DE LA CHAPELLE SIXTINE — L'INSPIRATION JÉHOVIQUE
Florence et Laurent le Magnifique avaient fait éclore le génie de Michel-Ange ; Rome et le pape Jules II l'épanouirent. La seconde période de sa vie,
de trente à cinquante ans (1504-1524) est celle de sa maîtrise et de ses plus hauts chefs-d'œuvre. On y voit grandir simultanément sa volonté titanesqueet son esprit jéhovique, pareils à deux géants, sortis, l'un, des carrières du Pélion ou de FOssa, l'autre, du désert de sable et de feu, où Moïse promena pendant quarante ans son peuple sous les foudres de son Javèh. Ces deux âmes si diverses vont maintenant se fondre en une seule et travailler à la Renaissance gréco-latine, à la grandeur de la Rome judéochrétienne à travers l'artiste florentin qui taille ses statues et brosse ses fresques à l'ombre du Vatican. Mais, pour nous rendre compte de l'origine et de la portée de ces étonnantes créations, qui nous valurent une évocation grandiose de l'Ancien Testament et une nouvelle esthétique, il faut donner un coup d'œil au pontife remarquable qui fut son collaborateur, j'allais dire l'imprésario des gigantesques tentatives de ce fils de Vulcain devenu l'apôtre de Jéhova.
Le seigneur cardinal de la Rovëre, qui prit le nom de Jules II comme pape en succédant au monstrueux Alexandre Borgia, fut le plus fier et le plus héroïque des pontifes romains. Vieillard irascible et violent, mais plein de force et de fougue, ce pape belliqueux revêtit la cuirasse comme un condottiere et prit part aux batailles de ses troupes, casque en tête et glaive au poing. Il était patriote à sa manière, car il rêva de chasser du sol italien les armées françaises, espagnoles et allemandes qui s'y disputaient l'empire et d'unifier sous la tiare pontificale les peuples libérés de l'Italie, devenue depuis mille ans la proie des barbares. Il ne réus-
sit pas dans ce dessein chimérique, qui confondait le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, mais il en réalisa un autre, plus lîeau et plus fécond, profiter de la renaissance des arts pour doter Rome de monuments et de chefs-d'œuvre dignes de la tradition romaine et de la grandeur de l'Eglise. Dans ce but, il s'entoura des meilleurs artistes de son temps, dont trois étoiles, Bramante, Raphaël et Michel-Ange. Bramante fut chargé de reconstruire l'église de Saint-Pierre, Raphaël de peindre les stances du Vatican, et Michel-Ange (après l'entreprise du tombeau de Jules II qui échoua) de peindre le plafond de la chapelle Sixtine.
La rencontre du pape Jules II et de Michel-Ange, dans une salle du Vatican, fut sans doute une heure frappante. Dans camaigre sculpteur florentin, vêtu de noir comme un patricien, aux larges épaules, aux traits rigides, dans cette face de bronze ridée avant l'âge, dans ces yeux tristes d'une indomptable fixité, Jules II dut reconnaître un maître forgeron pour ses immenses projets* . De son côté, Michel- Ange en regardant le Saint-Père tel que l'a peint Raphaël', les mains posées sur les bras du trône pontifical comme des pattes de lion, couvert d'un manteau de pourpre bordé d'hermine, tiare au front, avec sa tête grave légèrement penchée et ses yeux ■ soucieux, chargés de foudre, comme les canons du fort Saint-Ange, dut reconnaître une âme égale à la sienne par l'énergie du vouloir, par le sens du grandiose et le goût du sublime. Ils se mesurèrent
1 . Portrait de Michel-Ange par Marcello Vcnusti, au Capitole de Rome.