneries et ses pensées, il laissait ses esquisses, ses portraits, ses fantaisies courir les ateliers et les palais. Il les vendait quand il avait besoin d'argent, mais le plus souvent il les donnait à ses amis et n'y pensait plus. Pour mesurer Tempire de Léonard sur ses contemporains, relisons le début de sa biographie par Vasari. L'auteur des Vies des 'peintres n'a pas dit d'aussi belles choses de son maître Michel-Ange, pour lequel cependant il professait une admiration extrême. Cela donne du poids aux éloges qu'il prodigue à son grand rival et en garantit la sincérité. « On voit les plus grands dons pleuvoir par influences célestes dans les corps humains, le plus souvent de façon naturelle et quelquefois de façon surnaturelle ; on voit se ramasser sans mesure en un seul corps la beauté, la grâce et le talent, et cela à tel point que, de quelque côté nue se tourne cet homme, chacune de ses actions est si divine que, laissant en am^re tous les autres hommes, il fait connaître par évidence qu'il agit par un don de Dieu et non p.9.r un effort de l'art humain. C'est là ce que virent les hommes en Léonard de Yinci. Sans parlci' de la beauté de son corps qui ne saurait être assez louée, il appor-

tait en chacun de ses actes une grâce plus qu'infinie ; il acquit un tel talent que, vers quelque difficulté qu'il lui plût de se tourner, il la résolvait sans peine. Sa force était très grande et jointe à l'adresse ; son esprit et son courage eurent toujours un caractère magnanime, et la renommée de son nom s'étendit à ce point que non seulement il fut célèbre de son vivant, mais que depuis sa mort sa gloire a grandi. Vraiment admirable et céleste fut Léonard, fils de ser Piero da Vinci. »

Cet homme, que tout le monde admirait et que personne ne connaissait à fond, pouvait tout entreprendre. Il était sûr de réussir en toute chose en y concentrant sa volonté. Mais quel était son vouloir intime? Quelle voie allait-il choisir parmi toutes celles qui s'ouvraient devant lui en perspectives tentatrices? Sous ses désirs nmltiplcs, sous ses fantaisies changeantes, se cachait une ambition profonde, une seule, mais impérieuse et tenace. Il méprisait ce qui fait l'enjeu ordinaire de la vie. Ni la volupté, ni la richesse, ni le pouvoir, ni même la gloire dans le sens vulgaire du mot ne l'attiraient. Mais une immense curiosité occupait tous ses instants et possédait tout son être. Sa pensée embrassait le monde visible d'un regard circulaire et d'une vaste sympathie. Deviner l'essence des astres et de la lumière, de la terre et de ses éléments, de ses règnes superposés, des ao'maux innombrables, de l'homme et de l'âme invisible qui le mène ; pénétrer l'esprit qui gouverne ce grand tout de sa puissante harmonie... et puis procurer aux hommes plus de joie, plus de bonheur, en leur versant, par la magie de l'art, cette harmo-

LÉONARD DE VINGT ET LE GÉNIE DE LA SCIENCE lOl

nie conquise... Tel fut le rêve de Léonard au seuil de sa carrière. Ce rêve prit un jour la forme d'une véritable hallucination.

Dans la préface de son Tesoretto, Brunetto Latini, qui fut le maître de Dante, raconte un songe qu'il fit et qui lui inspira, dit-il, son livre où sont rassemblées quelques-unes des merveilles alors peu connues de l'univers. Au bord d'une épaisse forêt, dont il cherchait vainement l'entrée, il vit une belle femme qui semblait l'attendre. Il lui demanda s'il n'y avait aucun chemin dans ce bois. Alors elle le mena par un étroit sentier jusqu'à une clairière, d'où il aperçut une montagne superbe aux cavernes profondes et aux cimes altières. « Qui es-tu? demanda le voyageur. — Je suis la Nature », répondit la gardienne du paysage grandiose. C'était la divinité que le moyen âge avait repoussée et maudite pour se donner à Dieu et qui allait reprendre la première place dans l'inquiétude humaine. Au moment où la folle jeune^sse recule devant les graves soucis de l'âge mûr, Léonard, lui aussi, rencontra cette divinité. Mais, depuis deux cents ans, elle avait changé de nom et d'aspect. En grandissant, elle était devenue plus imposante et plus orgueilleuse. D'un geste royal, elle montra à son nouveau disciple la terre sombre entourée de sphères resplendissantes qui se perdaient dans l'infini en cercles d'ombre et de lumière. Puis elle dit : « Je te dévoilerai toutes les merveilles de mon empire à une condition, c'est de n'aimer que moi seule et de ne donner ton âme à personne. — • Qui es-tu V demanda Léonard. — Je suis la Science, murmura la déesse impassible. Fuis les orages et

crains la F emme ! Resle maître de toi-même et tu connaîtras le secret de toutes choses. Mets un sceau sur ta bouche et ensevelis ta volonté dans ton cœur comme deins un tombeau. Alors te viendra le pouvoir que tu désires. » La curiosité de Léonard était insatiable. Jamais personne ne lui avait parlé avec tant d'autorité, en le sondant jusqu'aux reins. « Je sais, dit-il, que tu n'aimes pas te montrer aux hommes. Aujourd'hui tu m'es apparue dans toute ta splendeur. Quand te reverrai-je ? — Quand tu auras pénétré le mystère du monde... alors tu me posséderas tout entière... et en me possédant, tu connaîtras le bonheur suprême... Le veux-tu? » Surpris et fasciné, Léonard fit un geste d'émotion qui ressemblait à un consentement. Sur quoi, la déesse disparut avec un sourire énigmatique où perçait une pointe d'ironie.

De ce rêve, qui frisa son œil intérieur pendant une méditation profonde, Léonard sortit avec un frisson d'orgueil et d'effroi. Jamais il ne s'était senti si fort. Il était comme investi d'un nouveau pouvoir, mais, du même coup, l'anneau d'une chaîne infrangible s'était rivé à son cœur. A quelle puissance redoutable s'était-il livré? Il était devenu plus grand sans doute, mais, hélas ! il n'était plus libre !

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