‹ Les prophètes de la renaissance ... Dante, Léonard de Vinci, Raphaël, Michel-Ange, Le CorrègeChapitre 28 sur 47 · Portrait de Jules II par Raphaël aux UfiQzi de Florence · texte numérisé non relu

Portrait de Jules II par Raphaël aux UfiQzi de Florence

et se jugèrent Peut-être même ces deux volontés se defaerent-elles en silence, dans cette première entrevue, comme elles devaient souvent le faire en actes et en paroles. Car ces deux hommes altiers et invaincus étaient faits pour se comprendre et se heurter sans cesse. Au premier moment, ils ne surent presque rien se dire. L'artiste ne savait pas natter, et le pontife, qui avait déjà confié à Bramante et à Raphaël les besognes les plus urgentes ne savait pas encore ce qu'il pourrait tirer de ce' jeune Titan que lui envoyait la destinée.

Il chercha longtemps ; enfin il crut avoir trouvé. Gomme les Pharaons, comme l'empereur Hadrien, Jules II voulut faire construire d'avance son tomheau. Ce monument gigantesque devait résumer la pensée de son règne et être placé dans l'église de Saint^Pierre. Pour lui donner le plus grand faste possible, le pape se proposait de n'épargner ni For m le marbre ni le bronze, ni les ouvriers néces: saires. Jules lï glorifiait ainsi à la fois son propre règne et le triomphe du Saint-Siège sur le Znde Il chargea son nouveau favori d'être le maître dessinateur, sculpteur et architecte de ce monument

Michel-Ange adopta cette idée avec enthousiasme mais aussitôt lui imprima son cachet. Avec son éducation platonicienne et son génie cosmique, Michel- Ange transforma l'apothéose de la papauté en une représentation des forces divines qui vivifient l'hu manite et y établissent la hiérarchie des âmes par la" poussée toute-puissante des esprits et des volontés Le tombeau devait être une sorte de pyramide à

ts

trois étages. La base du monument aurait 18 coudées en longueur et 12 en largeur, de manière à former un rectangle d'un carré et demi. Dans son pourtour à quatre faces, se creusaient des niches abritant les apôtres et les martyrs de la chrétienté. Entre eux. surgissant de piédestaux et les dominant, s'élevaient des figures représentant les arts libéraux. La seconde assise, plus étroite, devait porter, aux quatre angles de sa corniche, quatre statues représentant la Force, le Courage, la Sagesse et la Méditation. (Cette dernièrefigurée par Moïse.) Enfin, au troisième étage, formant le sommet du mausolée, deux anges soutenaient un sarcophage de porphyre ; l'un, la tête baissée, pleurantle mort ; l'autre, le front haut, souriant à son entrée dans la vie immortelle. L'ensemble du monument comportait une quarantaine de statues, sans compter les bronzes et les bas-reliefs relatant la vie de Jules IJ '. — Conception lumineuse, d'une plasticité et d'une ordonnance grandiose, par laquelle le spectateur devait s'élever avec les lutteurs de l'humanité aux puissances qui régissent le monde et reporter l'âme à sa source divine par l'image même de la mort. Car le cercueil, porté par les deux anges, y devenait l'autel où brûle la flamme de l'immortalité.

Quand Michel-Ange montra l'esquisse du monument au pape, Jules II en fut transporté de joie. Peut-être n'en saisit-il pas tout le sens, mais il fut ravi de sa beauté et de sa grandeur, y voyant surtout sa propre glorification. Il ouvrit aussitôt à l'archi-

4. Cette description est un rést;mé de celle donqée par Condivi dans sa Vie de Michel-Ange, description évidemment dictée parle maître à son biographe attitré.

tecte-sculpteur un crédit illiptiité pour y travailler. Celui-ci partit immédiatement pour Carrare afin de choisir lui-même les blocs nécessaires à son œuvre 4p géant- Alors commença ce que Condivi appelle la Tragédie de la sépulture, épreuve et martyre de dix ans. Il s'agissait non seulement de choisir les pierres pour ses quarante statues, mais encore de les faire parvenir par rper à Rome. Voilà donc Michel-Ange devenu entrepreneur pour l'exploitation d'une carrière et chef de batellerie, traitant avec les tailleurs de pierre, les voituriers et les marins pour se procurer son matériel. Tout entier à la grandeur de son idée, il se jeta avec une énergie sans frcio dans çelaheur énervant. De Viareggio au golfe de la Spezzia, la chaîne de rApenpiq frjse de près la JVléditerranée, ne laissant qu'une bande étroite de terre eritre elle et la mer Tyrénienne. A Carrare, la montagne atteint le rivage de ses caps avancés et la carrière de marbre s'ouvre comme un vallon de neige en face du flot bleu. Dans cette magnifique solitude, entre les flancs immaculés de la carrière et la ligne de saphir de la mer Tyrrhéniennp, oiiles couchers de soleil sont des fournaises pourprées et cramoisies, l'artiste se livrait sans mesure à son rêyp marmoréen de Titan. « Un jour, 4it Condivi, contemplant une montagne qui dominait le rivage, il lui vint l'envie de la sculpter en un colosse qui de loin apparaîtrait aux navigateurs. Ce qui le séduisait c'était la facilité qu'offrait la pierre pour en tirer la ligure voulue et ce qui le tentait plus encore c'était le désir de lutter avec les sculpteurs de l'antiquité, qui peut-être par ennui ou par quelque autre raison avaient ébauché cette figure. »

Et le confident du maître ajoute : « Il l'eût fait si on le lui eût permis et ne se consola jamais de n'avoir pu exécuter son projet. » Quelle figure d'Adamastor calmant la tempête ou de Promélhée défiant Jupiter, Michel- Ange aurait-il taillée dans ce récif sortant des flots ? Les Grecs avaient eu de pareilles idées et de plus audacieuses encore. Plutarque raconte qu'un artiste proposa à Alexandre le Grand de sculpter le mont Athos qui s'avance dans la mer Egée en un colosse assis, qui eût été l'image du roi macédonien. Ce colosse aurait tenu, dans une main, une ville, et de l'autre, aurait versé un fleuve dans la mer.

Ce désir de sculpter les montagnes est vraiment l'instinct titanique dans l'homme, jaloux de s'égaler aux puissances qui ont pétri le globe et sculpté la forme de la terre. La fantaisie colossale, qui hanta Michel-Ange dans la blanche marine de Carrare, prouve à quel point ce désir était puissant chez lui.

Le tombeau de Jules II devait rester lui aussi un rêve. Lorsqu'à grand peine et avec d'énormes dépenses les blocs de marbre eurent été amenés par mer et par le Tibre sur la place Saint- Pierre, Jules II changea subitement d'idée. Bramante, ami de Raphaël et ennemi de Michel-Ange, avait persuadé à Jules II que faire son tombeau de son vivant lui porterait malheur et qu'il valait mieux consacrer les sommes formidables qu'exigerait ce mausolée à la reconstruction de l'église Saint-Pierre dont Bramante était lui-même l'architecte. L'artiste se vit non seulement frustré de son plus beau rêve, mais fortement endetté par

les frais de transport. Jules II, aussi capricieux qu'impatient, refusa de le dédommager immédiatement. Rebuté par deux fois à la porte du Saint- Père par ses estaffiers, Michel-Ange, blessé au vif par cet affront, quitta Rome en l'espace de vingtquatre heures et se réfugia à Florence, après avoir fait dire au pape que si désormais il avait besoin de son sculpteur il vienne le trouver chez lui. Bramante, resté seul maître à la cour papale, fit piller les blocs de marbre disséminés sur la place Saint- Pierre par la populace de Rome. Quant au fameux tombeau de Jules II, ïi ne fut pas construit.

Ainsi s'écroula le colossal projet de Michel-Ange et du pape. Le labeur acharné qu'y prodigua l'artiste se solda pour lui en une immense déception, en un héritage de tracas financiers et d'ennuis interminables qui le tenaillèrent pendant des années. Heureusement pour nous, de ce travail de Titan il nous reste trois épaves, qui valent peut-être tout le monument. Ce sont le Moïse de Saint-Pierre-aux- Liens, à Rome, et les Deux Esclaves du Louvre. Par un hasard singulier, qui pourrait bien être un incognito de la Providence, dans ces restes précieux se révèle à nous le génie prodigieux du sculpteur, avec les deux pôles de son âme et toute la nouveauté de son art.

Entrez à l'église San-Pietro in Vincoli, pour voir le tombeau de Jules II et le chef-d'œuvre de son sculpteur ^ Dans une chapelle latérale, trône le

1. D'après une convention entre Michel-Ange et le duc d'Urbino, héritier de Jules II, le sculpteur exécuta scwx Moïse pour le tombeau du pape.

prophète hébreu, conducteur du peuple d'Israël et manieur de foudre. Un rayon blafard tombé d'un vitrail éclaire sa fauve figure. Est-ce bien une statue de marbre? On dirait un être surhumain, assis là. Il est trois fois plus grand que naliire. De sa main gauche, il tient la table des dix commandements ; de sa droite, il tord sa barbe puissante qui roule comme un fleuve sur ses genoux. Quelle tempête contenue dans cette immobilité et quelle concentration de volonté dans ce repos ! Ah ! celuilà, n'a pas besoin d'une épée pour commander aux foules. L'expression de son rude visage a quelque chose d'à la fois bestial et divin, car des ordres irrésistibles sortent de ses yeuX de bouc. Les cornes de son front sont un reste des flammes du Sinaï et l'éclair qui jaillit de sa maigre face de dompteur est un rayon de Javèh. Tremblez ! car, s'il se dresse, son front enfoncera la voûte, et s'il élève la voix, le tonnerre de sa parole fera crouler les murs de l'église. Ce Moïse est l'incarnation delà Loi. Il représente et personnifie en quelque sorte la puissance divine qui crée tous les êtres, mais qui sait aussi les détruire. C'est l'esprit pur qui tour à tour modèle et pulvérise la matière.

Passons maintenant à l'autre extrême de la création, à sa manifestation humaine et individuelle. Regardons les Esclaves du Louvre, au musée de la Renaissance. Ce sont peut-être les deux flgures les plus émouvantes sorties du cerveaU visionnaire de Buonarroti et ciselées par sa main nerveuse dans le marbre. Effluves pétrifiés de ses souffrances intimes, de ses tortures innommées. L'Esclave mourant n'est pas couché ; il meurt debout. Créature

idéale, mais palpitante de vie et de douleur. C'est un superbe éphèbe, au corps délicat, avec une tête rêveuse de poète. Il sait qu'il va mourir. Une dernière fois il se dresse de toute son espérance brisée pour protester contre l'injuste destin. D'un geste suprême, il enveloppe sa tête renversée de son bras, et, dans cette convulsion, il exhale son dernier soupir avec son âme encore inexprimée. Ah! cette statue... elle réalise un miracle... la beauté sublime dans la douleur. Beauté caressante comme une mélodie et déchirante comme un cri. En elle on peut mesurer toute la nouveauté de la sculpture de Michel- Ange et sa difiérence d'avec la sculpture antique. C'est le génie de la douleur qui parle ici à travers la pierre avec une puissance jusqu'alors inconnue. Dans le Laocoori etmême dans la Niobé il n'y a que de la douleur physique. Ici il y a surtout de la douleur morale, et cette douleur est infinie comme la pensée.

h' Esclave brisant ses chaînes est inachevé. Son corps d'Hercule, ses muscles gonflés, sa face vague et intrépide sortent à peitie de leur gaine de pierre, et pourtant on entend le fracas des chaînes qui se rompent, et l'on pressent la formidable revanche de tant de maux soufferts, de tant d'humiliations subies.

Si le monument de Jules II avait été construit selon le plan primitif de Michel-Ange, ses deux esclaves auraient été placés aux deux coins, en bas du mausolée. Condivi prétend qu'ils auraient symbolisé la victoire du pontife sur ses ennemis. C'est ainsi probablement que le sculpteur en expliquait le sens au pape. Mais, pour un œil perspicace.

l'agonie du Souffrant et le geste du Lutteur auraient suffi pour ébranler l'édifice de bas en haut.

Réunissons maintenant les trois épaves de ce tombeau idéal et plaçons les deux Esclaves en regard du Moïse, et nous verrons en face l'un de l'autre les deux pôles opposés de la nature michelangesque, qui sont aussi les deux pôles corrélatifs de l'Eternel-Masculin, son côté divin et son côté humain. D'un côté la loi absolue, la volonté éternelle, inviolable de FEsprit universel. De l'autre, l'individualité libre, avec sa souffrance infinie, sa volonté indomptable et son désir inextinguible.

Quelle vue perçante et prophétique dans cette opposition ! Caria conciliation deces deux extrêmes, par la hiérarchie des forces psychiques et cosmiques, n'est-ce pas tout le problème de l'avenir?

Revenons à Jules II. Malgré ses tergiversations et ses impatiences, ce pape impétueux et turbulent devait fournir à Michel-Ange une plus heureuse occasion de manifester son génie à la fois jéhovique et titanesque. Mais que d'aventures encore pour faire sonner l'heure de l'accomplissement.

On sait la suite de la brouille du pontife et de l'artiste. Ces épisodes sont trop connus pour être relatés en détail. Contentons-nous d'en rappeler l'essentiel. Le pape envoie bref sur bref à la Seigneurie de Florence pour qu'on lui rende son sculpteur. La république florentine respecte le plus grand de ses citoyens, mais ne veut pas non plus se brouiller avec le pape, d'autant plus qu'il est

pour le moment le plus puissant et le plus belliqueux souverain d'Italie. Elle supplie donc Michel- Ange de retourner à Rome. L'artiste s'en soucie si peu qu'il songe à partir pour Constantinople, où le sultan l'invite à construire le pont qui doit ioindre Stamboul à Péra. Sur ces entrefaites, le pape à la tête de son armée s'empare de Bologne, en chasse les Bentivoglio et menace de marcher sur Florence. La république ordonne à Michel-Ange d'apaiser la colère du pontife et de se rendre auprès de lui comme ambassadeur. Il fallut céder. Le sculpteur se rend à Bolop:ne et se présente au pape attablé au palais des Seize avec plusieurs évêques. Jules II commence par l'accabler de reproches, mais un évêque ayant mal parlé de l'artiste, le pape lui crie : « Tu lui dis des grossièretés que Nous ne lui avons pas dites, l'ignorant c'est toi ! » Et il fait chasser l'évêque par ses serviteurs. Sa colère ainsi déchargée, Jules II se réconcilie avec Buonarroti. Mais il fallut subir son nouveau caprice et fondre la statue colossale du pape vainqueur de Bologne, statue en bronze qui devait être placée devant l'église de San-Petronio. Michel- Ange ayant demandé s'il devait mettre un livre dans la main du Saint-Père, celui-ci réplique : « Quoi, un livre? Suis-je un lettré? Une épée ! une épée ! » L'histoire de cette statue est une autre tragi-comédie, plus singulière encore que celle du mausolée. Michel-Ange ne connaissait pas l'art de la fonderie. Il dut l'apprendre avec des ooivriers venus de Florence. Au bout de six mois, on tente l'entreprise hasafdeuse, mais la fonte a raté. Il ne sort du moule qu'une moitié de Jules II, et le tout

est à recommencer. Enfin, après six mois de labeur, de sueur et de fournaise, le pape armé de son glaive sort de sa carapace de terre glaise et la statue est dressée sur la grande place de Bologne. Si formidable qu'elle fut, elle n'y resta pas longtemps. Peu après, les Bentivoglio reprennent Bologne, en chassent l'armée pontificale. L'orgueilleuse statue fut jetée à terre, mise en pièces par la populace et ses morceaux vendus au duc d'Esté, qui en fit un canon. Quel tableau des mœurs du temps que cet épisode et quel symbole éloquent des dangers attachés au pouvoir du Saint-Siège que ce bronze d'un pape vainqueur qui se change en canon, prêt à lancer des boulets sur l'héritage de saint Pierre ! Cependant le fougueux Jules II ne devait pas se contenter de foudroyer ses ennemis et d'être foudroyé par eux. Il devait créer aussi et créer en beauté à travers son sculpteur transformé en peintre. Malheureux en politique, il fut heureux en art, parce qu'il voyait grand et sentait noblement. De retour à Romej Jules II retomba sous l'influence de son architecte Bramante. Celui-ci, voulant perdre Michel-Ange, conseilla au pape de lui faire peindre le plafond de la Sixtine. Bramante comptait sur un fiasco complet du sculpteur qui ruinerait à jamais son crédit à la cour pontificale. Mais cette intrigue, ourdie par l'envie^ devait tourner à la plus grande gloire de Michel-Ange. Buonarroti, qui dédaignait la peinture et ne savait rien de l'art de la fresque, résista longtemps à la volonté papale, mais, piqué au jeu par le défi sournois d'un rival, il finit par consentir. A force d'y penser, son imagination avait conçu une cosmogonie. Ce

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lecteur assidu de la Bible et surtout de l'Ancien Testament avait vu la genèse de Moïse, la création du monde et l'enfantement douloureux de l'humanité se projeter sous cette voûte et sur ce plafond. Bramante croyait perdre son compatriote auprès du pape en le faisant travailler dans un art qu'il ignorait et l'écraser avec Raphaël. Eh bien, lui, Buonarroti se ferait peintre et il surpasserait le pauvre Sanzio, comme le Sinaï chargé de tonnerres surpasse les collines de la Judée. C'est ainsi que le cœur titanesque de Michel-Ange, captif au Vatican, rebondit pour son grand-œuvre. C'est ainsi que l'esclave devint le maître.

Il se mit au travail. Il fit venir les plus habiles maîtres de Florence pour ap|)rendre à peihdre la fresque. Tout de suite ceux-ci se crurent ses égaux et même ses supérieurs. Au bout de trois mois, quand il eut compris le dur métier de préparer le ciment et de peindre sur la chaiix humide, il paya ses collaborateurs et les renvoya furiôUx. Désormais il voulut être seul ; seul à broyer ses couleurs, seul à étendre la pâte sur le mur, seul à peindre l'énorme plafond et sa voûte. Il s'installa dans la chapelle comme dans sa maison, s'en fit [donner la clef par le pape et ne permit à personne d'y entrer. Il travaillait tout le jour. Il peignait debout sur le haut échafaudage ou couché dans un lit pendu à la voûte, la tête renversée. La nuit, il esquissait, lisait ou méditait. Quelquefois, le front armé d'un casque de carton, armé d'une lanterne, nouveau Cyclope, il regrimpait sur les planches pour s'entretenir avec les effravants fantômes ébauchés sur là

muraille. Il vécut ainsi pendant cinq ans, presque sans bouger, hors du temps, dans l'Eternel, avec son grand rêve, sans autre lecture que la Bible et les sermons de Savonarole. La sombre chapelle Sixtine fut pour lui l'antre du Carmel. Dans le sien, Elie se prépara à foudroyer les prêtres de Baal en s'imprégnant du feu de la méditation. Dans son repaire, Michel-Ange évoqua pour les siècles la cosmogonie de Moïse.

Il est nécessaire de rappeler l'ordonnance des fresques de la Sixtine, pour éclaircir le sens religieux et philosophique donné par le maître à cette vaste composition. Le plafond de la chapelle représente la création du monde par Jéhova en un grand quadrilatère à neuf compartiments et à douze tableaux. Ce plafond rectangulaire est supporté par une voûte percée de douze fenêtres en son pourtour à quatre côtés. Dans les pendentifs, entre les lunettes, sont assis les prophètes, dont chacun a pour vis-à-vis une Sibylle. De la base des pendentifs, sortent, com.oie d'un socle, des pilastres portant une balustrade. Entre ces colonnes et sur le balcon qu'elles supportent, sont groupés, dans les attitudes les plus variées, de fiers adolescents d'une force herculéenne. Ce sont des êtres puissants d'un monde inconnu, à la fois cariatides, lutteurs et voyants. Entre ciel et terre, dans l'espace qui sépare les lunettes du plafond, une série de peintures représente l'humanité jusqu'à la naissance du Christ.

Nous retrouvons donc ici, sous une forme différente et dans une conception autrement vaste, les

trois mondes superposés que nous avons aperçus déjà dans la Transfiguration de Raphaël : le monde spirituel (ou divin), le monde astral (ou des âmes), le monde corporel (ou terrestrement humain). Notons bien la différence de l'atmosphère, du mouvement et du rythme, qui dominent dans chacune de ces trois régions. — Au plafond, dans le monde divin et supérieur, régnent la force, le calme et la majesté que le Créateur apporte dans sa création. Là Jéhova est le maître souverain. Il traverse tout de sa lumière sublime, aveuglante et créatrice. — Tout autre est le monde de l'Ame, où les Prophètes et les Sibylles trônent sur leurs sièges et leurs trépieds, en un temple aérien. L'ouragan de FEsprit passe sur eux. Double courant, qui s'entrechoque en un tourbillon terrible, le souffle d'en haut et la tourmente des passions humaines les agitent. La tempête soulève leurs bras, retourne leurs têtes et les échevèle. Ils ne voient pas directement le drame sublime du plafond, mais ils le pressentent. Ils en saisissent des bribes, ils entendent des voix. — Les Sibylles sont de robustes et redoutables femmes, quelques-unes jeunes, la plupart âgées. La vieille Persica au nez pointu ; bossue à force de lire, est penchée sur un grimoire d'évocation... La belle Erythréa rallume le feu de sa lampe qui vient de s'éteindre. La superbe Delphica est pleine comme une Pythonisse du souffle d'un dieu. Le vent de l'Esprit gonfle ses narines et ses mamelles ; elle prophétise d'un œil flamboyant. — Les Adolescents herculéens qui s'agitent et circulent autour des Prophètes représentent les Puissances cosmiques qui agissent sur l'humanité, qui tour à tour

l'inspirent, l'excitent ou la flagellent. Ce sont les Elohim de la Bible. Les Prophètes ne les voient pas, poais ils les entendent, ils parlent avec eux. Daniel écrit fièrement sous leur dictée, haïe majestueux, le coude et la main sur un livre fermé, éooute. Derrière lui, un Elohim lui montre quelque chose et a Fair de lui dire : « Ne le vois-tu pas ? » Ezéchiel, profil âpre et impérieux, la tête serrée dans un turban, parle à un roi disraël en criant : « Justice ! Justice ! » Par contre, Jérémie désespéré laisse tomber en avant sa puissante tête sous le poids du destin et ferme de sa main sa bouche encore béante, qui tout à l'heure clamait : « Malheur, malheur Bur Israël ! »

Mais Prophètes et Sibylles vaticinent, vocifèrent et gémissent en vain entre les pilastres des pendentifs. Car, pendant ce temps, sur leurs têtes entre ciel et terre, et sous eux dans l'abîme, l'humanité séduite par Satan, corrompue par le péché, se précipite par chutes successives, comme en une cataracte immense, de la faute au crime et de la misère au désespoir. Et l'on ne sait pas, dans tous ces épisodes lamentables, ce qu'il y a de plus tragique, ou les fuyards du déluge atteints par les flots au sommet d'une montagne, ou les Juifs dévorés par les serpents dans le désert, ou Aman crucifié par Assuérus, ou Judith la courtisane vengeresse, héroïque et souillée, qui tranche la tête d'Holopherne ivre de volupté. Et la tempête de vie, la force dévorante du Dieu créateur, le vent de l'Esprit qui balaye l'échiné des Prophètes et fait frissonner les Sibylles, continue de souffler, secouant jusqu'en ses fondements la chapelle Sixtine, cette

chambre obscure où se reflète le tourbillon du Kosmos.

Mais, si ce vertige d'effroi est sur le point de nous submerger, il suffit pour relever notre courage de reporter nos yeu^f au sommet de la voûte. Ce plafond rectangulaire est une fenêtre ouverte sur tous les ciels. Là respirent, en des espaces infinis, la Force, la Puissance et la Majesté ; là règne en maître Jéhovaavec son souffle créateur. Moïse avait défendu dans sa Loi de représenter, sops une forme quelconque, l'Esprit souverain, regardant comme uqe profanation toutes ses représentations imparfaites et puériles. Mais le temps était venu avec la Renaissance, où l'homme avait besoin d'imaginer son Créateur sous une forme huinaine, tels que les prophètes avaient pu les concevoir dans leurs méditations ardentes. Concentrez successivement voire attention sur ces trois fresques : La Création de la Terre, la Création de l'Homme et la Création de la Femme, et vous comprendrez que le suprême génie plastique peut renfermer, par la suggestion des lignes, dans un cadre limité : le sentiment de l'expansion sans bornes, le mouvement dans l'immobilité et la vie infinie dans la figure humaine.

Voici d'abord la Création de la Terre, conception d'une simplicité grandiose. Un globe noir, entouré de cercles d'ombre et de lumière, flotte dans une région crépusculaire, A côté de lui, Jéhova apporté par la tempête plane dans l'espace. On ne le voit que de dos et de profil, mais le tourbillon, qui tord son manteau, montre qu'il s'est arrêté brusquement dans une course vertigineuse et qu'il va repartir

de mênrre. 11 est à la fois la concentration et l'expansion extrêmes. A cette heure de l'horloge • céleste, son bras s'étend vers le globe sombre. Il sépare la lumière des ténèbres, et c'est à proprement parler, l'enfantement de la terre.

Regardons maintenant la Création de l'Homme. « Adam gît dans sa nudité première sur le sol noir de la terre inhabitée. La beauté virile est empreinte sur ce corps svelte et vigoureux — et cependant je ne sais quelle hésitation, quelle grâce timide est répandue sur lui et se trahit dans son attitude pleine d'attente et dans ses yeux à peine sortis du sommeil de l'inconscience. C'est l'homme dans sa force et dans sa faiblesse, sans défense, couché sur son néant ; mais il s'anime doucement au contact et au souffle de Jéhova. — Celui-ci, porté par un grand vent, flotte devant lui dans les airs ; il étend sa main vers la créature qui se lève à son signe et touche de son doigt le doigt du Tout-Puissant. Une majesté sereine réside sur le front du Créateur; les anges et les puissances célestes flottent dans les plis de son manteau soulevé par la tempête et jettent un regard d'étonnement, presque d'eflroi, sur l'homme naissant qui se dégage de l'argile terrestre. Impossible de rendre en moins de traits et dans un cadre plus simple la mystérieuse relation entre le fini et l'infini, entre l'homme et Dieu. La perspective vulgaire disparaît ici, les proportions augmentent, la grandeur des lignes accuse l'immensité de la conception, donne le sentiment de l'Eternel. La tempête où flotte Jéhova est le souffle même de la créaiion et le regard d'Adam puise l'àme humaine dans son œil de feu. Pour paysage, le sol nu et le

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gouffre orageux de l'espace, mais entre les deux circule la vie des mondes V »

La Création de la Femme vient parfaire l'œuvre terrestre. — Dans la création de la Terre, Michel- Ange nous donne le sentiment de l'Infini par le tourbillon du vent qui enveloppe Jéhova et par les cercles d'ombre et de lumière qui palpitent autour de la Terre. Dans la création de l'Homme, il nous l'instille par l'effluve de vie qui va de l'œil de Jéhova à l'œil d'Adam. Dans la création de la Femme, il l'évoque en nous par la ligne ascensionnelle de la vie. La figure de Jéhova, debout et vu de profil, touche du pied le bas du cadre ; sa tête effleure le haut. Ainsi il a l'air de s'enfoncer du pied dans le sol terrestre et de percer le ciel du front. Le coude de son bras droit est posé sur sa main gauche dans une attitude pensive. De sa main droite, il a l'air de cueillir quelque chose dans l'espace. Ce quelque chose est la Femme, qui vient de bondir hors de la côte d'Adam endormi et qui s'élance vers le Créateur, les mains jointes, dans un mouvement de reconnaissance et d'adoration. Ce n'est pas encore cette partie éthérée de l'Eternel-Féminin, qui sort des arcanes de Dieu avec le Christ et qui viendra transfigurer la Femme elle-même. Ce n'est encore que la Femelle opulente et féconde, Eve, mëre du genre humain, gracieuse déjà par son élan et son bondissement léger.

Si nous emplissons nos yeux et nos cœurs des effluves qui sortent de ces trois cadres, nous aurons

1. Le Corrège, sa vie et son œuvre, paf Marguerite Albana. (Introduction sur le Génie de la Renaissance.)

survolé en trois coups d'aile Teffroyable chute de l'humanité dans le lourd chaos de la matière et dans ses destinées tumultueuses, brossées sur les pendentifs de la voûte. Car celui qui a contemplé le spectacle sublime de la création et qui est capable de le revivre en lui-même, sent rebondir du fond de ses entrailles l'étincelle créatrice et s'assure qu'il pourra rejoindre le ciel du Divin, par-dessus les fleuves de sang et les torrents de larmes, par delà les chutes et les abîmes — par l'essor de la Foi consciente et de la Volonté.

Telles les émotions à la fois titanesques et jéhoviques, tel le nouveau frisson donné au monde par Michel-Ange en son épopée picturale. Mais que de labeurs, que de souffrances, que d'amertumes pétris avec les couleurs sur ces murs noircis par le temps et la fumée des cierges.

Dans son orgueil farouche, par scrupule et fierté d'artiste, dans son humeur ombrageuse, le solitaire fanatique ne voulait dévoilet au public son œuvre immense que terminée. Il ne voulut même pas laisser voir au pape son plafond presque terminé. Jules II pressant son peintre, Buonarroti inventait stratagème sur stratagème pour l'empêcher de monter sur son échafaudage. Tantôt il démolissait l'escalier pour y mettre une échelle à chevilles où le vieillard ne pouvait pas grimper, tantôt il brisait les planches de l'estrade. A chaque visite, le pape disait : « Quand auras-tu fini ? » Michel-Ange répondait : « Quand je pourrai. » Sur quoi, le pape un jour le frappa de son bâton. Mais, le soir même, il lui fit faire des excuses par un gentilhomme de 3a cour et lui envoya 500 ducats. Le lendemain.

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la querelle reprenait. Finalement le pape s'écria : « Tu veux donc que je te fasse je ter au bas de toii échafaudage ? » Alors l'artiste revêche céda. Il fit enlever l'échafaudage, et, le jour de la Toussaint 1512, tout Rome put contempler l'œuvre gigantesque, qui bientôt fit fadmiration de ITtalie et du monde. Devant la vision terrifiante de ces prophètes, le pape un peu déconcerté dit : « Il n'y a pas d'or dans tout cela » . Buonarroti répondit spirituellement avec un sourire : « Saint-Père, ces gens qui sont là-haut, ce n'étaient pas des riches, mais de sa,ints personnages qui ne portaient pas d or et faisaient peu de cas des biens de ce monde. »

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