CHAPITRE VI
Le sentiment du Beau est le ressouvenir d'un paradis perdu et la nostalgie d'un ciel à conquérir.
Disons pour commencer le motif dominant qui chante dans cette âme, Fidée-mère, clef de son œuvre et rythme de sa vie.
La Beauté, qui est la forme même du Divin, cette beauté à laquelle aspirait Léonard est le domaine propre de Raphaël. C'est par prédestination, pourrait-on croire, qu'il porte le nom de l'Archang-e de la Beauté comme Michel-Ange porte celui de l'Archange de la Force, comme Léonard, ce Roii^Iage de la Science, est marqué du signe léonin de l'Esprit, maître des extrêmes, de l'Esprit qui ombrasse la Nature par ses deux bouts, l'Humain et le Divin, le Mal et le Bien, les Sens et l'Ame. Raphaël, lui, n'a pas besoin de ce formidable voyage et de cette terrible étreinte pour produire son œuvre. La Beauté divine est sa patrie céleste ; il en apporte le reflet; elle réside en lui. Il n'aura qu'à la laisser s'éveiller doucement dans son cœur.
au contact des influences favorables que lui a ménagées la Providence, pour accomplir sa mission terrestre et secouer sur le monde ses innombrables chefs-d'œuvre, comme les fleurs et les fruits d'une corne d'abondance, que les Grâces recueilleront dans leurs bras et qu'une légion d'Amours répandra dans le monde. Cette nature chaotique et grouillante, à travers laquelle Léonard sut retrouver le Divin, Raphaël la regarde du haut de son ciel, à travers le prisme de ses yeux angéliques. Il est chargé de rendre aux hommes le sens de la Beauté, perdu depuis les Grecs. Aussi revêtira-t-il le monde nouveau de l'Ame, découvert par le christianisme, du charme de la beauté visible. D'autre part, il insufflera une spiritualité nouvelle à l'hellénisme renaissant.
Ayant ainsi défini le génie de Raphaël, nous comprenons plus clairement son évolution, nous l'embrassons pour ainsi dire d'un seul coup d'œil. Mais une fiction est nécessaire pour en mieux saisir le point de départ et le mouvement.
Supposons un instant, que, dans une précédente existence, Raphaël ait été un disciple attentif de Platon, pareil à ce Charmide qui apparaît dans le Banquet^ ce bel adolescent qu'on ne pouvait regarder sans être émerveillé de son élégance et même troublé de sa grâce virginale. Supposons encore que, dans une incarnation postérieure, Raphaël ait passé son enfance en compagnie du fils de Marie, comme ce petit saint Jean qui joue presque toujours avec l'enfant Jésus chez les Madones du peintre d'Urbino, Donnons à cette fan-. \m\^ toutes les conséquences qu'elle pourrait
avoir dans la réalité de deux vies courtes mais passionnées, et songeons au ressouvenir vague mais délicieux qu'un tel passé laisserait dans la subconscience d'une troisième incarnation. Par cette hypothèse, nous aurons saisi les deux pôles, le pôle païen et le pôle chrétien, entre lesquels devait osciller harmonieusement la vie et l'œuvre du divin Sanzio, comme entre deux idéals qu'il sût réconcilier. Car, en vérité, dans son atelier somptueux, les karites chastes et nues, la pudique Madone et l'Enfant divin le frôlèrent de plus près et lui parlèrent plus doucement à l'oreille que ses disciples les plus fidèles et que les femmes ravissantes qui lui servirent de modèles.