L'ADOLESCENCE ET LA PÉRIODE MYSTIQUE DE FLORENCE
Le duché d'Urbino forme un enclave entre trois provinces de l'Italie centrale. De ce massif montagneux, les Marches s'abaissent à l'Est, en ravins noirs, en replis tortueux, vers les plages de l'Adriatique. De l'autre côté, à l'Ouest, la Toscane déferle en vagues verdoyantes pour se jeter à pic dans la mer Tyrrhénienne. Entre les deux, s'étale paisiblement rOmbrie, vaste et fertile contrée, gardée par un cercle de cimes onduleuses. C'est le sanctuaire de l'antique Etrurie, au cœur de l'Italie d'avant les Romains, où le culte des morts et des Dieux ensevehs s'exhale encore des tombeaux et des ruines, au milieu du sourire d'une nature
i78 LES PROPHÈTES DE LA RENAISSANCE
agreste aux feuillages délicats et transparents. La ville d'Urbino dresse sa fine silhouette au sommet d'une montagne et dessine, le soir, ses tours, ses églises et ses palais sur le rose du couchant. Raphaël naquit sur cette hauteur tranquille et grandit sous ce ciel limpide. Son enfance et son adolescence s'écoulèrent à l'ombre de la petite cité aristocratique, gouvernée par les ducs de Montefeltro. Une mère exquise l'allaita en l'adorant. Son père, poète et peinfre, surveilla ses premiers essais. A treize ans, il devint l'élève du Pérugin. Le chef de l'école ombrienne l'accueillit avec empressement. Il fut enchanté de la douceur et de l'intelligence de l'enfant gracieux comme un page, avec sa barrette noire, ses longs cheveux et ses yeux bruns, dont l'arcade sourcilière semblait s'élargir pour tout voir et réfléchir le plus do lumière possible. L'élève charma le maître par sa docilité autant que par sa facilité à imiter sa manière. Le Pérugin ne se doutait pas du génie qui sommeillait sous cette passivité souriante, et que le jeune peintre allait faire en peu d'années plus de chemin que lui pendant sa longue et laborieuse carrière. Le génie de Raphaël ne devait pas éclore comme celui de Léonard par une curiosité infinie, ou comme celui de Michel-Ange par la lutte et la douleur dans l'affirmation d'une individualité indomptable, mais par la ferveur du sentiment et du seul amour de la Beauté. Il était de ceux qui se développent par la sympathie et qui créent en imitant. Dans un de ses premiers tableaux, le Songe du Chevalier, qui se trouve à la National GalLery^ de Londres, apparaît déjà
Raphaël et le génie de la beauté 479
^'4me tendre et amoureuse de Sanzio. Un jeune bevalier, revêtu de son armure, sommeule dans uae prairie ombrag"ée de beaux arbres. A sa g^aucfie, une iemme, qui représente la Volupté, lui oiïre une rose blanche. A sa droite, une autre femme, la Vertu, lui présente une épéo et un livre. La Volupté a l'air aussi innocente que la Vertu, et la Vertu aussi aimable que la tentatrice. Les attitudes et les draperies rappellent encore la raideur du Pérugin, mais la grâce molle du dormeur et l'expression du visage sont d'une main plus légère et plus sensible aux caresses de la vie.
C'est à Florence que le génie de Raphaël commença de s'épanouir comme une rose trémière dans un jardin plein de beaux ombrages, de brises parfumées, de bassins brillants et de cygnes mélodieux. Il se trouvait là au centre d'une des plus fines civilisations que le monde ait jamais vues et en train d'atteindre son apogée. On peut dire, en comparant le pouvoir suggestif des grandes capitales de l'Italie : « A Naples on vit; à Venise on rêve ; à Rome on pense ; à Florence on crée ». Dans l'Athène toscane, paysages, architecture, statues et tableaux, tout ne semble là que pour la beauté et le charme de vivre dans un cadre choisi. Comment ne pas y œuvrer soi-même avec ses forces intimes? Involontairement le jeune Raphaël but l'âme de cette ville en regardant autour de lui avec son âme aimante et vive. Il se délecta du dôme de Santa Maria dei Fiori construit par Brunelleschi et du campanile de Giotto posé près de lui comme le pistil qu'on aurait détaché d'un grand lys. Il admira les marbres antiques placés entre
les massifs de buis taillé et les cyprès du jardin Boboli. A l'église des Carminé, les fresques de Masaccio lui enseignèrent lart de peindre d'après nature. Il imprégna ses yeux de la grâce fine des statues de Donatello. Le carton de la bataille d'Anghiari par Léonard de Vinci, qu'on voyait alors exposé au Palais-Vieux lui révéla la peinture dramatique s'égalant à la fougue des combats. Quand les bouquetières du marché, le prenant pour un page du duc de Montefeltro, lui jetaient au visage des violettes, des iris ou des roses, il n'osait leur répondre qu'en rougissant. Alors, dans les premiers troubles du sang, il se réfugiait, avec son ami Fra Bartlioloinéo, dans le cloîU'e de Saint-Marc et allait s'agenouiller devant la fresque du crucifiement pour réciter une fervente oraison. Mais, sous le torrent des émotions submergeantes, qui lui venaient des sens, de l'art et de la religion, le monde qu'il portait en lui-même depuis sa tendre enfance en Ombrie, se mit à fleurir en images merveilleuses devant son rêve et sa pensée.
C'est alors qu'il peignit ces Vierges adorables, qui ont fait l'admiration du monde depuis quatre siècles. Oh ! ces Vierges jardinières, ces fiancées de l'éternel amour, ces filles immaculées de l'Evangile et de la légende, pourquoi donc aucun peintre n'a-t-il pu les égaler malgré d'innombrables imitations ? C'est qu'on n'imite pas le miracle de l'innocence et de la foi. La légende de la Madone vivait depuis des siècles dans le cœur et dans l'imagination du peuple italien. Elle vivait au tabernacle des églises comme au cœur des mères.
Elle berçait l'enfant et consolait le vieillard. Les Primitifs l'avaient peinte pieusement, mais gauchement, en milliers d'exemplanires. Il fut donné au Sanzio de la faire reluire dans la grâce et la splendeur de sa beauté éternelle. Il y parvint par sa puissance d'artiste, mais aussi par le charme d'un divin ressouvenir. Il avait perdu sa mère à l'âge de huit ans, mais il se voyait toujours à ses pieds avec d'autres enfants, au seuil d'un monastère, sous un érable ou sous quelque orme de rOmbrie. Et maintenant, au milieu des séductions mondaines de Florence, il revivait ces scènes anciennes avec la fascination d'un souvenir plus lointain encore et plus sacré, comme s'il avait joué jadis avec l'enfant Jésu-s, aux pieds de Marie. Telle la nostalgie souveraine qui fit de lui par excellence le peintre de l'enfance du Christ et de la sainte idylle à trois personnages.
Ce petit saint Jean et ce petit Jésus ne sont pas, comme chez les Primitifs, de pieuses idoles emmaillotées dans leur sainteté. Ce sont de vrais enfants mutins et enjoués. Toutefois on devine que quelque chose de mystérieux et de supérieur se passe en eux. Dans ces petits drames enfantins, dans ces dialogues intimes, il y a comme une gradation de la conscience du divin chez les deux enfants. La mère demeure silencieuse, perdue dans sa délicieuse contemplation. Mais on entend parler les deux hambini. Regardez, par exemple, la Sainte Famille. D'un mouvement passionné, l'enfant Jésus présente à son compagnon une banderolle sur laquelle est inscrit le nom du Seigneur, Dominus, Le petit Jean-Baptiste a l'air de
répondre : « Je ne comprends pas, mais je ferai tout ce que tu voudras. » Dans l'exquise Vierge an Chardonneret^ Jésus n'accepte l'oiseau offert par saint Jean que pour le caresser et lui rendre la liberté. La mëre aux. yeux baissés ne dit rien. Elle laisse faire, approuve et admire. Elle ne conifnande pas; elle regarde et s'instruit. Dans la Saines Famille à la campagne^ saint Jean adresse une question pressante à Jésus. Il murmure : « Qui donc es-tu, toi qui n'es pas de ce monde? >> L'enfant Jésus regarde son ami d'un air pensif et ne Tépoiid pas. La mère debout, qui retient d'un geste inquiet l'enfant grandi, a l'air de penser : « Comme il est sage de ne pas répondre ! Il en sait plus long que nous ne devons et pouvons savoir. » Enfin, dans la Vierge au Voile, l'âme de Marie se dévoile tout entière. Agenouillée devant l'enfant endormi, elle soulève d'un geste d'une grâce ineffable la gaze qui protège le sommeil de l'enfant. Quand il est éveillé, elle n'ose pas lui manifester tout son amour. Maintenant qu'il sommeille et ne la voit pas, elle s'abandonne à son rêve et se perd dans l'ivresse de sa maternité divine.
La quintessence du génie de Rapbaël est dans cette idylle de la Madone et des deux enfants sacrés. Elle nous fait assister à l'initiation spirituelle du peintre à travers son œuvre. On en remarque les effets merveilleux dans les tableaux mêmes. Voyez cette herbe lustrée, ces fleurs éclatantes, ces montagnes azurées et ces ruines mômes embrassées par des lierres. Tout ici est comme parfumé et sanctifié par l'haleine de la Vierge. Par elle tous
les êtres reprennent leur jeunesse. Les enfants redeviennent des anges, les hommes mûrs des jeunes gens et les vieillards retrouvent je ne sais quelle grâce adolescente. Les animaux adoucis et plus intelligents participent à cette palyngénésie universelle. C'est la virginité primordiale de l'Ame, reconquise après sa descente dans la matière et qui désormais s'étend à toute la nature pour la puriQor et la transfigurer.
LE COUP DE FOUDRE DE ROME FUSION DU MONDE GRÉCO-LATIN ET DU CHRISTIANISME
En 1508, Raphaël fut appelé à Rome par Jules II, sur la recommandation de Bramante, et chargé par ce pape de prendre part aux immenses travaux qu'il faisait exécuter alors au Vatican. Sanzio n'avait alors que vingt-cinq ans. Il était déjà luimême, mais il avait besoin du soleil de B.ome pour entrer en pleine possession de son génie.
Quelle révélation dut être pour lui la Ville Eternelle ! Florence l'avait émancipé. Elle avait fait éclore les grâces de son être et pousser les ailes de son âme, en lui donnant le sens de la liberté. Par ses richesses d'art, par l'immensité de ses horizons, Rome lui donna un nouveau sentiment de la grandeur humaine et de la majesté divine. Révélation prodigieuse. D'un seul coup, trois
mille ans d'histoire s'étalërent devant ses yeux ; et l'antiquité classique sortit, brillante de jeunesse, de toutes ces ruines sous l'œil de l'artiste ébloui. A Sienne déjà, devant le groupe en marbre des trois Grâces enlacées, qui se trouvait alors à la sacristie du dôme, Raphaël avait eu la vision d'une autre beauté que la beauté chrétienne, de cette beauté grecque (}ui est la nudité chaste et le rythme mélodieux du corps humain. Mais à Rome, tout rOlvmpe s'échappait des temples souterrains, des charmilles des villas et des fontaines publiques, tandis que, pareil à un cortège triomphal, chargé d'armures et de trophées, l'histoire romaine sortait du Panthéon et du Colisée pour remonter au Capitole. Le coup de foudre de Rome, que tant d'artistes, tant de poètes et d'innombrables pèlerins ont subi, fut pour Raphaël l'initiation instantanée au monde gréco-romain. Comme un vin capiteux, il ressentit dans son âme l'irruption et l'ivresse de la beauté antique. Quel élargissement, mais aussi quel vertige dans le cerveau du fils mysticjuu de l'Oinbrie. D'autres eussent été troublés par le mélange hasardeux de ces deux mondes qui se submergeaient réciproquement et dont le choc retentissait dans son cœur. Il n'en fut rien chez Raphaël. Il y avait en lui une vertu magique, une ingénuité charmante, par laquelle les contradictions les plus violentes, les commotions les plus fortes se résolvaient toujours en harmonies douces ou sul)Iimes. C'est ainsi que la splendeur de l'art antique et l'austérité de la tradition chrétienne se pénétrèrent dans l'âme de Raphaël, sous le charme tout-puissant de Rome, avec
le concours de deux papes semi-païens, à l'esprit vraiment universel.
Pour l'aider dans ses conceptions nouvelles et lui faciliter sa tâche, il trouva à la cour de Jules II comme à celle de Léon X des protecteurs intelligents, des conseillers de premier ordre. Jamais cour pontificale ou royale ne réunit une élite d'artistes, de poètes, de savants et de connaisseurs comme celle de ces deux papes. Le rêve du premier fut de réunir l'Italie sous sa tiare par le glaive. Il échoua complètement dans ce projet, mais il réussit à faire de Rome la capitale artistique du monde moderne en recommençant la construction de Saint-Pierre, sur un plan à la fois colossal et harmonieux et en transformant le Vatican en un panthéon pictural de la Renaissance. Le seigneur de la Rovère, devenu le pape Jules II, était une sorte de Jéhova de l'art, qui tenait d'une main les foudres de l'excommunication, de l'autre des poignées d'or pour tous les artistes capables de lui faire de belles choses. Il eût voulu peupler le Vatican, Saint-Pierre et Rome de statues plus belles que celles dé la Grèce pour célébrer dignement le Christ et la papauté. Pour l'ébauche de ce songe grandiose, il avait trouvé Michel-Ange, qui lui ressemblait par son caractère combatif et son génie gigantesque. Il n'en devina pas moins tout le parti qu'il pouvait tirer du génie de Raphaël et lui donna à peindre les Stances du Vatican, sur le conseil de Bramante.. Sa douceur, sa modestie, sa gentillesse lui gagnèrent tous les cœurs et surent même endormir l'ombrageuse jalousie de son rival Buonarroti. Tandis que celui-ci, solitaire, défiant
et morose, juché sur ses échafaudages, s'échinait à peindre le plafond de la chapelle Sixtine, enfermé dans son repaire comme un prophète juif dans sa caverne — le jeune et souriant Raphaël recevait lélite de la société romaine dans son atelier somptueux, plein de draperies magnifiques, d'armures, de statues et de masques. Là, une demi-douzaine d'élèves regardaient travailler le maître qui paraissait plus jeune qu'eux-mêmes. Ses grands amis, les cardinaux Bembo et Bibhiena venaient lui apporter des plans de la Rome ancienne, des médailles et des dessins de mosaïques. L'épicurien sceptique et spirituel, l'Arioste lui contait les aventures galantes des grandes dames de Ferrare ou lui récitait les amours d'Angélique et de Médor, jovau de son poème. Par contre, le doux et mélancolique Balthazar Castiglione, l'auteur du Corti" gianOj le type du parfait gentilhomme d'alors, lui expliquait la beauté de l'amour platonique, dont cependant lui-même souiïrit toute sa vie le martyre silencieux par son amour malheureux pour Isabelle d'Esté. Le soir, quand l'atelier s'était vidé, le peintre resté seul lisait Tite-Live ou Platon, Virgile ou la Bible, à la lueur d'une lampe antique, suspendue à la voûte de sa loggia, devant le panorama des sept collines sommeillant à ses pieds. Et cette Rome, plongée dans les ténèbres, mais mystérieusement éclairée par places au clair de lune, semblait redevenue la Rome antique. N'était-ce pas vraiment alors la Ville Eternelle?
Toutefois, à cette époque, la plus grande partie des journées de Raphaël se passaient au Vatican
dans la salle de la Signature,- où il peignit successivement la Dispute du Saint-Sacr&ment , VEcole d'Athènes et le Par ruasse. Trois mots seulement sur la genèse intérieure, l'enchaînement et la signification de ces trois merveilles si connues et si populaires dans le monde entier, gloires de la Renaissance et splendides manifestations de fâme italienne dans sa plus haute synthèse.
La série des fresques, qui ornent les Stances du Vatican et les Loges de la galerie supérieure donnant siH" la cour de Damase, comprend l'histoire du christianis'me depuis ses origines, en remontant au delà jusqu'à la philosophie et à la poésie grecques. Quelques épisodes de cette histoire, concernant des faits importants relatifs à l'histoire de la papauté, durent être suggérés à Raphaël par le pape Léon X et les cardinaux qui furent ses amis intimes, mais l'ensemble de' la conception, le choix des sujets, leur ordonnance et l'inspiration aui les domine appartiennent au peintre. On sait que les Stances, où sont représentés les grands sujets de l'antiquité et du catholicisme sont de la main de Raphaël, tandis que les plafonds des Loges, qui représentent l'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament, furent exécutés par ses élèves d'après les dessins du maître. D'un bout à l'autre de ces magnifiques galeries, on retrouve la touche classique, l'inépuisable richesse d'imagination et l'inimitable harmonie de composition du maître. Dans l'ensemble on suit sa pensée lumineuse. Cette pensée est naturellement synthétique. D'un vol tranquille, elle plane sur les siècles, comme son Jéhova (jui trace du doigt la fî.gure des continents
sur le globe. Elle commence par l'arcane duchristianisme et le mystère de rEucharistie [la. Dispute du Saint- Sacrement) . Du ciel chrétien, elle redescend vers la philosophie grecque [V Ecole d'Athènes) et de là remonte jusqu'aux Muses inspiratrices de la Poésie (le Parnasse). Rajeunie et renouvelée par la beauté hellénique comme à une source cristalline, celte pensée reprend le cours des temps avec l'histoire biblique jusqu'à la victoire définitive du christianisme sur le paganisme par la grande bataille de Constantin. Arrêtons-nous un instant devant les trois premières de ces grandes fresques pour donner ensuite un coup d'œil rapide aux autres.
Dans la chambre de la Signature, Raphaël eut la noble pensée de vouloir glorifier les trois plus grandes puissances éducatrices de l'humanité, la Religion, la Science et la Poésie. La largeur de cette idée fait de lui à juste titre le fils préféré de la Renaissance et son apôtre le plus authentique. Car son génie compréhensif et assimilateur embrassa du même amour ces trois domaines. Mais la première de ces religions lui était la plus familière par son éducation religieuse en Ombrie et par son radieux début dtkns la peinture mystique. 11 commença donc par la Religion qu'il concentra autour de la Dispute du Saint-Sacrement . Cette fresque ne représente aucun événement particulier. Nous ne sommes pas ici dans le domaine de l'histoire proprement dite, mais dans une région intermédiaire, entre ciel et terre, entre l'éternité et le temps. Région astrale, oi^i les grands événements du passé se reflètent comme en un miroir et se résument
en images symboliques, en même temps que s'y préparent et s'y peignent mystérieusement les événements futurs. Car c'est en contemplant ces vivants symboles, moulés par l'Esprit pur, que les âmes supérieures s'imprègnent de leur mission avant de s'incarner sur la terre.
L'idée de la création du monde par le sacrifice se trouve déjà dans la religion brahmanique, où Brahma crée le monde en émanant les Dieux de son essence et en se morcelant dans tous les êtres. L'incarnation du Fils de Dieu sur la terre en la personne de Jésus-Christ et le salut de l'humanité opéré par le martyre de Golgotha est le centre et le point incandescent du christianisme. Ce mystère, renouvelé dans le symbole de l'Eucharistie, est le centre du culte catholique. Par lui, l'amour divin continue de rayonner sur le monde. Voilà ce que Raphaël veut représenter. Les deux apôtres, Pierre et Paul, qui tiennent l'ostensoir et le saint ciboire, derrière l'autel, au centre de la fresque, attirent le regard comme le foyer de la composition. Autour d'eux se groupent en une vaste assemblée, en forme de demi-lune, une quarantaine de personnages, pères de l'Eglise, martyrs, docteurs, pieux solitaires ou simples fidèles. A mesure qu'on s'éloigne du centre, la discussion devient plus vive sur la formule du phénomène dont on est témoin. On n'est pas d'accord sur sa nature et son essence, on se contredit, on se dispute. Mais tous, et ceuxlà même qui le contestent, participent au miracle qui s'accomplit en eux d'une certaine manière et communient dans le même symbole. Ici le génie du peintre se manifeste moins par la puissance de
l'expression que par la variété des altitudes, par l'art des groupetneals cl la savante ordonnanrr ! Tensernble. Ou trouve là tous les degrés de lato., depuis la résignation et la conviction tranquille jusqu'à l'extase ardente et à la soif du sacrifice. Avec sa largeur instinctive, Raphaël n'a pas craiiil de placer le moine excommunié Savonarole parmi les nobles croyants. Sur les bas-côtés du premier plan, à droite et à gauche de la vaste assemblée, très loin de l'ostensoir rayonnant, on voit se démener en contorsions singulières, en raccourcis étonnants, les sceptiques et les railleurs, parmi lesquels on distingue la tête malicieuse de Bramante. Cela n'empêche que sur tous ces fronts inquiets, sur ces bras menaçants ou joints pour la prière, passe un<vague souveraine d'harmonie. La partie supérieure et céleste de la fresque représentant le Christ enlr<; la Vierge et le Précurseur avec un groupe d'ange est moins réussie, mais forme avec la première un ensemble majestueux.
Avec V Ecole d'Athènes nous descendons sur la terre sans sortir du monde idéal. Toute la philosophie grecque, mère de la science moderne, est là, évoquée en ses représentants essentiels, distribués et gradués selon leur rôle et leur valeur. On respire à l'aise sous ce grandiose portique, aux hautes voûtes, aux profondes arcades. Il faut admirer l'intuition métaphysique du peintre humaniste, qui a placé au centre de sa composition, au-dessus de tous les autres philosophes le chef de l'Académie et celui du Lycée. De son doigt levé, Plalon, majestueux vieillard, montre le ciel, tandis que le jeune Arislote désigne la terre d'un geste énergique. Chu-
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cun dit : C'est là qu'est la vérité ! et ils ont raison tous les deux. Là-dessus leurs successeurs se disputeront jusqu'à la fin des temps. Et toujours il se trouvera des cyniques paresseux pour railler l'effort humain, comme ceDiogëne qui se vautre insolemment aux pieds des deux maîtres de la pensée, sur Tescalier qui conduit au temple de la sag-esse. Autour d'eux, assis ou debout, se g'roupent, le long des balustrades du noble édifice, Heraclite, Pythagore, Archimëde et Socrate avec les écoles d'Hellade et dlonie. Tous pensent et parlent, discutent et démontrent, mais avec mesure et sans violence. Dans le temple surhumain où ils se rencontrent, ces chercheurs ont compris que la vérité est plus vaste que leur système. Chacun s'efforce d'élargir le sien en comprenant celui des autres. Leurs attitudes et leurs gestes expriment des pensées, non des passions. Ces attitudes forment une musique savante comme Ipur langage. On croirait volontiers que Raphaël s'est inspiré des vers de Dante, peignant les sages de l'antiquité :
C'eran gente con occhi tardi e gravi Che parlavan' rado con voci soavi.
Cette magnifique et harmonieuse assemblée incarne la beauté transcendante dans la précision historique. Ce tableau vivant de la pensée hellénique représente l'apogée de la peinture idéaliste au temps de la Renaissance.
Encore un coup d'aile en arrière des temps, vers Jes arcanes de l'hellénisme, et nous serons à la fontaine de^Castalie, sur la montagne des Muses.
Pour cela, nous n'avons pas eu besoin de sortir de la salle de la Signature. Il suffit de tourner nos regards vers la peinture qui surmonte la fenêtre en l'encadrant et nous apparaît comme un sommet verdoyant, troué d'un tunnel de lumière. Nous voici donc sur la cime du Parnasse. Oh! ce n'est pas la double roche sauvage qui domine la sombre gorge de Delphes où vaticinait la Pylhonisse et où régnait Apollon Pythien, et ce n'est pas davantage THélicon neigeux, sur les pentes verdoyantes duquel le berger Hésiode vit descendre en songe les filles de Àlnémosyne et de Zeus, qui confièrent à son oreille attentive l'histoire des Dieux et de la terre. C'est un Parnasse plus gai et plus familier, un Parnasse italien et cependant hellénique encore par sa grâce enjouée et sa beauté sereine. Assis sous un superbe laurier, Apollon ne touche plus la lyre; il joue du violon pour enseigner à ses messagères, les harmonies nouvelles d'un monde naissant. Et les Muses pensives écoutent en souriant, les unes enlacées par couples devant le dieu, les autres à l'écart, à demi cachées par les feuillages. Mais toutes conforment leurs attitudes et leurs visages à l'exquise mélodie qu'elles suivent. Apollon joue sur elles autant que sur son violon ; elles sont devenues ses lyres. A l'ombre des lauriers, on aperçoit les silhouettes d'Homère et de Virgile, de Stace et de Dante. Sur le devant, est assise Calliope, au superbe profil, au regard de feu, son bras tendu retient sur son genou une table de bronze. L'autre main porte le style. Mais elle n'est pas en train d'écrire. La vivacité de son mouvement a dérangé sa draperie et laisse voir la pointe d'un sein jeune.
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frais comme une rose. Elle regarde au loin, et son œil étincelant semble apercevoir un spectacle qui la ravit et la transporte d'enthousiasme. On croit l'entendre s'écrier : « Que me font les actions vulgaires? Que me font les foules vaines? La seule chose qui m'importe, la seule belle et qui justifie la vie — c'est le héros — et j'en vois un ! » D'aucuns prétendent que la tête de cette Muse de l'Histoire fut inspirée à Raphaël par la jeune Vittoria Colonna, marquise de Peschiera, chantée plus tard par le vieux Michel-Ange et qui n'aima toute sa vie que son mari, le brillant et volage seigneur d'Avalos. — Quoi qu'il en soit, ce Parnasse de Raphaël évoque bien le Parnasse italien de la Renaissance.
La fresque deV Apôtre Pierre délivré par V Ange^ qui surmonte la fenêtre dans la salle voisine, nous fait voir par contre tout ce dont Raphaël était capable pour l'illustration de la légende chrétienne, oii la mystique spiritualiste se mêle au sentiment dramatique dans la réalité poignante. L'épisode est emprunté aux Actes des Apôtres. A travers les barreaux de fer d'une prison, on aperçoit une scène étrange. Pierre assis contre le mur dort d'un lourd sommeil. L'Ange du Seigneur le réveille. La tête penchée en avant, l'apôtre chancelle en un sommeil somnambulique. Mais au geste gracieux de l'Ange, qui semble cueillir l'âme du dormeur comme une fleur dans la nuit, Pierre se lève lentement pour suivre comme en rêve son guide céleste. Ce groupe lumineux, qui se détache des ténèbres du cachot et qu'on entrevoit à travers les barreaux sinistres de la prison, produit un effet surnaturel. On se sent comme frôlé par une lumière
spirituelle. Formant triptyque avec cette scène centrale, deux autres épisodes flanquent ce tableau. A gauche, un garde assis sur lescalier extérieur de la prison tient une torche. Sa lumière rougeâtre éclaire ses compagnons endormis et se reflète sur le visage de la sentinelle. Lueur trouble et fumeuse, bien différente de la lueur blanche qui éclaire l'intérieur de la prison. La lumière terrestre reste impuissante devant la lumière divine. L'Ange est entré, sans que les gardiens aient rien vu. L'esprit a passé, invisible et subtil. Les cuirasses, les grilles et les murs ne peuvent l'arrêter. Et, de l'autre côté de la prison, on voit l'apôtre réveillé, conduit par l'Ange placide sortir de la porte verrouillée à la clarté des étoiles. Par l'ingénieux filtrage et la savante distribution du clair-obscur, le peintre a rendu sensible la présence d'un monde spirituel qui pénètre et traverse l'épaisse matière, monde invisible et impalpable, mais irrésistible et puissant.
Dans les loges des galeries, qui bordent la cour de Saint-Damase, se déroule Ihistoire du peuple juif. Ces fresques sont des disciples de Raphaël, mais elles ont toutes été peintes d'après le.s dessins du maître. Partout on reconnaît sa manière, son art parfait de la composition, son inépuisable richesse d'invention. Sa grâce dans les attitudes, les chevelures et les draperies est vraiment unique. Qu'on regarde par exemple la gravité de l'Archange qui chasse Adam et Eve du paradis. De sa main gauche, il pousse doucement par lépaule le père du genre humain. Le ministre de Jéhova est sans colère. Malgré l'épée qui flamboie dans sa main
droite, il prend en pitié le couple en pleurs qui a mang-é le fruit de Tarbre de la science du bien et du mal et qu'attendent de si sombres destins. Qu'on se souvienne aussi de la visite des trois Anges chez Abraham, de Joseph expliquant le songe de Pharaon et du groupe des jeunes suivantes, penchées comme une gerbe de lotus sur le Nil, tandis que la princesse égyptienne cueille l'enfant Moïse dans son berceau flottant. C'est la perfection du style narratif en peinture. Ces images classiques et enchanteresses, reproduites à l'infini, ont séduit la chrétienté et doté sa religion d'un nouveau pouvoir.
Par la décoration du Vatican, Raphaël parvint donc à Tapogée de son génie, à une royauté esthétique qu'aucun artiste n'avait atteinte avant lui. Pouvait-il grandir encore après cela? Ne devait-il pas mourir dans sa fleur, pour ne pas redescendre d'un tel sommet? Oui, selon le proverbe antique, il devait mourir jeune comme tous ceux qui sont aimés des Dieux. Il ne devait pas connaître comme Michel-Ange les misères de la vieillesse et voir son horizon s'assombrir sous les fléaux qui allaient fondre sur l'Italie déchirée et asservie. Pourtant, avant de mourir, il devait s'élever encore à une étape supérieure de son initiation — et cela non sans avoir ressenti la lutte entre les deux puissances qui occupaient les deux pôles de sa nature admirablement équilibrée.
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