L'ADOLESCENCE. L'INSPIRATION PAÏENNE. LE DAVID
De même que Raphaël, Michel-Ange se forma à Florence pour s'achever à Rome. Comme son rival, il ne prit à l'un et à l'autre que ce qui était conforme à sa propre nature. Mais ces deux villes sont des moules admirables et des excitants merveilleux
pour tout être qui pense et qui veut créer dans l'ordre esthétique comme dans Tordre intellectuel. Car si Tune enseigne sa grâce et sa beauté à ses hôtes, Tautre leur imprime à jamais son sceau de grandeur et d'universalité.
Michel-Ange descendait d'une famille patricienne fixée à Florence dès le xni° siècle sous le nom de Buonarroti ^ Son meilleur biographe, Condivi, qui tenait cette opinion de l'artiste en personne, affirme qu'il descendait des comtes de Canossa, famille illustrée par la comtesse Mathilde, la célèbre amie du pape Grégoire VII. On a fortement contesté cette généalogie qui n'est pas rigoureusement prouvée. Il est à remarquer cependant que les contemporains de Buonarroti y croyaient et que, dans les archives de sa famille, on conserve une lettre d'Alexandre, comte de Canossa, adressée à Michel-Ange et le traitant de parent. Ce qui ne souffre aucun doute c'est qu'il était d^une race aristocratique. Cela se voit d'ailleurs à sa nature à la fois énergique et raffinée. Dès le xiii* siècle, ses aïeux avaient passé du parti Gibelin au parti Guelfe, quand les Guelfes l'emportèrent à Florence sur les Gibelins. Dans leurs armes, les Buonarroti remplacèrent alors le chien dargent tenant un os sur champ de gueule par un chien d'or sur champ d'azur. Le chien tenant un os signifie la ténacité et Tobstination. Elle devait s'exercer, en effet, chez l'illustre descendant, sur le champ azuré de l'idéal,
1. Si les contemporains et la postérité ont toujours désigné Michel-Ange et Raphaël par leurs prénoms, c'est sans doute parce que Je premier répond par son caractère à V Archange de la Force et le second à V Archange de la Beauté.
tandis qu'elle avait travaillé chez ses aïeux sur le champ rougi du sang des guerres civiles. En signe de leur combativité indomptable, les Buonarroti avaient mis au cimier de leurs armes deux cornes de taureau, Tune d'or, l'autre d'argent. Ces couleurs signifient en langue héraldique la sagesse et la probité, deux vertus austères qui se retrouvent chez Tarriëre-petit-fils, lequel aurait pu dire comme Alfred de Vigny de ses aïeux :
Et s'ils sont immortels, ils descendront de moi.
Michel-Ange vint au monde sur un âpre sommet de l'Apennin, non loin d'Arezzo, à Gaprese, où son père exerçait le ministère de podestat ou déjuge K Il fut mis en nourrice à Setignano, près de Florence, chez la femme d'un tailleur de pierres, ce qui lui fit dire plus tard à Vasari : « Mon cher Georges, si j'ai quelque chose de bon dans l'esprit, je le dois à la légèreté de l'air de votre pays d'Arezzo, do même que je dois au lait que j'ai sucé les maillets et les ciseaux dont je me suis servi pour sculpter les figures.» Comme beaucoup d'artistes du temps jadis, Michel-Ange fut battu par son père pour ne rien vouloir apprendre à l'école et barbouiller les murs de bonshommes tracés au charbon. A force d'obstination, il obtint qu'on le mît en apprentissage chez le célèbre peintre florentin Domenico Ghirlandaïo. Ses progrès furent si rapides que bientôt le maître déclara qu'il n'avait plus rien à
1. On sait qn'au moyen âge et encore au temps de la Renaisgance, les villes libres d'Italie choisissaient leurs juges dans des villes étrangères, comme une garantie d'impartialité.
apprendre à ce petit génie. Et voici qu'à treize ans Buonarroli, ayant déjà pénétré tous les secrets de l'art du dessin (ce qui lui permit plus tard d'exceller dans deux arts à la fois) se dégoûta subitement de la peinture. La collection de statues grecques, rassemblées par Laurent le Magnifique dans le jardin de Saint-Marc, excita la nature iiilime et le véritable génie de Michel-Ange, qui était d'un sculpteur plus encore que d'un peintre. Le païen endormi, qui sommeillait en lui, comme la lave au fond d'un volcan, se réveilla subitement à cette vue éblouissante, et une fusée ardente jaillit de ce cerveau de treize ans. Dans la cour du jardin, oii travaillaient des sculpteurs, il trouva le masque antique d'un Faune à la bouche cassée. Ce visage de vieux Satyre, qui a l'air de se moquer de lui et de le défier, l'attire et le fascine. Lui, qui n'a jamais touché ni maillet ni ciseau, il veut le reproduire. Il trouve un morceau de marbre parmi les déchets, emprunte les instruments nécessaires aux ouvriers du jardin, et le voilà martelant et fouillant furieu-i sèment le marbre avec la dextérité d'un vieux tailleur de pierre. Laurent le Magnifique, flânant par là le lendemain, voit le petit sculpteur à l'œuvre, et, ravi de ce talent spontané qui promet du génie, court chez le père Buonarroti en réclamant l'enfant qu'il veut éduquer chez lui, comme un fils adoptif. Le père commença par refuser, mais finit par céder aux instances du duc. C'est ainsi que le jeune Michel-Ange, âgé de treize ans, fut installé au palais ducal, reçut tout de suite une place d'honneur dans la maison et à la table du plus intelligent des Médicis et grandit familièrement parmi les pre-
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miers humanisles d'alors, entouré de l'élite des penseurs et des artistes de son temps.
Il y a bien autre chose que le hasard aveugle et qu'une coïncidence fortuite dans cet épisode si connu. Il y a comme la main de la Providence dans le tissu complexe des destinées. Il y a tout un passé enseveli qui surgit comme un éclair dans l'âme de l'enfant, à l'aspect des débris encore souriants, des Olympiens qui peuplent ce jardin, tout près du couvent où médite l'austère et fanatique Savonarole. La tête du vieux Faune, que le petit Michel-Ange reproduit frénétiquement d'un ciseau fiévreux, le fait rire et pleurer à la fois. Il rit de joie à l'aspect des Dieux antiques et il pleure de ne pouvoir les recréer. Comme le Satyre de Victor Hugo, il voudrait escalader l'Olympe, regarder en face les Immortels et les braver en se haussant à leur taille. L'étincelle prométhéenne a jailli de ce gamin de treize ans. Gloire au prince, qui, en le recueillant, en a fait un flambeau capable d'éclairer le monde à nouveau !
La jeunesse de Michel-Ange fut dominée par le génie plastique de la Grèce qu'il avait contemplé dans les statues du jardin de Saint-Marc. Son génie fut couvé par l'atmosphère platonicienne que le jeune sculpteur respira auprès des hôtes habituels de son protecteur Laurent le Magnifique, les humanistes MarsileFicin, Benivieni, AngePoHtien. Sous ces influences heureuses, sa nature indépendante et fière se développa librement. Ses riches facultés ne se déployèrent que successivement et tour à tour. Ses premières sculptures trahissent un tempérament païen d'une tendance erotique et d'un
naturalisme assez cru, qui contrastent avec ses créations postérieures. Les sujets déjà l'indiquent: Bacchus ivre, l'Amour endormi, la lutte des Centaures et des Lapithes, Déjanire ravie par les Centaures. Ici se déchaîne Tamour sensuel sans aucune idéalité. Ce goût lascif fut tôt vaincu par les parties supérieures de Tâme michelangesque éprise du sublime et des idées pures. Néanmoins il en resta toujours quelque chose. Témoin sa très voluptueuse Léda, dont la tête se pâme sur celle du cygne qui se presse contre elle, tableau acheté par François P'" et qu'un duc d'Orléans fît brûler par pruderie. La réaction contre ce côté de sa nature causa sans doute en partie l'ascétisme morose de son âge mûr, les remords excessifs du vieillard et le noir pessimisme de ses sonnets. Mais, dans sa jeunesse, il jouissait trop de sa facilité et de sa force, de la joie de la lutte et du plaisir de surpasser tous ses rivaux, pour s'abandonner à la mélancolie. Les prédications de Savonarole éveillèrent à la fois son patriotisme et son sentiment religieux. Sa destinée tragique et son martyre le frappèrent d'horreur. Mais ces impressions terribles ne devaient se traduire que plus tard dans son art. Le prophète n'avait pas encore pris conscience de lui-même et les Dieux païens régnèrent pour un temps sur le jeune Titan de la sculpture. 11 avait vingt-sept ans lorsque la seigneurie de Florence le pria d'utiliser à son gré un énorme bloc de marbre de Carrare dont on avait voulu fabriquer un saint pour la cathédrale. On l'avait trouvé trop mince par un bout et personne ne savait qu'en faire. Buonarroti le regarda, le jaugea de l'œil et en fit
son célèbre David. Du bloc informe, le maître sculpteur tira le génie de l'Individualité libre. Quelle élégance dans ce vigoureux adolescent prêt au combat ! C'est la force au repos comme dans les chefs-d'œuvre de l'antiquité, mais une force plus aiguë qui guette l'instant de l'attaque. De quel calme, de quel sûr coup d'œil, il mesure l'ennemi. De quel geste rapide il lancera la pierre mortelle au front du géant, au moment précis oii sa volonté déclanchera son bras. C'est sa propre jeunesse et l'âme fière de sa patrie que Michel-Ange a incrustées dans ce marbre. On l'admire aujourd'hui à l'Académie des Beaux-Arts de Florence dans un pavillon construit pour lui. Là, on s'aperçoit que c'est un colosse, car il atteint presque de la tête le toit vitré de la salle. Il n'était vraiment dans son cadre qu'à la porte du palais municipal, en face de la Loggia dei Lanzi. Là le jeune David dressait son corps nu et blanc au seuil de la noire forteresse crénelée, dont la fine tour domine au loin la campagne, là il s'affirmait comme le svelte génie de la Liberté veillant sur la cité des fleurs.