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ET LA TRANSFIGURATION

L'avènement de Léon X en 1313 au trône pontifical acheva le triomphe de l'hellénisme dans l'art italien. Le nouveau pape devint le plus intelligent des Mécènes d'art. Sa chaude et lumineuse atmosphère exerça la plus heureuse influence sur le peintre d'Urbino, parvenu jeune encore à son exubérante maturité. Il eut le bonheur et la gloire d'épanouir cette fleur exquise dans son éclat nuancé et dans son parfum somplueux.

Jean de Médicis, qui prit le nom de Léon X en montant sur le Saint-Siège, était le fils de Laurent le Magnifique. Il aurait mérité lui-même ce glorieux sobriquet, car il avait au plus haut degré le sentiment de la magnificence dans l'art. Tout ce que son père avait fait à Florence, il le fit à Rome en do plus vastes proportions. Il posséda autant le sentiment de l'élégance et de la grâce que delà noblesse et de la fierté. Par l'universalité des connaissances, par le raffinement du goût, Léon X était l'amateur le plus délicat du xvi^ siècle. Il aimait à manier les belles médailles, à caresser une belle statue de marbre, à savourer de l'œil les riches couleurs d'un tableau de maître. Sa générosité envers les artistes de tout genre et de toute école ne connaissait pa.s de bornes. Chaque malin il se faisait apporter uu

plat de velours cramoisi et rempli de pièces d'or. C'était pour ses menus cadeaux. Le soir, le plat était vide. Il protégea Michel-Ange, Bramante, Benvenuto Cellini et cent autres. Mais Raphaël, le modeste, le séduisant, l'infatigable Sanzio salué prince de la peinture par une légion de disciples, devint son favori,

La fête d'intronisation de Léon X fut d'une splendeur inouïe. Elle fit Tétonnement de Rome, qui cependant avait perdu la faculté de s'étonner, tant elle avait vu de fêtes fantastiques, et demeura légendaire dans ses annales. Les récits contemporains en énumèrent les détails, qui donnent la note dominante du règne de ce pape. Pendant que les cardinaux célébraient en grande pompe l'office du couronnement pontifical, le peuple romain s'abandonnait dans les rues aux liesses d'une fête toute païenne. Les maisons étaient tendues de tapisseries multicolores. On voyait partout des chapelles improvisées, des arcs de triomphe décorés de feuillages, des statues antiques dans des niches. Des foules bruyantes se pressaient vers ces petits temples, où Vénus, Ganymède, Bacchus, Mercure, Hercule, mêlés au Christ, à la Sainte-Vierge et aux Saints avaient retrouvé leurs adorateurs. Des fontaines publiques versaient aux passants le vin émoustillant et doré d'Orvieto qu'on buvait à pleine coupe et à pleine gorge. Autour de ces cuves d'ivresse, les Transtévérines aux corsages flamboyants, dansaient avec les pâtres de la campagne romaine, comme si les Bacchantes et les Faunes des montagnes sabines étaient accourus pour saluer la renaissance de leurs Dieux. Cortèges,

canzones et danses durèrent plusieurs semaines. Et le comique ne manqua pas à la fête. Car le poète grotesque Barbarello, monté sur un éléphant, fut couronné au Gapitole, et Raphaël chargé de le peindre avec sa monture.

Faut-il s'étonner si, parmi les fumées capiteuses de ce paganisme réveillé d'un sommeil séculaire, le génie impressionnable de Sanzio, fit une sorte de plongeon dans la volupté antique. Une vague de sensualité aimable et rougissante se déroule dans les fresques qu'il peignit à la Farnésina pour le riche banquier siennois Agostino Chigi. On ne peut pas dire que cette illustration de l'histoire de Psyché rende le sens profond du mythe le plus spiri tualiste de l'antiquité, mais comme il en exprime la grâce ingénue. Quand on entre dans cette salle blanche si gaie et qu'on élève les yeux vers sa voûte, sa frise et ses pendentifs, on est tout d'abord inondé par une symphonie de tons roses. Car elle est rose cette Psyché penchée avec sa lampe sur son mystérieux amant. Il est rose aussi Cupidon qui s'envole et roses les Dieux qui, de l'Olympe, contemplent la pathétique idylle. La peinture est bien antique en ce sens que les figures y ont plus d'importance que les visages. Ces corps un peu lourds n'ont rien de diaphane dans leur alléchante opulence. Ils sont d'une chair luxuriante et un sang ambrosien coule dans leurs veines. Un parfum excitant d'ambre, de musc et de roses, une écume de nectar tombe de cette voûte sur le spectateur, pendant qu'il regarde l'Amour et Psyché doucement portés du ciel à la terre et de la terre au ciel. Mais nul excès, nulle violence, nulle souillure dans

RAPHAEr. ET LE GÉNIE DE LA BEAUTÉ 199

ces régions éthérées. Un souffle d'innocence arcadienne nous enveloppe comme le vent chaud glissant sur la jeunesse du monde.

Plus parfaite de conception et de style, mais aussi plus ardente est la fresque de GalatéeS Cette Galatée pourrait être une Vénus par sa beauté et sa vie frémissante. Elle glisse légèrement, dans sa coquille nacrée, sur l'onde céruléenne. Le geste dont ses deux bras tiennent les rênes des dauphins est d'une élégance exquise. Par une torsion ravissante, son corps, son cou et sa tête se tournent vers le ciel. Elle semble défier les Dieux de combler son cœur et d'assouvir sa soif d'amour. Et cependant ces Dieux inondent la terre et la mer de leurs effluves printaniers. Des nuages légers flottent dans l'azur. Un vent violent court sur l'Océan, soulève la draperie de la nymphe, tord sa chevelure et dénude, à la face du ciel, son corps superbe qui s'ofi"re aux baisers de l'air. La belle nymphe assise aux pieds de Galatée, sur le rebord de la coquille, a une expression enjôleuse de raillerie spirituelle. Elle semble dire au Triton qui lui prend la taille : « Essaye de me retenir; je t'échapperai comme une anguille. » Et le petit Amour, qui, sur le devant de la fresque, se vautre

1. Cette Galatée fut suggérée à, Raphaël par un poème de Politien, le fondateur de l'Académie platonicienne de Florence. Politien, après avoir décrit Polyphème, qui cherche à fléchir la nymphe cruelle, nous montre Galatée placée sur un char attelé de deux gracieux dauphins dont elle tient les rênes. Autour d'elle, une troupe folâtre de Tritons et de Néréides se livre à inille ébats. La nymphe et ses sœurs se moquent des ciiants grossiers du Cyclope. — Ce fut le grand ami de Raphaël, le cardinal Bembo, qui lui suggéra ce sujet en lui faisant lire le poème de Politien. En le traitant, le peintre l'a siogulièi-ement grandi et idéalisé.

au ras du flot en s'accrochant à la nageoire du dauphin, entraîne les trois figures avec la conque de nacre et clame : « Suivez-moi tous ; obéissez à la loi d'amour ! »

Nous ne sommes plus ici dans la région intermédiaire, entre terre et ciel, où Psjché se mouvait dans une paix arcadienne. Le torrent du désir a pénétré le sol, il sature l'onde et tous ses habitants. Les êtres vivants veulent jouir et enfanter. L'homme va désirer et souffrir. L'arc des Amours qui voltigent dans l'air est tendu. Les flèches vibrent, elles portent... et blessent déjà.

Le plongeon de Raphaël dans le royaume enivrant et dangereux de la volupté n'eut pas lieu seulement dans le domaine de l'art, il s'était déjà accompli dans sa vie peu de temps avant qu'il peignît sa Galatée. On a beau être une âme angélique, si l'on s'incarne sur la terre, on subit dans une certaine mesure la fatalité dûs sens. Déjà l'adolescent mystique venu de l'Ombrie à Florence s'était ému des belles femmes qui souriaient au peintre songeur. Mais alors la volupté n'avait pu qu'effleurer son cœur. A Rome, dit-on, une grande dame inconnue fît dans sa demeura et dans sa vie une fugitive apparition. C'est à elle peut-être qu'il adressa ce sonnet qu'on a trouvé au revers d'une de ses esquisses : « Amour, tu m'as enchaîné avec la lumière de deux yeux qui font mon tourment, et avec une face de blanche neige et de roses vivaces, avec un beau parler et des manières élégantes. Telle est l'ardeur qui me consume que ni fleuve ni mer ne pourrait éteindre mon feu. Mais je ne me plains pas, car mon ardeur me rend si heureux,

que plus je brûle et plus je désire brûler. Combien doux furent le joug et la chaîne de ces bras blancs enlacés autour de mon cou. En me détachant, je ressentis une douleur mortelle. Je m'arrête... un bonheur trop grand fait mourir... Tout ce que j'ai vu, tout ce que j'ai fait, je le tais... à cause de la joie que je cache dans mon cœur. Mes cheveux changeront de couleur sur mon front, plutôt que le devoir ne se changera en pensées coupables » *. Mais le petit dieu, qui se rit des serments, devait l'atteindre d'une flèche plus acérée.

Quand on compare le portrait de Raphaël, qui se trouve au palais Sciara à Rome avec celui du peintre adolescent de Florence, oii il a l'air d'un page timide, on comprend le changement qui s'est opéré chez lui en ces dix années. Le cou grêle jadis s'est élargi par la base. Il est devenu charnu et rappelle ces belles nuques de femmes qui semblent modelées sur le col d'une amphore et portent fièrement une tête charmante. Sur ces beaux traits, la suavité des lignes adoucit la fermeté de l'expression. Le regard plein de feu annonce une volonté sûre d'elle-même. Peu de femmes auraient résisté à ce regard s'il avait voulu les séduire. Mais il fut séduit lui-même, terrassé à l'improviste, avant qu'il ait pu songer à se défendre. Un jour, une femme du peuple, une Transtévérine renommée pour sa beauté s'offrit à Raphaël comme modèle. Dès qu'il eut aperçu ce corps d'une admirable perfection, un incendie qu'il n'avait pas

1. Sonnet cité et traduit par Eugène de Miintz, dans Raphaël, sa vie, sofi œuvre et son temps.

connu encore s'alluma dans son sang. La Forna-* rina devint sa maîtresse et le peintre n'eut désormais plus d'autre modèle féminin. Vasari raconte que Raphaël ne consentit à achever celte fresque, à la Farnésioe, que lorsque le propriétaire Agostino Chigi lui eut permis d'installer sa maîtresse avec lui au palais où l'artiste travaillait. La Fornarina posapour la Galatée. On la retrouve, volontairement idéalisée, dans la femme agenouillée au bas de la Transfiguration. Mais on la voit' au naturel. Bans voile et sans fard, à la galerie Barberini.

C'est un splendide corps de femme avec une ijolie tête et un regard aigu, sans ombre de rayonnement intellectuel. On reconnaît là un type assez fréquent chez le peuple de Rome, type de femme ardente par les sens, froide de cœur, d'esprit essentiellement positif et calculateur. Si Raphaël s'en éprit follement c'est qu'en sa qualité d'artiste il était sensible à la beauté physique autant qu'à la beauté spirituelle, et que, jusqu'à ce jour, ses sens avaient été fortement contenus par un labeur incessant. Ce fut, pour cette fois-là, « Vénus tout entière à sa proie acharnée ». Cette passion, aux phases intermittentes, dura pendant plusieurs années jusqu'à sa mort.

Constatons-le toutefois et insistons-y comme sur un fait exceptionnel, cette volupté charnelle, à laquelle le peintre idéaliste par excellence s'abandonna de temps à autre, ne diminua pas soi;i ardeur au travail et n'altéra en rien son pur génie. Au contraire, on dirait que, par contraste et par une sorte de révulsion, elle l'exalta et le porta à son comble. Il se produisit chez lui un

phénomène analogue à celui qu'on peut remarquer parfois chez certains ascètes qui, par des exercices spirituels rigoureux, s'entraînent à la vision astrale. Ce phénomène est une dissociation profonde entre la vie corporelle et la vie psychique. L'âme, partiellement dégagée du corps, poursuit ses expériences spirituelles, tandis que le corps ahandonné à ses passions, retombe plus lourde-» ment dans sa vie matérielle. Ajoutons que ce phénomène anormal est toujours accompagné d'un grave danger et qu'il conduit presque fatalement à la folie ou à la mort. L'initiation normale, comme le développement normal do l'artiste, suppose l'organisation et l'unité complète de l'être humain, c'est-à-dire la transformation et l'épuration graduelle de la vie physique par la vie intellectuelle et spirituelle sous une volonté lucide et souveraine. La catastrophe devait se produire aussi chez Raphaël, mais pas avant que son génie eût illuminé le monde de ses dernières et sublimes effulgurations.

Raphaël vécut désormais, par intermittence, d'une double vie. Avec la Fornarina, il plongeait éperdument dans un tourbillon oij des sensations de plus en plus fortes l'entraînaient aux ivresses de la chair, comme au fond d'un gouffre d'inconscience. Mais, rentré dans son atelier, il rebondissait d'un élan impétueux vers l'autre pôle de sa nature. Il ressentait alors avec une force croissante la nostalgie de ce divin royaume, sa vraie patrie, où la Transtévérine ne pouvait pas le suivre. Il se souvenait du ciel mystique de TOmbrie et des jeunes mères, assises sous les grands ormes, ber-

çant leurs enfants et pareilles à des Vierge-Marie. L'heure n'avait-elle pas sonné pour lui de lutter avec le génie titanesque de Michel-Ange qui venait d'étonner le monde avec le plafond de la Sixtine? Une nouvelle impulsion incitait son jeune rival à s'élever à la sphère suprême de Tart. Dans la Dispute du Saitit-Saci'ement et dans VEcolc d'Athènes^ Raphaël avait créé la peinture idéaliste et historique des temps modernes. Dans ses dernières œuvres, il voulut s'élever à la représentation des grands mystères sous forme de visions symboliques.

Les Sibylles de l'église délia Pace à Rome et la Vision d'Èzéchîel, qui se trouve à la galerie des Uffizi de Florence, nous montrent le premier envol du peintre vers cette haute région. Ces deux œuvres doivent visiblement leur origine à l'influence de Buonarroti. On sait que, du temps de Jules II, Raphaël put pénétrer secrètement dans la chapelle Sixtine avant l'achèvement du fameux plafond, quoique Michel-Ange en défendait l'entrée à tout le monde et au pape lui-même. Il dut ce privilège à Bramante alors tout-puissant à la cour papale. Grâce à un subalterne, l'architecte de Saint-Pierre sut rompre la consigne en faveur de son protégé, contre l'ordre du maître défiant et en son absence. Raphaël comprit du premier coup d'œil l'incomparable grandeur des Prophètes, des Sibylles et de ce Jéhova qui soulèvent de leurs formes surhumaines et de leur souffle orageux le plafond de la célèbre chapelle. Il voulut s'élever à une hauteur égale avec son tempérament personnel et son propre sentiment religieux. Certes il ne pouvait

atteindre la force et la sublimité du Moïse de l'art chrétien, mais il s'approcha de sa majesté et le surpassa par l'intimité et la douceur pénétrante de son génie. Les Sibylles de Michel-Ange sont pour la plupart des vieilles ridées et moroses. Leurs yeux farouches, leurs gestes violents, leurs imprécations n'annoncent que les grands malheurs, les fléaux terribles de l'humanité et font trembler la voûte de l'édifice. Leurs inspirations leur viennent de l'atmosphère terrestre, oii la douleur et le châtiment suivent de près les péchés et les crimes. Les Sibylles de Raphaël, plus chrétiennes que païennes, sont jeunes et graves, empreintes de sérénité. Elles vivent en communion avec un monde spirituel très supérieur à la terre. Elles prédisent la révélation d'un ciel où l'Eternel-Féminin manifesté par la Vierge-Mère, trône à côté du Père céleste. — Le Jéhova de Michel-Ange est par excellence le Dieu créateur, le tout-puissant Elohim delà Genèse dans son manteau de tempête. Celui de Raphaël est le Seigneur rayonnant, l'Adonaï d'Ezéchiel, porté par les quatre animaux sacrés, les Kéroubim del'Arche-Sainte, De sa poitrine nue et resplendissante, de ses bras étendus qui bénissent, de son visage abaissé, il laisse tomber un rayon de grâce sur le prophète agenouillé au sommet de la montagne. C'est un Jéhova rajeuni et radouci par l'amour. C'est déjà le Père Céleste, d'où naîtra avec le concours de l'Eternel-Féminin, le Christ sauveur. Il fait penser à ce passage de la Bible : « La tempête passa sur Moïse ; mais Jéhova n'était pas dans la tempête. Puis il souffla un vent léger, et Jéhova était dans ce vent. »

S'étant approché ainsi des plus hauts mystères du christianisme, Raphaël voulut y pénétrer encore plus avant. Il voulut atteindre, par la peinture, à la sensation personnelle de la présence du Divin. Mais là, il sentit les limites de son art. Par l'harmonie des lignes savantes et combinées, par la richesse du coloris, il avait pu donner une expression lointaine du monde divin, soulever un coin du voile. Mais la musique seule, il le sentait, peut nous immerger dans une sphère, où les visions changeantes et rapides atteignent une telle fulgurance et une telle mobilité, que le son peut seul les évoquer. Alors Raphaël, par un véritable trait de génie imagina d'exprimer cette vérité avec son art même en peignant la ?7ii(sigiie. Allez au musée de Bologne. Dans un retrait admirablement éclairé, vous verrez, en grandeur naturelle, le tableau de Raphaël qui représente sainte Cécile. C'est ici une des chapelles sacrées de l'art. La sainte en extase se tient debout, la tète penchée, dans son ravissement. A ses pieds, gisent des instruments de musique brisés, luths, violons et flûtes. Elle tient des deux mains un petit orgue portatif. Ses bras détendus montrent qu'elle va le laisser tomber. Car elle écoute une musique bien plus merveilleuse que celle qu'elle pourrait tirer des instruments dont les débris l'environnent. Elle prête l'oreille à un chœur céleste d'anges qui tourne dans un nuage au-dessus de sa tête. De cette couronne de lumineux adolescents un reflet tombe sur elle et la baigne d'une lumière dorée. Devant la sublimité de ce chant séraphique, elle renonce à la musique terrestre pour se consacrer à la musique céleste. Sa vie se passera désormais

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à écouler les anges et à noter leurs chants pour la musique vocale. Impossible d'exprimer en paroles l'absorption et la béatitude qu'exprime la tête de la sainte. Je me trompe; Shelley a su la définir en disant : « Elle est calmée par la profondeur de sa passion ».

Après une telle envolée, Raphaël était prêt pour les plus hautes tâches. Il en a donné la preuve, dans la Madone Sixtinede Dresde.

Une femme inspirée a décrit ainsi ce tableau : «c Sur un fond de lumière éthérée la Vierg-e-Mère et l'Enfant divin s'élèvent à Dieu. Le rêve du ciel semble nager dans l'air et se reflète dans leur attitude. L'âme des mondes, consciente et g-rave, parle par ces yeux de flamme. Sans nimbe et sans auréole, l'éternelle beauté sourit en eux et proclame la souveraineté de la Vierge-Mère et de l'Enfant divin. Royalement et majestueusement, ils franchissent les cieux comme leur domaine de droit. Ce ciel est bien à eux. Ils sont loin de nous. Nous sentons la distance au rayon de leur regard ^ »

Cette Vierge, en eff'et, n'est pas une femme ordinaire et elle n'a pas encore été incarnée sur la terre. C'est en quelque sorte une image astrale de la Femme-Éternelle, en dehors de l'espace et du temps. Dans son extase infinie, elle offre au monde l'âme qu'elle a couvée dans son sein immaculé sous le rayon du Père et qui sera le Christ. Cet Enfant, qui n'est pas encore né selon la chair, dont le regard surchargé de pensées déborde dans le

1. La vie et V œuvre du Corrège, par Marguerite Albana. — > Introduction sur le génie de la Renaissance, pp. 68 et 69.

futur, a pleine conscience de sa mission. îl voit la destinée qu'il doit subir sur la terre et cette destinée est terrible, mais il sait aussi que le salut du monde en dépend. Les deux pans de rideau, qui encadrent le tableau, indiquent que le tout est une vision. Les deux personnages placés plus bas, à gauche et à droite de la Vierge, ne sont là que pour faire ressortir le caractère surnaturel de la scène. Sainte Barbe éblouie ne peut en supporter l'éclat et baisse modestement les yeux. Enveloppé d'une riche dalmatique, saint Sixte se courbe humblement et ose à peine lever les siens. Quant aux deux têtes radieuses d'anges accoudées au bas du tableau, elles ont l'air de dire : « Tl y a une éternité que nous contemplons ce mystère et que nous en vivons ; mais vous, ô hommes qui rampez dans l'abîme, que de siècles il vous faudra pour le comprendre ! »

Mais l'Eternel-Féminin a deux pôles. Il règne et il rayonne comme un soleil dans le monde des âmes et de l'Esprit pur ; il rôde et s'embusque comme un serpent dans le monde des corps et de la matière. Si, dans le premier, il propage en ondes lumineuses les arcanes divins, dans le second, il ne songe qu'à la propagation des espèces, au roulement des générations, qui ressemblent, dit Homère, aux feuilles innombrables chassées par le vent d'automne, au creux des vallées. Le premier illumine et enfante des âmes; le second flle et tresse la trame complexe de la vie.

Pour s'élever à la sphère du premier et à la cime de son génie, Raphaël avait fait un immense effort. Afin d'y parvenir, il s'était condamné à une vie presque ascétique. Il n'avait revu que rarement sa maîtresse. Il lui avait défendu de venir à son atelier, fréquenté des princes, des cardinaux et de ses nomhreux élèves, et l'avait reléguée dans une demeure cachée du Transtévère. Connaissant la puissance de son emprise, la Fornarina, en calculatrice habile, avait obéi docilement. Elle savait que les retours du peintre à ses lèvres ardentes et à ses seins puissants étaient d'autant plus fougueux que ses absences avaient été plus longues et sa chasteté plus rigoureuse. Tranquillement elle attendit. Quand la phase mystique du peintre fut arrivée à son terme, quand le besoin de réaction se fit,sentir chez l'artiste énervé de fatigue et à demi consumé par l'air vif et glacé des cimes, il se fit chez le Sanzio une révulsion redoutable. Il se jeta dans l'ivresse des sens avec un feu qu'il ne se connaissait pas et les bras de la brûlante Transtévérine se resserrèrent sur sa proie précieuse. On vit le maître disparaître des journées entières et des semaines de son atelier, abandonnant la surveillance de ses élèves et la direction de ses immenses travaux à Jules Romain. On se demanda même si le peintre des Sibylles n'allait pas devenir la victime de cette nouvelle Circé, incarnée dans une robuste fille du peuple. Les cardinaux amis de Ra*phaël s'inquiétèrent justement de ce cas, et, comme de bons pères de famille, songèrent à le marier. Le cardinal Bibbiena fît l'impossible pour lui faire épouser sa nièce. Par pruderie ou par

excès de discrétion, on a voulu nier toute cette histoire. Mais, quoique ailleurs il se trompe sur niaint détail, le témoignage circonstancié de Yasari semble irrécusable sur ce point. Laissons-le parler. « Le cardinal Bibbiena le tourmenta longtemps de 6e marier et Raphaël avait expressément refusé de faire la volonté du cardinal, mais avait traîné la chose en longueur en disant qu'il voulait attendre quatre ans. Le terme échu, le cardinal rappela la promesse à Raphaël qui ne s'y attendait pas. Et, se voyant par courtoisie obligé de tenir sa parole, il accepta d'épouser une nièce du cardinal; mais, comme ce lien le gênait au plus haut point {fit malis^ simocontento diquesto /ascio) il s'arrangea pour laisser passer des mois avant de consommer le mariage. Ainsi Raphaël put vaquer en attendant à ses amours secrètes et le fit à la fin de sa vie avec désordre si bien qu'il en résulta une fièvre. » (Vasari. Vie de Raphaël.)

Cependant, dans l'intervalle, Raphaël avait eu un nouveau sursaut de son génie, qui le tourmentait et le harcelait plus fortement encore que le bon cardinal. Son corps se consumait à la fois sous le feu des sens et sous la flamme de l'esprit. Il devinait sa fin prochaine. Du moins voulut-il exprimer la vérité suprême, qui lui apparaissait radieuse maintenant, au-dessus de sa vie éphémère. Cette vérité était celle des trois mondes superposés et concordants, par lesquels le Verbe divin se manifeste dans l'univers. Cette trinité cosmique est rendue d'une manière saisissante ; dans le tableau de la Transfiguration que le pape Léon X lui avait commandé et qu'on voit encore

aujourd'hui pieusement conservé sur un chevaJet dans une des chambres intimes du Vatican.

La toile, plus haute que large et qu'il faut regarder de bas en haut, se divise nettement en trois parties reliées par une pensée aussi vaste que profonde. Le lieu est le Mont Thabor, la scène celle racontée par saint Mathieu (XVII, 1-9). Commençons par la partie inférieure. — Au pied d'une colline rocailleuse, ressort en clair-obscur sur un fond noir une scène agitée. Plusieurs apôtres, du Christ discutent passionnément avec des gens du peuple. Au centre du groupe, une belle femme, un genou plié en terre, désigne, d'un geste impérieux, un possédé qui vient d'être miraculeusement guéri et lève vers le ciel sa tête effarée. Tous ces personnages plongés dans les ténèbres ne sont éclairés que par un reflet d'en haut, mais ils ne voient pas ce qui se passe au-dessus d'eux. Le possédé délivré seul le voit, car le fou guéri par Jésus est devenu voyant. — Ce qu'il voit est représenté par les deux parties supérieures du tableau. A i sommet de la colline, les apôtres préférés du Christ, Pierre, Baint Jean et son frère, dorment d'un profond sommeil. L'un d'eux se soulevant à demi dans son rêve, essaye de protéger ses yeux contre la lumière aveuglante qui les transperce tous les trois. — Cette lumière est celle du Christ transfiguré qui flotte au-dessus d'eux, soulevé par une nuée éblouissante, oii Moïse et le prophète Elie s'élèvent vers lui dans un geste d'adoration. La partie supérieure de ce tableau, qui était la plus difficile à exécuter, est aussi la moins réussie, mais l'ensemble est d'une beauté persuasive en qui brille la vérité spi-

rituelle la plus pure. L'édifice cosmique, lequel se reflète dans la diversité de la nature humaine, est merveilleusement représenté dans ce chef-d'œuvre. — La partie inférieure représente le monde naturel où s'agite l'humanité incarnée. Ses yeux obscurcis par les passions animales ne voient pas les mondes supérieurs. Seuls quelques visionnaires, chez qui l'enveloppe physique s'est à demi déchirée en ont quelques lueurs. — La partie moyenne, la collnie où dorment les trois apôtres illuminés, représente le monde des âmes pures, où les initiés peuvent s'élever d'avance par instants et qu'inonde alors la splendeur et la félicité céleste. — La partie supérieure, où plane le Christ avec ses deux prophètes, représente le monde divin, le seul où le Verbe se révèle face à face et sans intermédiaire. Jamais, dans aucune œuvre picturale, l'armature de la vérité occulte n'a été traduite d'une manière aussi lumineuse et aussi pathétique. Eclatante et dernière fusée de ce divin génie.

Raphaël avait peint sa Transfiguration en peu de semaines, avec une fougue inaccoutumée, qui indiquait la violence de l'inspiration et la crainte de ne pouvoir achever son œuvre. Quand elle lut terminée, il se crut guéri, tant fut grande sa joie, et ses élèves le crurent avec lui, tant le travail avait ranimé son physique ébranlé... Ace moment, Léon X qui faisait faire des fouilles au Forum alors appelé catnpo vaccino, parce que les vaches y paissaient, pria Raphaël de les surveiller. Il y consentit, mais après une seule journée passée sur ce terrain aux exhalaisons pernicieuses, la fièvre le reprit et le terrassa. Il comprit qu'il était perdu.

Rendons ici la parole à Vasari. « Raphaël, se sentant mourir, fit son testament. D'abord, en bon chrétienr, il renvoya sa maîtresse en lui laissant de quoi vivre honnêtement. Ensuite il divisa son avoir entre ses disciples, Jules Romain qu'il avait toujours beaucoup aimé et Francesco Fiorenlino dit il Fattore et un de ses parents, prêtre àUrbino. Il choisit comme sépulture une chapelle de Sainte-Marie Rotonda (le panthéon d' Agrippa) et voulut qu'on fît sur son tombeau une statue de la Vierge en marbre avec un tabernacle. Il institua comme exécuteur testamentaire Balthazar Pescia alors notaire du pape. Raphaël était né et mourut un vendredi saint à 37 ans (1483-1520). De son génie il embellit le monde; il est à croire qu'il en orna le ciel. »

En face de la dépouille du peintre, qui venait de prendre une sérénité marmoréenne, on plaça le* tableau de la Transfiguration. Princes et cardinaux, l'éhte de lasociété romaine, portèrent au mortillustre leur douloureux hommage. Le pape Léon X versa sur lui des larmes abondantes. Le cardinal Bembo composa pour son tombeau l'épitaphe suivante : « Celui-ci . est Raphaël. De son vivant, la grande mère des choses craignit d'être vaincue. A sa mort, elle eut peur de mourir S » Il y a sans doute de l'hyperbole dans cet éloge, mais il n'est point banal. Il prouve à quel point, par grande exception à la règle générale, le Sanzio fut compris de son temps. D'ailleurs cet hommage sincère renferme une vérité profonde. Avec sa belle âme, Raphaël

1. ILtE. HIC. EST. RAPHAËL. TIMOIT. QUO. SOSPI TE. VINCI. RElîDM MAG.XA. PARENS. ET. MORIENTE, MOHI.

21 i LES PROPHÈTES DE LA RENAISSANCE

apporta au monde une quintessence cristalline de rELernel-Féminiu. L'âme du monde dut pleurer de voir se briser son plus beau miroir. Lorsque, à la lueur des torches funèbres, le cercueil du Sanzio descendit sous la dalle d'une chapelle du Panthéon, à cette heure où la nuit, qui égalise toute chose, coupoles et montagnes, palais el tombeaux, se rua Burles sept collines, alors, du Quirinal au Janicule et du Palatin au Vatican, les âmes vibrantes sentirent à un frisson insolite que l'Archange de la Beauté venait de quitter la Ville Eternelle,

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