‹ Les prophètes de la renaissance ... Dante, Léonard de Vinci, Raphaël, Michel-Ange, Le CorrègeChapitre 21 sur 47 · LA LÉDA, LE PRÉCURSEUR ET LE MYSTÈRE · texte numérisé non relu

LA LÉDA, LE PRÉCURSEUR ET LE MYSTÈRE

DE l'aNDROGYNE

Plus de dix ans se passèrent pour l'artiste errant en vaines tentatives, en longs ennuis. En 1515, il atteignit l'âge de soixante-trois ans. A ce moment, la brusque descente de François I" en Lombardie décida Léonard à quitter Rome, oii il avait vainement brigué la faveur de Léon X, pour chercher fortune auprès du roi de France. Il alla le rejoindre à Pavie dès son arrivée et le suivit à Cologne. Ce fut entre eux une entente parfaite. Le jeune vainqueur de Marignan était dans tout l'éclat de sa, gloire naissante et de sa folle jeunesse. Ce roi &hevaleres(ju§ 0| iijjertioj qui pem|)Iait sortir du

poome de l'Arioste, se mantrait aussi variable dans ses amours que dans b^^ pjlitique. Léger en tout, il prenait l'art au sérieux. Il fut le premier souverain de France et peut-être le premier des Français qui comprit la beauté merveilleuse etTincomparable supériorité de l'art italien. Son désir le plus ardent était de le faire passer en France, en attirant chez lui les premiers artistes d'Italie. Dès sa première entrevue avec Léonard, il l'appela « mon père ». Le geste de Charles-Quint ramassant le pinceau du Titien est certes fort gracieux, mais ce nom de « père » donné par François P' à Léonard témoigne d'un sentiment plus intime. Il prouve la reconnaissance filiale du jeune souverain envers le vieux maître, qui lui ouvrait les secrets du Beau, et son désir de se mettre humblement à son école.

La faveur royale fut illimitée. Voulant fixer définitivement l'artiste dans son royaume et l'attacher indissolublement à sa personne, François P"" l'emmena en France et lui donna le château de Cloux, près d'Amboise, sa propre demeure habituelle. En 1517, nous trouvons Léonard installé dans cette jolie résidence, entre la Touraine et la Sologne. 11 a pour seuls compagnons un gentilhomme milanais, Francesco Melzi, son disciple inséparable, et un serviteur fidèle. Mais il jouit de sa liberté entière. Le roi lui avait constitué une pension de 700 écus. 11 lui fît les honneurs de ses séjours de choix. Il lui montra le château de Blois, où une statue équestre du roi de France armé en chevalier et toute dorée resplendit sur la porte d'entrée. Il l'hébergea au château d'Amboise, qui mire orgueilleusement ses tours à poivrière dans la Loire. Il le

promena dans la vaste forêt, où le roi se pro-. posait de construire le château de Chambord, dont on admire aujourd'hui les quatre donjons énormes et lescalier tournant à balustrade ajourée représentant une joyeuse escalade de nymphes et de satyres. Et, pendant les molles chevauchées le long des méandres de la Loire, le monarque exubérant avait dit à l'artiste rêveur : « Tout ce que tu viens de voir n'est rien auprès de ce que tu peux faire. Te voilà libre de travailler à ta guise. Palais, statues, tableaux, je trouverai beau tout ce qui sortira de ton cerveau. J'ouvre un crédit illimité à ton génie. Imagine, invente, crée; je réaliserai tes songes. Dispose du marbre, du bronze et des couleurs ; je veux peupler mon royaume de tes œuvres. »

Rentré au manoir de Cloux, Léonard s'était mis au travail. Ingénieur, il fit d'abord un plan d'irrigation pour le. bassin de la Loire. Architecte, il dressa le modèle d'un nouveau château que François I" voulait bâtir à Amboise. Se souvenant enfin qu'il était peintre, il reprit dans ses cartons ses innombrables esquisses de sujets religieux et profanes. Pourquoi donc lui semblaient-elles si ternes? Pourquoi aucune d'elles ne voulait-elle prendre couleur et vie ? Hélas ! cruelle ironie du destin, au moment où il venait de trouver un roi selon son cœur qui lui offrait de réaliser ses plus audacieux projets, le grand artiste se sentait terrassé par l'âge, accablé de fatigue et frappé d'une langueur physique et morale, qui contrastait avec sa bouillonnante jeunesse et l'inlassable ardeur de son âge mùr. A l'époque triomphale de sa faveur auprès de JLiudovic le More, il avait fait le plan d'un pavillon

pour la duchesse Béatrice, qu'il comptait illustrer de peintures sur la légende de Bacchus, en infusant dans le mythe grec les pensées profondes que lui avait inspirées l'étude de la nature et de ses règnes. Souvent aussi, en se promenant sous le scintillement multicolore des verrières, dans la somhre cathédrale de Milan, il avait rêvé d'illustrer l'histoire du Christ par une série de fresques pareilles àcelle de Sainte-Marie des Grâces. Dans ces œuvres, il eût éclairé la tradition divine par Isa connaissance des âmes et de leur hiérarchie, pareille à celle des anges qui montent et descendent l'échelle de Jacob. Les Madones et les Saintes Familles de Léonard n'étaient que les ébauches partielles de ces conceptions grandioses, qu'il eût voulu exécuter avec une minutie scrupuleuse, à cause de son besoin de perfection. Qu'avait-il fait de tout cela? Rien ou presque rien. Des épisodes épars surnageaient tristement. L'ensemble avait sombré avec l'idée-mère dans le naufrage de son existence. Il avait laissé passer l'heure sublime de l'inspiration, oii les visions fulgurent devant les yeux comme des êtres vivants, où il faut les fixer au risque de les perdre à jamais. Maintenant il était trop tard ! Déjà Léonard sentait sa pensée se voiler et la paralysie étreindre lentement son bras droit. N'avait-il pas eu tort de sacrifier l'Art à la Science? Cette Science hautaine, qui lui promettait le secret des choses, l'avait leurré. Elle pouvait sans doute atteindre les causes secondes, mais les causes premières lui échappaient. En revanche, en peignant ses chefs-d'œuvre, Léonard avait senti frémir en lui l'étincelle divine, J^e seul moven, pQur l'homme, de connaître Di^ii

n'est-il pas d'aviver en lui cette étincelle? La voie unique pour se rapproclier de lui, n'est-elle pas la prière ou l'enthousiasme, l'extase ou la création ?

Ce retour sur ce passé amena Léonard à une autre constatation non moins amère. Faute de s'être donné tout entier à Tart et à son inspiration, non seulement il n'avait pas accompli son œuvre, mais il n'avait pas davantage résolu le problème qu'il s'était posé dans ses recherches scientifiques II n'avait pas deviné l'énigme du Sphinx-Nature. Et pourtant, le voile épais qui recouvre le mystère universel avait paru se déchirer deux fois, lorsqu'il avait peint la tête de la Méduse et lorsqu'il avait esquissé celle du Christ, lumière perçante et courte ^comme l'éclair. Deux fois le voile s'était refermé et l'avait laissé dans les ténèbres. Maintenant, à la fin de sa vie, sous l'étreinte menaçante de la vieillesse, dans le naufrage presque total de son œuvre, le mystère du Mal et le mystère du Divin se redressaient devant lui comme deux météores inquiétants. Elle remontait de l'abîme, la sinistre tête coupée avec son regard meurtrier et son casque de vipères. Elle redescendait aussi du ciel, la tête de Jésus, au doux sourire d'infinie pitié. Mais il n'osait plus les interroger, car elles lui disaient l'une et l'autre : « Dieux ennemis, nous régnons éternellement sur la nature et sur l'homme. Mais on ne peut pas nous servir tous les deux. Toi qui oses nous évoquer ensemble, essaye donc de nous concilier. Nous t'en défions ! »

Ainsi, la vie du grand magicien de la peinture, qui rechercha si sincèrement la vérité profonde du

réel etTineffuble beauté de l'idéal, semblait finir dans le désespoir du doute et de l'impuissance.

De cette sombre humeur, de ce pessimisme caché, il nous reste un document irréfrag^able. C'est l'image inoubliable que Léonard traça de lui-même dans un dessin à la sanguine qui se trouve au musée de Turin*. Ce ne sont que quelques coupî: de crayon d'une extrême finesse, mais le portiait, d'un réalisme saisissant, est criant de vérité. Jamais mélancolie de vieillard n'a été imrinée avec cette énergie incisive Le masque puissant ressort en plein relief d*une chevelure et d'une barbe blanches aux grandes ondes. L'immense front chauve est sillonné de rides transversales, qui indiquent l'intensité de la pensée. De dessous la broussaille épaisse de leurs sourcils, les yeux lancent un regard perçant sur le monde hostile, La lèvre inférieure avance d'une moue dédaigneuse. Quelle confession tragique dans ce regard aigu, dans cette bouche amère ! Cet homme a tout vu, tout jugé, tout souffert. Il n'attend plus rien de personne. Et pourtant, je ne sais quelle lumière, qui erre encore sur ce front dévasté, rappelle que jadis il fut touché du rayon divin. C'est la tête d'un lion vaincu par la vieillesse, mais d'un lion.

Depuis le jour lointain où Léonard s'était séparé de Mona Lisa, il avait refoulé son image dans l'arrière-fond de sa mémoire. Mais elle y siégeait comme une divinité cachée dans le sanctuaire des

1. Il est reproduit en tiHe du beau livre de M. Gabriel Séailles, Léonard de Vinci, l'artiste et le savant, 1892 (Paris).

daeux Lares. Leur dernière entrevue, leur adieu poignant, les paroles solennelles et menaçantes de la Joconde, lui avaient laissé une flèche au cœur. A chaque tête de femme qu'il peignait, le sourire de la Joconde se glissait involontairement sous son pinceau. Chose étrange, il puisait sa vie meilleure dans l'image de cette femme dont il avait repoussé l'amour. Quand Léonard avait montré le portrait miraculeux à François P"", celui-ci s'était écrié : « Cette femme est plus belle que toutes les autres, car elle les renferme toutes, et comme je ne puis pas avoir le modèle, je tiens au moins à posséder le portrait. » A ce mot, Léonard pâlit, Il sentit de nouveau le dard invisible lui lanciner le cœur. Il se reprocha d'avoir trahi une seconde fois Lisa en révélant à son protecteur profane cette image sacrée. Mais il dut céder : qu'aurait-il pu refuser au roi généreux à qui il devait tout* ? Le sacrifice accompli, le regret du peintre devint plus vif. 11 lui parut qu'il s'était dépouillé du bon génie qui le gardait. N'avait-il pas commis un de ces crimes subtils qui échappent à la justice humaine, mais que les dieux punissent d'autant plus sévèrement ? Il s'était séparé de ce qu'il avait de plus cher... il avait vendu la fille adorable d'un amour immortel ! Alors commencèrent pour lui des jours terribles. La déesse, dont il avait livré l'idole, sortit plus impérieuse de son arcane, armée d'un nouveau grief et d'un nouveau pouvoir. Dégagée des champs élyséens du souvenir, plus présente, plus vivante que jamais, l'ombre de

roi.

4. Léonard vendit le portrait de Moua Lisa pour 4.000 écus au

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Mona Lisa l'obsédait sous deux formes diverses. Tantôt séduisante, enjouée, elle se glissait sur les genoux du vieillard solitaire, l'enlaçait de ses bras et lui murmurait à l'oreille : « Si tu m'avais aimée comme je t'aimais, nous aurions conquis notre ciel ensemble, mais maintenant il est trop lard, — trop tard ! » Tantôt elle se dressait devant lui, vêtue de noir comme une prêtresse funèbre, un flambeau à la main. Et de sa bouche partaient les paroles fatidiques du jour de Fadieu : Tout le Bien avec T Amour et tout le Mal sans lui ! En prononçant ces mots, elle renversait la torche et l'éteignait contre terre.

A ce souvenir redoutable, à cette menace de Tombre chérie transformée en Némésis, Léonard frissonnait. Un amas confus d'hypothèses étranges, d'inquiétudes effarantes l'assaillit. Qu'était devenue la Joconde dans son château des Marommes? Avait-elle subi la vengeance sournoise de l'époux? A quels excès s'était-elle portée? Vivait-elle encore, ou avait-elle mis fin à sa triste existence par un suicide héroïque? — Vaines questions, énigme insoluble des belles âmes dans le vortex de l'univers. Entre Elle et Lui, régnait désormais un abîme infranchissable, un silence éternel. — Et le froid serpent du remords s'enroulait autour du cœur glacé du vieux magicien, frappé d'impuissance.

Mais une fois encore le vieux lion blessé voulut rebondir. Une fois encore, l'artiste se ramassa et tenta de vaincre Tinsupportabledouleur de l'homme. Il se souvint que, peu avant leur séparation, Mona Lisa lui avai t suggéré de peindre une Léda très différente de celle que les autres peintres de la Renais-

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sance avaient l'habitude de représenter, une Léda pensive et spiritualisée. « Au lieu de presser l'oiseau divin, au plumage de neige, sur son sein gonflé de volupté, disait Mona Lisa, la Léda que j'ai Yue en rêve se tenait debout près du cygne dans une attitude songeuse. La bête ailée tendait vers la Femme son corps frémissant et son bec ouvert. Mais Elle, en caressant son col, lui infusait le rythme de son corps et l'harmonie de son visage incliné vers lui. » Avec quelle émotion Léonard se rappelait maintenant cette vision radieuse, contée par l'amie en des temps plus heureux ; avec quelle force elle resurgissait dans sa mémoire sous la nuit tombante de la vieillesse ! Il l'avait esquissée jadis, puis oubliée, alors qu'il tenait le bonheur dans sa main sans le comprendre. Sous le coup d'un regret tardif et d'un désir inextinguible, il voulut donner la vie et la couleur à ce rêve splendide, dont maintenant seulement il pressentait le sens merveilleux. Il reprit donc son pinceau et se remit à l'œuvre d'une main affaiblie, mais redevenue subitement impétueuse.

Dans ce tableau, on voyait Léda debout au bord d'un étang noir. D'une blancheur éclalante comme un lis d'eau, son corps sinueux dessine au premier plan se« formes opulentes etsveltes. Ijmage suprême de séduction, nudité à la fois voluptueuse et chaste. Dans l'ovale penché du visage aux cheveux crêpelés, dans la mélancolie des grands yeux, dans la douceur infinie de la bouche, le sourire de la Joconde s'épanouit avec une intensité surnaturelle. Et, derrière elle, le sombre marécage s'étend à l'infini. Mais par-de&sus le crépuscule, le ciel flamboie du pourpre

à Foraiige et de i'orang-e au violet. Ou dirait que la femme et le cygne se marient dans un chant de cristal, dont l'écho fait vibrer le prisme de l'atmosphère d'une ard-^^nte symphonie. Lechantducygre palpite en lumière, et la lumière palpite en mélodie'. En peignant ce tableau, Léonard éprouva un sentiment nouveau. Il lui sembla qu'une sorte de communion se rétablissait entre lui et la femme qui l'avait fasciné jadis. Chose singulière, à l'époque où il la voyait si souvent en faisant son portrait, oùill'étudiait avec une attention inlassable et une curiosité toujours nouvelle, jamais cette communion n'avait été si intime et si profonde. Une illumination subite se fit alors dans son esprit. A travers ceîte femme, rfiternel-Féminin, cette puissance éparse dans tout l'univers, se révélait comme au centre éblouissant d'un miroir concave. La femme complète et consciente se trouvait être le point d'intersection des forces extrêmes et opposées de la riature. Jadis, avec la Méduse, il en avait saisi la manifestation infernale comme force du Mal. Maintenant, avec le tableau de la Léda, suggéré par l'aîmie perdue, il en comprenait la manifestation divine, comme force du Bien. Ce n'était plus le pouvoir destructeur et monstrueux de la femme li.vrée aux bas instincts, mais Teffluve inspirateur, 'la force régénératrice de l'amour vrai, du sacrifice créateur. Lien universel, harmonie des contraires. De ce point brûlant, quels rayons jaillissaient à gauche, à droite, en bas et en haut, en tous sens,

1. Ce tableau a été perdu comme tant d'autres du maître, mais une esquisse de sa main s'en trouve au musée de Windsor, tile est reproduite dans le livre d'Eugène de Miintz.

Vers les régions lointaines du monde ! Ainsi Léonard avait reçu de sa Joconde ce que la science seule n'eût jamais pu lui donner.

D'une sphère inconnue, elle lui parlait encore à travers ce tableau. Grâce à elle, il tenait enfin la clef du g'rand mystère du Mal et du Bien et de leur lutte nécessaire dans le monde. Par eMe et avec elle s'accomplissait en lui la rayonnante victoire du Bien sur le Mal. Et le peintre pouvait se dire que, par l'ensemble de son œuvre incomplète et suggestive, il transmettait cette clef précieuse à ceux qui sauraient la comprendre et s'en servir.

Quand Léonard déposa son pinceau sur le chevalet de la Léda terminée, un grand apaisement so fit en lui dans une mélancolie plus sereine. N'availil pas accompli le désir de la Joconde ? — Vivante ou morte, sans doute qu'à cette heure elle lui avait pardonné.

En achevant cette œuvre, le Vinci s'était dit : « Voilà mon chant du cygne. » Et pourtant il devait peindre encore le Précurseur ^ qui, avec la Léda et le Bacchus, représente le testament de l'artiste et du penseur, précieux héritage que la France a l'honneuâ* de posséder au Louvre.

Le Jean-Baptiste, qui fascine et ensorcelle tout le monde, a déconcerté la critique, parce qu'il est à la fois païen et chrétien. Certes, il ne rappelle guère le prophète vêtu de poil de chameau qui prêchait la pénitence sur les bords du Jourdain et qui annonçait la venue du Messie, mais il mérite le nom de Précurseur en ce qu'il présage un Christ nouveau, manifesté à travers un homme régénéré.

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Pouî-etre aurons-nous quelque peu défini sa nature en disant qu'en lui l'Elernel-Masculin et l'Elernel- Féminin réalisent leur compénétration et leur fusion parfaite. Spitiluellement parlant, c'est vraiment TAndrogyne ! Mais quel travail pour le devenir ! Il a fallu que les deux monstres de l'abîme, la Méduse et le Dragon, fussent vaincus. Il a fallu que la Luxure, cet orgueil de la chair, et l'Oi'gueil, cette luxure de l'esprit, fussent foulés aux pieds. Il les a terrassés le jeune et fluide athlète. Et c'est pour cela qu'il a pu se muer en cet être ingénu, vif et léger comme le feu, dont la chair délicate semble tissée dans l'éther transparent. Son type rappelle le Bacchtis, mais quelle différence d'attitude et d'expression, quelle métamorphose d'âme ! Le Bacchus est trempé de soleil, immergé en pleine scve terrestre, tandis que ce nouveau Dionysos ressort en plein relief des ténèbres de son clair-obscur comme l'apparition d'un autre monde. Il en reflète la lumière qui caresse ses flancs et sa poitrine, en môme temps qu'elle éclaire du dedans son visage. Ce monde iie l'Au-delà, ce royaume spirituel qu'il voit, mais qu'on ne saurait décrire, son bras arrondi le désigne d'un geste charmant et familier et son doigt levé le montre avec certitude. Sa tête inclinée sourit d'une céleste ivresse. Dans ce sourire et dans ce visage, qui ne reconnaîtrait pas le sourire inelfuble de la Joconde Irausfigui-ée ?

Après un brusque refroidissement et une courte maladie, Léonard de Vinci expirait brusquement le

22'mai 4519, au château de Cloux. Par son testament, il venait de léguer à son fidèle disciple, Francesco Melzi, ses dessins et ses nombreux carnets renfermant ses pensées philosophiques et les notes minutieuses de ses recherches scientifiques. Le corps de l'illustre artiste fut inhumé dans la chapelle du château d'Amboise. Malg-ré toutes les recherches, il a été impossible de retrouver sa dalle. D'autre part, personne n'a jamais rien su de la destinée de Mona Lisa, après sa séparation d'avec le grand peinire. Le corps de l'un et la vie de l'autre ont disparu sans trace. Mais les tableaux, dans lesquels ces deux êtres ont si intensément mélangé leurs quintessences et accompli en quelque sorte leur mariage mystique, luisent toujours sur l'obscur mystère du drame humain comme des flambeaux incandescents de l'âme ou comme des soleils lointains dont la lumière intermittente se cherche à travers les espaces.

Au cours de ses explorations dans les Alpes, Léonard avait fait jadis l'ascension périlleuse du mont Rose, de cette cime immaculée, qui, d'un trône de glaciers, domine le massif du mont Cervia et toute la Lombardie. Son regard avait plongé dans ces vallées qui, de cette altitude, ne sont plus que d'étroites fissures ou des chaudières de nuages. Il avait embrasséd'un coupd'œil cet âpre paysage, où l'on ne voit plus que le roc, le nuage et le ciel. Il avait observé que l'azur devient plus foncé et presque noir à mesure qu'on s'élève dans l'atmosphère et que l'air se raréfie. Il avait trouvé là l'ivresse des grands créateurs, qui boivent h rr)^ir\^, i'ârîig fiQ\um dç !| Yî^ritô, mm se ^çptecil

alors si loin des hommes ! Il avait réalisé son idéal : l'équilibre aux sommets... le ca-lme dans les extrêmes... mais à quel prix? — On dirait que cette solitude des cimes il l'emporta avec lui au milieu des fouies, des cours princières, parmi ses élèves et auprès des femmes. Partout elle maintenait autour de lui un rempart invisible, mais infranchissable. Ses meilleurs disciples ne purent pénétrer sa pensée intime et sa fin ressemble presque à un eiïondrement. Une auréole de mélan-» colie plane sur son œuvre.

Plaignons-le, mais envions-le aussi. L'artiste peut-il demander à Dieu une plus belle récompense que la joie de créer? Toute grande vie est une apothéose sur un naufrage et pourrait avoir pour devise l'héroïque parole de Shelley : « Persévère... jusqu'à ce que Tespérance crée de son propre naufrage la chose contemplée ! »

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