‹ Les prophètes de la renaissance ... Dante, Léonard de Vinci, Raphaël, Michel-Ange, Le CorrègeChapitre 29 sur 47 · LE HÉROS MODERNE ET L'INSPIRATION COSMIQUE · texte numérisé non relu

LE HÉROS MODERNE ET L'INSPIRATION COSMIQUE

Le pape Léon X succéda à Jules H. Ayant terhiiné son grand-œuvre, Michel-Ange quitta Rome chargé de gloire, mais à demi brisé de fatigue, et revint à Florence. Dans sa chère et turbulente cité natale, il retrouva les passions pohtiques et les luttes qui avaient agité sa jeunesse.

De tout temps, Buonarroti avait été patriote. Tout jeune, il avait connu Machiavel et prêté l'oreille à ses discours d'une âpre éloquence, à cette voix de Brutus cmglantles tyrans, avant que César Borgia n'eût empoisonné l'âme du secrétaire de la république. Il avait vibré d'enthousiasme aux sermons

de Savonarole, qui appelait sa pairie à la repentance contre la corruption des mœurs et à la liberté contre le pape sacrilège Alexandre VI. Il avait frémi d'horreur et d'indignation, quand ce dOmmicain prophète, qui, nouvel Isaïe, avait prédit tous les malheurs de l'Italie sous l'invasion étrangère, fut frappé d'excommunication et brûlé vif sur la place du Palais-Vieux, pendant que la populace lui jetait des pierres. Lesparoles et l'image du martyr étaient restés dans sa mémoire comme des charbons ardents Quoique protégé des Médicis et fidèle à son devoir de reconnaissance, Michel- Ange demeura républicain dans son cœur. « J'ai servi les papes, disait-il, dans sa vieillesse, mais ce fut par contramte. » 11 aurait pu dire la même chose des Médicis. sauf de Laurent le Magnifique, son père adoplif, pour lequel il conserva toujours un culte. La ville de Florence avant été attaquée par les troupes pontificales d'Alexandre de Médicis, Michel-Ange fut charge de la défense de la ville comme ingénieur. On montre encore aujourd'hui à Monte-Oliveto les restes d<i mur d'enceinte qu'il fit construire. Il arma la tour Nicolo de deux canons et l'on vit le peintre de la Sixtine faire le guet des nuits entières pour épier les assauts de l'ennemi. La position de Michel- Ange entre le pape, la Seigneurie et les Médicis était extrêmement difficile. Il faillit perdre la tète dans l'aventure, lorsque la ville se rendit au pape par trahison Buonarroti s'enfuit et le successeur d'Alexandre, le pape Clément lui pardonna et chargea Michel-Ange de sculpter la chapelle des Médicis à l'église Saint-Laurent à Florence. Ce fut le salut del' artiste. Là il sortiraitdelaréahté misérable

pour rentrer dans son royaume idéal. Là il ne serait plus à Rome ni à Florence, mais dans sa patrie divine, sous la radiance des idées éternelles. Là il pourrait faice sortir ses phis beaux rêves du marbre immaculé.

Entrons dans cette chapelle, où Ton pénètre du dehors par l'église San Lorenzo. Cachée dans l'épaisseur des murs, mais largement éclairée d'en haut, elle reçoit le visiteur d'un clair sourire, daos son enceinte carrée. D'architecture florentine, pilastres cannelés et nobles arcades, elle a l'air d'appeler taute la clarté du jour. Quel contraste avec les sombres profondeurs de la chapelle Sixtine, quel éblouissement de blancheurs ; on ne voit que du marbre et de la beauté. Sur la porte de ce mausolée on pourrait écrire : « Vous qui enèrez, laissez toute tristesse. » Pour décor, deux tombeaux encastrés dans le mur. Mais ces blancs sarcophages, posés sur d'élégants supports, sont-ils vraiment des tombeaux ? Une double corniche, dont les volutes s'affrontent, les couronne comme les chambranles d'un blason et les fait ressembler à des armes parlantes avecleurs cimiers. Sur ces corniches campent quatre génies, personnages surhumains, divinités étranges et mystérieuses de cette chapelle, dont nous parlerons tout à l'heure. Donnons d'abord un coup d'œil aux deux figures placées dans les niches, au-dessus des sarcophages. Elles représentent Laurent et Julien de Médicis^ Ce ne sont pas des portraits, mais des figures idéales. Laurent, sur-

1. Jïdien. duc de Nemours, frère de LéonX; et Laurent, duc d'Urbino et père de Catherine de Médicis,

nommé le Pensieroso, appuie son menton sur sa main dans une attitude de méditation intense. Julien tient le bâton de commandement et semble prêt à se lever. Ces deux jeunes hommes, drapés et armés à l'antique avec une élégance et une sobriété admirables, représentent deux faces du héros de la Renaissance et, par surcroît, du héros moderne en général, la per^sée et l'action^ sp soutenant et se pénétrant dans leur équilibre. Chose curieuse, le penseur porte un casque ; mais il n'en médite que plus profondément. Le guerrier, a la tête et la poitrine nue, rpais il tient le bâtou du chef et son action n'en sera que plus énergique. Le guerrier pense avec son corps autant que l'autre, et le penseur agit à distance avec son cerveau autant que le guerrier. On pourrait leur appliquer cette superbe sentence de la sagesse indoue : « Celui qui trouve le repos daps l'action et l'action dans le repos, celui-là est un sage. »

Regardons maintenant les êtres surhuin^ins assis, deux par 4pux, sur les sarcophages, aux pieds de ces héros et qui veillent sur leurs destinées. Ce sont des génies puissants et quels génies ! \\% sont parfaitement dignes des noms uuiverspls et splendides qu'ils portent : V Aurore ei le Crépusctde, le Jour ei la Nuit, dont le roulis grandiose et régulier embrasse le cours de la vie humaine et ^e la vie ' des planètes. Ce ne sont rien moins que les plus apparentes de ces Puissances cosmiqnes sous' l'influence desquelles évoluent les mondes etl'humanité. L'âme divine ne vient pas d'elles ; [celle-là vient de Dieu directement ; mais ces Puissances ea^ sont les nourrices et les berceuses. Elles dessi-i

nentles cadres et moulent les sphères dans lesquelles Târne grandit et prospère. Quelle grâce et quelle mélancolie dans cette jeune femme, couchée sous le Pensieroso. A peine dressée sur son coude, elle se soulève avec peine. C'est l'Aurore. Elle devine les luttes et les douleurs qu'amènera le jour annoncé par elle et préférerait se rendormir que d'y assister. Mais implacable est la loi de l'univers : il faut, il faut s'éveiller ! — Et quelle lassitude dans le maigre vieillard, à demi couché qui lui tourne le dos et forme son pendant. C'est le Crépuscule. Ah ! il sait lui que tout passe et se flétrit irrémédiablement, que les plus grandes merveilles sont éphémères, qu'il s'agisse d'une journée de la terre, d'une vie de grand homme ou de l'évolution d'une planète. Il sait que le présent est aussi insaisissable qu'un point dans l'espace et qu'un moment dans la durée ; il sait que tous les -êtres ne vivent que par ce qui n'est plus et pour ce qui va naître. Pensant à cela, il voudrait s'endormir pour toujours. — Et le Pensieroso qui médite là-haut sait cela aussi, mais de tout ce que lui racontent l'Aurore et le Crépuscule il essaye de tirer l'immortelle quintessence.

Tournons-nous vers l'autre statue, vers le Guerrier et contemplons un instant les déités qui le gardent, la Nuit et le Jour. Ici le spectacle devient plus redoutable dans son énergie farouche et dans sa force ramassée. Oh ! quelle est donc cette femme, convulsée en son sommeil, dont la belle tête retombe sur sa poitrine, sous le poids du songe tragique qui l'oppresse ? Une chouette s'est blottie sous sa jambe repliée; un masque antique, au yictus épouvanté s'accroche au roc qui la soutient.

C'est vraiment une déesse, mais c'est aussi une femme. Approchez-vous et regardez son visage à demi caché. Il y a, dans son profil douloureux, une noblesse de reine détrônée, et, dans sa bouche contractée, une souffrance muette et infinie. On dirait qu'elle porte dans son cœur le deuil d'un monde englouti ou qu'elle est en train d'enfanter un monde nouveau. Serait-ce la Nuitd'Hésiode, qui renferme le chaos dans son sein ? Non, elle est trop belle, trop forte, trop consciente jusque dans son sommeil. La douleur n'a pas pu flétrir sa beauté. Sa puissance d'enfantement égale sa puissance de souffrir. La voilà qui s'agite dans son cauchemar. C'est une Titanide endormie, mais non vaincue... Fécondée... elle portera dans ses flancs une légion de héros ! — Jugez-en par son pendant, par/e Jour^ le fils de cette Nuit. Appuyé sur son coude, il tourne le dos au spectateur. Et sur ce dos, qui a l'éloquence d'un visage, on voit se gonfler les muscles de son torse comme les flots de l'Océan sous un souffle d'orage. Dans le geste de se lever, il se retourne et sa face inachevée jette au loin un regard formidable. Quand il sera debout, il dira, il fera des choses terribles.

Ce poème de marbre eut, comme on sait, un épilogue poétique qu'il est nécessaire de rappeler ici pour compléter la psychologie du sculpteur. Car cet épisode marque un point tournant dans la vie de Michel-Ange. Si, d'un côté, il montre combien peu le plus profond de ses chefs-d'œuvre fut compris de son vivant, de l'autre, il nous permet de jeter un coup d'œil dans sa vie intérieure qu'il cachait soigneusement et de sentir passer le souffle qui

1 inspirait pendant qu'il sculptait les personnages surhumains de la chapelle des Médicis. Un poète aimable mais superficiel, Giovanni Strozzi, fit sur la fameuse Nuit des vers galants, dont voici la traduction :

Cette Nuit que tu vois sommeiller dans sa grâce Fut sculptée par un ange dans ce marbre. Elle respire et vit. Si tu ne le crois pas. Eveille-la... Pour sûr, elle va te parler.

Ce fut le sculpteur qui se chargea de faire parler sa fille de pierre. Il répondit au madrigal de l'amoureux imprudent.

Il m'est doux de dormir et doux d'être de marbre Tant que dure l'opprobre et la calamité. Ne rien voir, rien sentir est un bonheur pour moi Ne me réveille pas... de grâce, parle bas*.

Dans ce quatrain sanglote et gronde l'âme blessée du citoyen, qui avait bu jusqu'à la lie les humiliations et les misères de sa patrie. Après avoir sculpté en marbre la liberté perdue de Florence, il la pleure dans la langue de Dante. Mais ce n'est pas tout, ces vers prouvent encore que dans cette Titanide, qu'il avait moulée de ses mains ardentes et qui renferme tant de secrets, il avait versé, pardessus le reste, toute l'âme de l'Italie.

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