‹ Les prophètes de la renaissance ... Dante, Léonard de Vinci, Raphaël, Michel-Ange, Le CorrègeChapitre 20 sur 47 · LE ROMAN DE MONA USA · texte numérisé non relu

LE ROMAN DE MONA USA

Plus on connaît et plus ou aiaio.

* MoNi LiSA.

m. LA JOCONDE ET LE MYSTERE

DE l'éternel-féminin

Les seize années que Léonard passa en Lombardie (1480-1496) à la cour de Ludovic le More, furent les plus heureuses et les plus fécondes de sa vie. Le Vinci était un génie universel et cosmopolite dans le sens le plus large, étranger à tout patriotisme local et même national, mais saturé de l'amour ardefit du Beau et du Vrai, avec un sens profond d'humanité.

L'école de peinture qu'il fonda à Milan, et qui lui survécut ne représente qu'un petit compartiment de sa fiévreuse activité. Grâce à la protection de Ludovic le More, le magicien toscan avait pu déployer le brillant éventail de ses facultés merveilleuses et faire jouer en tous sens sa baguette enchantée. L'idée lui souriait d'embellir un des plus beaux pays du monde par le concours somptueux des sciences et des arts rassemblés. Il avait pu à la fois préparer un plan d'irrigation pour la plaine lombarile, poursuivre ses études sur l'aviation, la géologie et la lumière, travailler aux cathédrales de l^ilan et de Pavie, élever devant le castel du prince, en ua modèle de terre, le colosse équestre de Fran-

çois Sforza, peindre l'incomparable fresque de Sainte-Marie desGrâces, caresser savammenlmaints tableaux à l'huile, madones, portraits de princes et de grandes dames. Avec cela Mammon, le prince subtil de ce monde, auquel le chercheur infatigable s'était non pas vendu, mais lié d'un pacte temporaire, lui avait permis de réaliser quelques-uns de ses rêves dans la mouvante fantasmagorie de la vie. Car c'était lui, Léonard, l'ordonnateur des fêtes rutilantes, où la mythologie grecque ressuscitait dans les jardins du castel en cortèges carnavalesques, au son des flûtes et des cithares. Les Visconti, fondateurs du duché de Milan, avaient pris pour écusson un soleil qui darde des flèches et des vipères à travers des nuées d'or et de roses. Leurs successeurs, les Sforza, adoptèrent cette devise qui symbolise exactement l'esprit des condottieri de la Renaissance : la gloire faisant rayonner la volupté à travers la force et la ruse. Léonard avait réussi pendant quelques années à faire rayonner le soleil de la science et de la beauté à travers ce blason splendide et cruel. Mais l'expérience était dangereuse et le miracle ne pouvait durer.

Si Ludovic le More était un Mécène intelligent, c'était un caractère faible et un médiocre politique. Placé entre le pape, la République de Venise et le roi de France, qui convoitaient son royaume, il crut pouvoir se sauver en les trompant tous les trois. Après lui avoir extorqué séparément son or, ses ennemis finirent par s'allier contre lui. En 1496, Ludovic le More appela Charles VIII en Italie en lui payant une forte somme. Abandonné par lui, il s'allia à Maximilicn, empereur d'Aile-

magne^ sur quoi Louis XII lui déclara la guerre. En 1499, les Français conduits par Trivulzio, rerinemi personnel de Ludovic, envahirent la Lombardie.

Le duc de Milan s'enfuit au Tyrol, espérant de là reconquérir son royaume avec l'aide de Maximilien. Mais les mercenaires suisses le livrèrent au roi de France, et le plus riche, le plus brillant des princes d'Italie, mourut misérablement au château de Loches, après dix ans de captivité.

Un contemporain, Paul Jove, le juge ainsi : « Homme d'une grande inteUigence, mais d'une ambition sans borne, né pour le malheur de l'histoire. » Verdict trop sévère.

On peut lui reprocher sa légèreté de caractère, son ambition insatiable et sa duplicité. Mais l'histoire ne peut lui refuser le mérite d'avoir été, avant François l°% le seul prince qui ait compris et protégé le Vinci. Sur la couverture d'un cahier de Léonard, on a trouvé ces mots tracés de sa main : « Le duc a perdu l'État, ses biens, la liberté et rien de ce qu'il a entrepris ne s'est achevé pour lui. » En constatant, par cette note laconique, le désastre de son protecteur, Léonard marquait avec son stoïcisme habituel FetTondrement de son propre rêve.

A partir de ce moment, sa vie ne sera plus, au point de vue matériel et pratique, qu'une vaine recherche, un tissu de déceptions et d'aventures hasardeuses. Toujours harcelé par le souci du lendemain, toujours obsédé par le problème philosophique qui demeura sa grande hantise, il ne trouvera plus dans Fart que des consolations passa-

gères. Il créera encore de merveilleux chefs-d'œuvre mais n'eu jouira plus. Son éternelle errance lo conduira d'échec en échec jusqu'à l'exil final et à la mort loin de sa patrie. Nous le voyons d'abord au service de César Borgia, pour lequel il fait des plans de tranchées et de forteresses.

L'auteur de la Cène de Sainte-Marie des Grâces, devenu l'ingénieur du plus raffiné, mais aussi du plus féroce scélérat de l'histoire, quelle humiliation pour le génie humain et quel symptôme du temps ! Peut-être Léonard assista-t-il au fameux guet-apens de Sinigaglia, où Ton vit trois condottieri pris au filet, égorgés comme des lapins par le généralissime de l'armée pontificale. Ce chef-d'œuvre de perfidie, qui enthousiasma Machiavel au point de vue de la pohtique expéditive, révolta Léonard. Il so détourna du monstre.

Le génie du Mal, qu'il avait étudié dans le duc de Valentinois, était plus sinistre avec son regard d'acier et son sourire triomphant de démon heureux que latètede laMéduse agonisante avec toutes ses vipères. Quelque temps après, nous trouvons Léonard à la cour de Léon X, essayant de gagner la faveur du plus intelligent Mécène de la Renaissance. Mais le savant et délicat pontife, qui sut si bien comprendre Raphaël, se défia de Fénigmatique magicien.

Le Vinci revint alors à Florence, devenu un guêpier d'intrigues politiques et de coteries d'art. Il s'y heurta à l'implacable jalousie de Michel- Ange, son rival et son antipode en tout, qui était là chez lui et maître du terrain. On connaît l'histoire de la célèbre fresque de la Bataille d'Anghiarl

et du stupéfiant carton, qui, après avoir été « l'école de rïtali{5 », fut brûlé, dit-on, par les disciples de Buonarroti. Le vieil adage, qui veut que nul ne soit prophète en son pays, se vérifia une fois de plus pour Léonard.

Le destin lui ménageait une compensation. C'est au milieu de cette Florence hérissée d'ennemis et pleine de pièges que Léonard rencontra la femme qui devait être une véritable révélation pour son âme et laisser dans son art une trace ineûaçable. Sa mission particulière était de donner, par des images vivantes, une nouvelle interprétation de quelquesuns des grands mystères delà vie. Au seuil de sa carrière, au printemps fleuri de sa jeunesse, le mystère du Mal lui était apparu sous la figure de la Méduse. A l'apogée de sa gloire, le mystère du Divin l'avait percé d'un rayon mélancolique sous la figure du Christ de la Cène. Avant le déclin, au solstice de l'âge mûr, le mystère de l'Éternel-Féminin se dressa devant lui en la personne de Mona Lisa. Aussi troublante qu'éblouissante fut la lumière qui jaillit pour lui de ce miroir magique. Car il parut, aux yeux de l'homme et de l'artiste, que ce mystère contenait les deux autres et les contre-balançait dans son équilibre instable. La Joconde devint ainsi le nœud gordien de sa vie intérieure et de ses plus hautes conceptions.

Le nom de la Joconde, on le sait, est venu à Mona Lisa de son mari Giocondo, obscur Florentin, qui possédait un vaste domaine dans les Ma-

remmes et qui l'exploitait en y élevant de grands troupeaux de taureaux et de bœufs. Celte industrie lucrative forçait le riche entrepreneur à de fréquentes et longues absences. Il est évident que sa femme jouissait d'une grande liberté, puisque Léonard se complut pendant quatre ans à faire son porlrail, au milieu de bfîaucoup d'autres travaux, sans pouvoir se satisfaire et qu'elle lui en laissa l'unique exemplaire. De la femme merveilleuse nous ne savons rieii, si ce n'est qu'elle était Napolitaine et de grande famille. Mona Lisa était fille d'Antonio Maria di Noldo Gherardini et la troisième femme de Zenoli del Giocondo, qui l'avait épousée en 1495. Nous ne savons pas davantage quels furent les rapports intimes de Léonard avec la noble dame, qui accorda au maître d'innombrables séances ; car ni Léonard, ni aucun de ses biographes n'en ont jamais souf/lé mot. Vasari, qui décrit minutieusement et amoureusement le portrait, dit avec raison qu'il n'y en a pas au monde de plus vivant et que « les fossetles au coin des lèvres sont à faire trembler tous les artistes de la terre ». Il ajoute que Léonard faisait venir fréquemment dans son atelier des baladins et des chanteurs pour éviter que le visage de son adorable modèle ne se figeât dans une expression morose. Mais c'est tout. Que se passa-t-il pendant ces quatre années enke ces deux êtres exceptionnels et uniques, chacun dans son genre? Nul ne l'a dit, et pourtant ce roman parle avec une éloquence irrésistible par les yeux et la bouche du célèbre portrait. Enfin, les peintures postérieures du maître, dont la plupart sont empreintes du sourire léonar-

desque, en fournissent un commentaire singulièrement persuasif. Elles prouvent à quel point le peintre fut hanté jusqu'à la fin de ses jours par le sourire de la Joconde. Ce ne fut pas un roman passionnel dans le sens ordinaire du mot, mais plutôt un drame spirituel, une sorte de gageure et de lutte entre deux grandes âmes, qui essayent de se pénétrer et de se vaincre sans y réussir. En dépit d'une correspondance parfaite, d'une profonde harmonie de sentiments et de pensées, cette lutte se poursuivit avec des phases diverses jusqu'à la séparation finale. Dans ce duel entre deux âmes également fortes, entre deux volontés aussi indomptables l'une que l'autre, les paroles jouèrent sans doute un moindre rôle que la projection des pensées et des vibrations magnétiques.

Ecoutons donc religieusement la mystérieuse et tragique histoire que raconte ce portrait.

On se figure aisément ce qu'éprouva Léonard à sa première rencontre avec Mona Lisa. Ce fut sans doute une surprise violente, accompagnée d'un profond émerveillement et d'une dilatation subite de son être. Il avait étudié bien des types féminins, il avait connu et portraicturé les femmes les plus distinguées de l'époque, celles que les poètes contemporains appelaient les héroïnes du siècle, comme l'altière et fine Béatrice d'Esté et sa sœur Isabelle, duchesse de Ferrare, modèle de grâce, d'intelligence et de vertu parfaite. Il avait rencontré de somptueuses courtisanes d'une per-

versité séduisante et raffinée, il avait effleuré des vierg'es camJiJcs et suaves, dignes de servir do modèles à ses madones. Mais jamais il n'avait rencontré de femme pareille à celle-ci, capable de produire par sa simple présence une commotion aussi forte. A vrai dire, cette femme semblait résumer toutes les autres. Car le sexe tout entier, avec sa gamme de nuances chatoyantes, foncées et claires, se transfigurait chez elle en un exemplaire accompli, où les exlrômes se fondaient dans une harmonie supérieure. Son regard à la fois trouble et lumineux filtrait entre .les cils soyeux de ces yeux étranges. La plus subtile ironie s'y mêlait à une passion intense. Une haule sagesse résidait dans ce front magnifique dont les tempes palpitaient sous une pensée ardente. Mais n'était-ce pas le serpent du paradis qui avait dessiné le contour de ces lëvres onduleuses? Sa morsure ne se cachait-elle pas sous le charme d'un sourire incomparable? L'ovale parfait du visage indiquait la force et la finesse, la puissance et la douceur d'une individualité renfermée en elle-même comme dans une forteresse. Cette femme consciente de son pouvoir devait posséder la science dangereuse du Bien et du Mal. En elle Léonard contempla avec élonnemejil les deux pôles de la nature et de Tâme, que jusque-là il n'avait vus que séparés et opposés l'un à l'autre. Equilibre merveilleux, fusion incroyable, Mona Lisa contenait à la fois la Méduse et la Madone!... Elles sommeillaient là, toutes les deux, sous ce front bonibé, dans cette poitrine puissante comme en la profondeur d'une eau dormante. Et Léonard dut se dire : Cela est-il possible ?

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Déchiffrerai-je cette énigme? Il faut que je la déchiffre... fût-ce au prix de mon génie !

De son côté, Mona Lisa dut éprouver une surprise non moins grande, mais d'un autre genre. Elle connaissait le monde, elle avait étudié sa faune singulière, elle avait provoqué des passions sans les partager. Les hommes de son entourage, y compris son époux, lui semblaient des marionnettes mues par des fils grossière, qui ne méritaient en aucune façon la confidence de son être intime. Elle était pareille à un lac enseveli entre de hautes montagnes, à l'abri des tempêtes, mais qui réfléchit un ciel orageux. Elle ressemblait encore à un instrument rare, sur lequel dos mains maladroites avaient vainement essayé de jouer. Elle dut frémir en la présence de Léonard, comme la harpe dont toutes les cordes vibrent à la fois au premier toucher de la main d'un maître. Mais en même temps une foule de questions surgirent en elle dans un tumulte violent. Saurait-il la comprendre comme il avait su la faire vibrer? L'aimerait-elle, elle qui n'avait jamais aimé? Et lui, le grand magicien de la science et de Fart, que pensait-il d'elle? Pourrait-il, voudrait-il l'aimer? L'Etna en éruption saura-t-il deviner que le Vésuve couvert de cendres est aussi un volcan? A quoi pouvait mener celte aventure?

Depuis son adolescence, la fille de Gherardini avait une singulière habitude. Chaque fois qu'un doute s'élevait dans son âme, à propos d'un personnage de marque ou d'un événement extraordinaire, elle se retirait dans une chambre obscure éclairée seulement par un vitrail peint repré-

sentant un Éros pensif à la torche renversée. Dans ce demi-jour, elle regardait quelque temps le génie mélancolique dont le rayon d'or tombait sur elle d'un fond violet. Alors une voix intérieure s'élevait dans son cœur, et cette voix était presque toujours infaillible. Cette fois-ci, son cœur battait fortement quand elle entra dans le réduit et son sein se souleva à grandes ondes quand la voix, plus grave qu'à l'ordinaire, prononça : « Plusieurs hommes ont perdu la raison, parce qu'ils t'ont aimée et que tu n'as pas pu ou pas voulu répondre à leur amour. A ton tour de trembler ! Léonard ne t'aimera pas! Ne lui livre pas le secret de ton âme, si tu ne veux pas perdre ta vie. » Une sueur froide courut sur la nuque de la Joconde, mais une révulsion subite se fit dans son cœur. Perdant toute prudence, elle se rebella contre l'ordre sévère et s'écria : « H m'aimera quand même, car je le dompterai par l'Amour, fût-ce au prix de ma vie ! »

Le Vinci n'avait donc pas eu de peine à obtenir de la noble dame de Naples de faire son portrait. Mona Lisa avait dit à l'artiste d'un air enjoué que jusqu'à ce jour aucun peintre n'avait réussi à reproduire son visage à cause de la mobilité de ses traits et de son impatience à subir le supplice de la pose. Léonard avait répondu modestement qu'il emploierait toutes ses ressources pour accomplir cette œuvre rare. Il lui promit de la distraire et assura qu'en tout cas Thonneur d'avoir tenté une tâche si haute lui suffirait comme récompense. Défi de grande dame et jeu d'artiste, sous lesquels se cachait la double gageure d'une âme ardente et

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d'un esprit puissant, également inassouvis dans leur désir effréné d'aimer et de connaître.

Le peintre sut aménager un atelier propre aux entrevues discrètes, une retraite digne de ce grand œuvre d'amoureuse magie. Le gonfalonier Soderini avait mis à sa disposition une grande salle, au fond d'un palais sombre, dans une petite rue voisine de l'Arno. Le demi-jour n'y tombait que d'en haut savamment tamisé par des voiles de diverses couleurs. Sous un rayon cramoisi, un épisode de la bataille d'Anghiari flamboyait sur un chevalet. C'était celui où des cavaliers aux prises, sur leurs montures cabrées et enchevêtrées les unes dans les autres, se disputent âprement l'étendard de la victoire. Une nymphe de marbre, debout daHS use niche, versait d'un geste pudique un filet d'eau claire dans un bassin en forme de coquille. Des roses et des iris posés dans des vases de cristal s'épanouissaient sur des bahuts de chêne. Un seul hôte vivant égayait cet asile de rêve et de travail, quand Mona Lisa venait s'y glisser pour s'asseoir en face du maître. C'était une petite gazelle qui se promenait familièrement sur le tapis moelleux. Quelquefois la bête gracieuse des oasis d'Afrique venait poser sen tendre museau sur les genoux de la reine de céans, qui la nourrissait de pain blanc et de sucreries. Aux premières séances, le maître fît entendre à son modèle des citharistes et des chanteurs de Florence et fit exécuter devant elle une tarantelle par des danseurs napolitains. Mais bientôt Mona Lisa déclara qu'elle n'avait pas besoin de ces divertissements frivoles et que la conversation du maître lui suffisait. A la longue,

celui-ci étala devant sa compaf^ne attentive tous les trésors de son expériance et de sa pensée. Sans le vouloir, il se laissa entraîner à lui parler de ses déceptions sans nombre, des persécutions de ses rivaux, des humiliations cruelles infligées à l'artiste par les princes qu'il avait servis, de TingTatitude de plusieurs de ses disciples, du martyn^ secret de son âme devant l'âpre recherche de la vérité. Il fut étonné de la compréhension immédiate de cette femme, de sa souplesse incroyable, de ses divinations miraculeuses. Elle le suivait, l'accompagnait, le devançait dans toutes ses idées avec une audace ingénue et savante. Par ses visions mattendues sur les hommes et les choses, sur l'art et sur la vie, elle lui inspirait des idées et des sujets nouveaux. Par ses regards insinuants comme par sa voix mélodieuse, par ses gestes discrets comme par sa présence enchanteresse, celte femme était devenue la musique de sa pensée.

Pourtant, s'il s'ouvrait devant elle, elle lui demeurait fermée comme un coffret d'ébène, à triple serrure. Car elle ne lui disait rien de sa propre vie et lui cachait soigneusement son passé. Malgré tous ses efforts, il lui fut impossible d'y pénétrer. Au bout de quelques mois, l'observateur aigu, l'habile dompteur d'âmes dut s'avouer qu'à ce jeu il perdait son latin, son grec et son hébreu. Il reconnut sa défaite absolue. Indéchiffrable dans son fond, Mona Lisa restait pareille à un miroir qui réfléchit tous les êtres, à une harpe éolienne qui vibre à tous les souffles de l'air. L'Éternel-Féminin respirait en elle comme l'âme du monde respire dans la nature, âme diverse et infinie. Cette âme

sans doute avait son sanctuaire, mais il demeurait inaccessible comme une forteresse aux rares perluis. A chaque assaut, elle se hérissait de nouveaux créneaux et creusait autour d'elle des fossés plus profonds.

Phénomène plus inquiétant encore, à mesure qu'il essayait de suivre cette femme dans ses multiples métamorphoses et de transporter sur la toile les nuances les plus fugitives de son visage, le peintre se sentit comme envoûté dans son tableau. Elle se laissait peindre et posséder comme une chair astrale sous les caresses du pinceau. Et cependant, il ne connaissait, il ne possédait pas son âme. Elle lui éciiappait toujours et s'épanouissait, triomphante, en des formes nouvelles, tandis que le maître vaincu se sentait chaque jour plus captif et plus possédé. La magicienne buvait-elle Tânie du magicien pour l'emprisonner dans son tableau ? Cesserait-il d'être le maître souverain pendant qu'elle devenait la radieuse Joconde? Plus d'une fois il en trembla d'eiïroi, lui le Fort et l'Invincible, et voulut s'interrompre. Mais un charme tout-puissant le forçait à continuer. 11 lui semblait que, lorsqu'il aurait atteint la ressemblance parfaite de Mona Lisa sur sa toile, il aurait deviné l'énigme de la Sphinge. Pareil à la toile de Pénélope, le portrait cent fois terminé et cent fois repris était recommencé sans cesse. Et l'emprise torturante et délicieuse de ces deux êtres se renouvelait en un duel silencieux, implacable et acharné.

Lutte décevante, pleine d'ivresses secrètes et de craintes étoufîées, qui n'eut d'autres témoins .que

les murs noircis d'un vieux palais de Florence et les crépuscules pourpres ou cuivrés de l'Arno. Elle se poursuivit, malgré de longues interruptions, en dépil des fréquentes absences de Mona Lisa, de ses voyages mystérieux et des soucis multiples, des travaux accablants de l'artiste. Sous un calme apparent, Léonard était inquiet et agité. Quant à Lisa, toujours diverse et toujours la môme, elle ne montrait ni impatience, ni lassitude. Elle jouissait de son empire incontesté. Ne possédait-elle pas le maître d'autant mieux qu'elle n'était pas sa maîtresse? N'élait-elle pas sûre qu'un jour ou l'autre il tomberait à ses pieils, foudroyé par le dieu inconnu, et qu'alors confondus et transfigurés ils entreraient dans un nouveau monde? 0 félicité sans borne, dans un anéantissement et une résurrection à deux ! Elle attendait la crise sans vouloir la provoquer. Deux événements extérieurs la précipitèrent. Messer Giocondo, embarrassé dans ses affaires et pris d'un soupçon subit, rappela sa femme dans son castel des Maremmes par une lettre menaçante. D'autre part, le cardinal d'Amboise, auquel Léonard avait écrit pour entrer au serv^ice du roi de France, priait Léonard de se rendre auprès de lui à Milan. L'heure du destin avait sonné. Le passé, ce tyran de l'avenir, ressaisissait la femme. Le travail, ce tyran du génie, rejetait son carcan sur son esclave. Après des jours ineffables, il fallait se séparer et retomber des paradis d'un rêve inouï dans les chemins sinistres de la réalité.

Ce fut sans doute une heure solennelle, celle où le maître pensif et l'impassible Mona Lisa, prise d'un tremblement subit, s'avouèrent cette double nou-

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velle. Léonard venait justement de terminer le portrait et d'ajouter quelques retouches aux cils frémissants à peine visibles, à la commissure des lèvres sinueuses, à la gaze du front et à l'ombre à peine perceptible qui marque la naissance de la gorge sous la moire sombre de la robe. Il regarda le paysage fantastique qu'il avait évoqué derrière Mona Lisa, ces rochers rougeâtres et pointus de forme volcanique pareils aux dolomites du Frioul, entre lesquels circulent des rivières serpentines. La destinée qui les guettait l'un et l'autre lui paraissait maintenant aussi sombre que ce paysage qui l'avait charmé jadis. Embrassant d'un seul coup d'œil la tête qu'il avait baignée d'une atmosphère violâlre pour en exprimer toute la magie, il fut frappé de son triple caractère de suavité, de puissance et de mystère. Alors une douleur presque intolérable le saisit à la pensée qu'il allait perdre pour toujours cette source de vie. Du moins voulutil avoir le dernier mot de ce mystère avant l'adieu suprême. Rompant la contrainte sévère qu'il s'était imposée jusque-là, il s'écria donc : « 0 Mona Lisa, Femme qui contiens toutes les femmes, toi que j'ai peinte et que je ne connais pas, magicienne qui défies les mages, toi si douce en apparence et si redoutable au fond, si limpide quand tu réfléchis le ciel et si trouble quand ton âme se convulsé sous la tempête, transparente et impénétrable, sublime et perverse..., commentse fait-il qu'au fond de ton cœur je vois trôner a la fois la Méduse avec la Madone? Qui donc es-tu? Je n'ai pas deviné ton énigme, mais, — puisqu'il faut nous quitter, — ■ dis-moi ton secret. »

Le sourire subtil qui courait d'habitude sur la bouche oudulcuse de Lisa se contracta en un pli amer lorsqu'elle lui répondit : « 0 grand Léonard, roi des peintres, seigneur de l'Art, magicien très puissant, toi qui sondes la terre et le ciel, les métaux et les âmes, la nature et l'homme, toi qui devinr^s et comprends tout, tu n'as pas deviné, non, tu n'as pas compris que je t'aime avec la même frénésie que tu aimes ta science implacable. Je t'aime, parce que je te comprends, toi et ton désir. Je sais ton pouvoir et ta force,, mais je sais aussi ce qui te manque : l'enthousiasme sans mesure, la foi audacieuse qui crée un nouveau monde !... Oui, tu as raison, je porte en moi la Madone et la Méduse. Tu veux mon secret? Il est dans ma devise : Tout le Bien avec P Amour, tout le Mal sans Lui. Aucune profondeur de l'enfer où je ne saurais me précipiter si l'amour d'un puissant comme toi me faisait défaut. Aucune hauteur du ciel que je ne pourrais atteindre avec lui. Ne me laisse donc pas retomber dans le gouffre après m'avoir élevée à ton sommet... Partons, fuyons ensemble... Ciiacun de nous deux porte en lui-même un monde incomplet ; confondons-les pour les épanouir. Seuls, nous sommes faibles ; à deux, nous serons invincibles... Tu feras parler celle que tu as souvent appelée la Muse du Silence... Ma vie la plus ardente viendra colorer tes visions et mon cœur palpitant te dira leur secret ineffable ! »

Jamais Léonard n'avait connu pareille tentation, jamais il n'avait hésité entre deux routes contraires comme à cette voix musicale, qui l'enveloppait comme un sanglot profond de la mer. Quel choix

cruel dans ce dilemme ! D'une part, la Science austère, la gloire mondaine, le pouvoir reconnu, avec leurs horizons limités, leurs satisfactions certaines ; de l'autre, l'Amour, la passion, l'extase, ciels inconnus, espaces infinis, gouffres et vertiges. Le voyageur qui a gravi l'Apennin jusqu'aux sapinières de la Vallombrosa et qui, par les temps clairs, voit miroiter, dans les brumes de l'horizon, d'un côté la mer Adriatique et de l'autre la mer Tyrrhénienne, éprouve une sensation analogue. Comme l'oiseau migrateur qui plane dans ces régions, Léonard pouvait s'élancer dans l'horizon de feu' avec cette femme-lyre que la destinée lui présentait. Il pouvait tenter une vie nouvelle d'amour, de rêve et de création. Mais que d'obstacles et que de risques ! Dans cette aventure, ne laisserait-il pas sa force et son génie ? lleut peur du goufïre, peur de l'inconnu. Gomme jadis, dans l'excursion alpestre, il avait reculé devant la caverne, il recula devant la Femme.

Après avoir baisé les mains de Mona Lisa, ces mains de princesse, aux longs doigts fuselés qui avaient la douceur des ailes de cygne, il allégua sa parole donnée au cardinal d'Amboise, son serment à la Science, l'austérité de sa vie... 11 refusa, avec la mort dans l'âme, — mais il refusa.

Quand il releva son front incliné, le visage de son modèle avait pris une teinte olivâtre, et l'artiste effrayé aperçut un instant le fauve éclair de la Méduse dans l'œil de la Joconde. L'assurant de sa reconnaissance infinie, il la supplia de ne pas rompre entièrement leurs relations, de lui conserver sa suave amitié et de lui écrire quelquefois pour qu'il puisse la suivre et veiller sur elle à dis-

tance comme un père. Mais elle refusa à son tour et fut inflexible. « Pas de fade liqueur, dit-elle, après la coupe enchantée que nos lèvres ont effleurée sans la boire. Mon cœur g^èlerait sous le clair de lune de l'amitié, après le soleil du grand amour qui a lui sur nous. J'ai voulu le Ciel ou l'Enfer tout entiers ; je prends l'Enfer, puisque tu ne v€ux pas de mon ciel. Tu ne sauras plus rien, plus rien de ma vie future. Et si jamais tu me rencontres dans l'autre, tu trembleras peut-être devant la démone que je puis devenir!

— Laissez-moi du moins, dit Léonard, le souvenir de cet amour qui ne ressemble à aucun autre, votre portrait, notre enfant, notre œwy;'e commune. Il sera mon génie protecteur !

Il se fit un grand silence, pendant lequel l'œil fixe- (le la femme, dardé sur le maître, continua à le transpercer comme un glaive. Enfin, son regard se radoucit, et la Méduse redevint la Joconde. Sa bouche reprit son sourire habituel, mélange indicible de tendresse et d'ironie, et elle dit d'une voix basse et comme voilée : « J'y consens. Quant à moi, je n'ai pas besoin de ton portrait. J'ai conçu de toi une image plus belle que celle que tu pourrais retracer toi-même, quoique tu sois le premier des peintres. Je te connais à fond, mais tu me connais à peine. Si grand que tu sois, tu ignores encore bien des choses. Quelque jour peut-être découvriras-tu le grand secret. ïu as pris pour devise : Plus on connaît et plus on aime ; mais lu ne connais pas l'envers de cette vérité : Plus oîi aime et plus on connait. Puisses-tu trouver une autre patrie, que mon ûme dans le désert aCfi'cux du monde, elpuist^e

ton génie te consoler de ton irrémédiable solitude ! Tu ne l'apprendras qu'à ta dernière heure : le sacrifice est le secret magique de l'Amour, et l'Amour est le cœur du Génie !... »

Ainsi se connurent et se séparèrent le magicien de la peinture et cette femme, merveille de son sexe, en qui l'âme du monde, qui est l'Éternel- Féminin, parut se contempler avec ses deux pôles, comme en un miroir d'élection. Ils étaient faits pour se comprendre et se comploter. Cependant ils s'attirèrent et s'aimèrent sans pouvoir se fondre. Un sort contraire les arracha l'un à l'autre dans un siècle violent, où les grandes passions, la science, l'amour et l'ambition, se soulevèrent à leur comble, comme des vagues irritées qui se heurtent de leurs crêtes écumantes sans pouvoir se renverser.

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