LE PESSIMISME DE MICHEL-ANGE LE JUGEMENT DERNIER
Avec le plafond de la Sixtine et la chapelle des Médicis, Michel-Ange avait atteint, d'un gigantesque effort, deux sommets d'où il ne pouvait plus que redescendre. Le déclin fut long mais continu jusqu'à spn extrême vieillesse. Le pessimisme, qui le colore d'une teinte lugubre, s'explique en partie par les événements politiques et la décadence des mœurs qui assombrirent l'existence de ce grand homme si attaché à sa patrie. Songeons aux désastres publics, aux spectacles navrants dont il fut le contemporain, souvent le témoin oculaire. D'abord l'invasion de l'ItaHe par Charles VIII, suivie du bûcher de Savonarole ; puis la ruée des Espagnols, des Impériaux tudesques ; les massacres de Milan, de Brescia et de Ravenne ; les débauches sadiques qui souillèrent le Saint-Siège avec Alexandre VI, les saturnales déchaînées au Vatican, les cardinaux empoisonnés par le pape dans l'hostie; suprême ironie et bravade infernale, le fils de ce pape, César Borgia, véritable dragon sous forme humaine, brillant d'élégance, cuirassé de beauté, Satan joyeux et triomphal, souriant à travers l'inceste et le fratricide, séduisant les femmes avec le meurtre dans les yeux et l'enfer dans le cœur, ce monstre, vainqueur sans crainte et sans remords, mettant la Romagne et la Toscane à feu et à sang ; l'Italie se déchirant elle-même de
tous ses membres ; enfin, pour couronner le tout, l'épouvantable sac dfe Rome par les lansquenets de Charles-Quint. — A partir de ce moment le poids de la servitude tomba, comme une sorte de catafalque, sur les cités florissantes de la péninsule, abattant les courages, décourageant la foi. L'art des épigones s'efïén^ina dans l'imitation afl'adie des ipiaîtres et dans les mondanités frivoles de la décadence. — On comprend que, devant cette chute à pic dans la honte et la platitude, devant cette accumulation de fléaux et de cruautés, de lâchetés et de vjces, l'âme héroïque et austère de Michel-Ange se soit abreuvée d'amertume. Quand le pape Paul III lui offrit de peindre le Jugement Dernier sur un des murs de la chapelle Sixtine, dont il avait déjà illustré le plafond, l'artiste y vit une occasion de dégorger ses colères rentrées et de dresser pour les âges futurs, au sanctuaire de la chrétienté, un tribunal implacable pour les crimes de son temps.
Le 5 septembre 1835, un bref de Paul III avait nommé Michel-Ange sculpteur et peintre en chef du palais apostolique. Il avait alors soixante et un ans et mit six ans à peindre son Jugement Dernier sur le mur de la SixUne qui a 50 pieds de haut et 40 de large... Si l'on regarde la fresque dans le sens vertical elle se divise en deux parties. A droite, on aperçoit une cascade de corps roulant de haut en J)^s ; ce sont les danjnés, précipités en enfer. A gauche, une gerbe de formes humaines s'élève péniblement vers le ciel ; ce sont les pécheurs rescapés et les élus. Vue dans le sens horizontal, J'énorme fresque se divise en trois parties : en haut.
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le ciel; en bas, le purgatoire et l'enfer; entre les deux, la région oîi les anges et les démons se disputent les âmes. Si maintenant on veut comprendre l'ensemble de l'immense composition, qu'il est impossible d'embrasser d'un seul coup d'oeil, on y distingue onze groupes parfaitement distincts. « Au centre du tableau se trouvent les sept anges de l'Apocalypse, qui, de leurs trompettes, appellent des quatre parties du monde les morts au Jugement Dernier. Parmi ces anges, qui font retentir la trompe de l'éternité, il y en a deux dont chacun tient un livre, dans lequel ceux qui regardent reconnaissent leur vie passée. Au son de ces trompettes, on voit la terre s'ouvrir et l'espèce humaine en sortir en gestes variés et merveilleux. Quelquesuns, selon le prophète Ezéchiel, n'ont encore rassemblé que leurs squelettes ; d'autres sont à moitié vêtus de chair, d'autres déjà complètement. Les uns et les autres habillés de draps et de linceuls. Il y en a qui sortent à grand peine de terre, d'autres qui ont déjà pris leur vol. — Au-dessus des anges qui sonnent de la trompette se tient le Fils de Dieu en majesté, le bras et la droite puissante levée, comme un homme en colère qui maudit les coupables et les repousse de sa face dans le feu éternel. De sa main droite il a l'air de recueillir les bons. Les anges accourent au secours des élus que les rnauvais esprits veulent empêcher de passer. A gauche, ils repoussent les réprouvés, qui, dans leur audace, se sont déjà élevés. Ceux-ci sont entraînés par les démons qui saisissent les orgueilleux par les cheveux et les luxurieux par les parties honteuses. — Sous eux, on voit Caron dans sa
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barque, tel que le décrit Dante sur le marécage de l'Achéron, rassemblant à coups de rame son bétail de damnés. Ceux-ci veulent se jeter hors de la barque. « Chez eux la crainte, comme dit le poète, se change en désir. » — Dans les nuées qui entourent le Fils de Dieu, les bienheureux et les ressuscites forment cercle et couronne autour de lui. La mère du Christ se tient à ses côtés, tremblante et peureuse. Comme si elle n'était pas assurée contre la colère divine, elle cherche un abri auprès de son fils. Près d'elle on voit Jean-Baptiste et les douze apôtres, chacun montrant au juge, en disant son nom, l'instrument de supplice qui l'a privé de la vie; saint André sa croix ; saint Bartholomée sa peau ; saint Laurent son gril ; saint Sébastien sa flèche ; saint Biaise ses peignes de fer ; sainte Catherine sa roue. — Au-dessus du Christ, un groupe d'anges emporte dans le ciel l'éponge, la couronne d'épines, les clous et la colonne de la. flagellation pour montrer aux coupables les bienfaits de Dieu et leur ingratitude et conforter la foi des bons » (Condivi).
Que si maintenant nous nous demandons quelle est la valeur esthétique de l'œuvre et sa portée philosophique, nous estimerons très haute la première et beaucoup moindre la seconde.
Au point de vue technique du groupement et du maniement de la figure humaine, cette composition grandiose surpasse en audace et en énergie les œuvres les plus gigantesques. Dans cette prodigieuse gymnastique picturale, Michel-Ange a montré tout ce qu'on pouvait faire avec le corps
humain*. Toutes les poses, tous les mouvements imaginables s'y trouvent : raccourcis, renversements, corps tiraillés en tous sens ou ramassés en boule, précipités la tète en bas ou projetés en l'air. Une foule grouillante roulée en onze groupes, qui trouent le mur d'un bleu sombre et fui aineux de leurs chairs rosâtres aux muscles gonflés. Il semble qu'une puissance démoniaque joue avec cette matière humaine, comme un fleuve avec ses vagues ou comme un joueur de bilboquet avec ses billes. Et, dans cette centaine de figures, pas une qui ne soit anatomiquement exacte, pas une qui ne soit l'expression d'une passion violente. — Au point de vue psychique, l'impression est à la fois pénible et superficielle. C'est celle d'une force matérielle, non d'une force morale. Puissance destructive et non créatrice. On dirait vraiment que le Créateur se repent d'avoir créé et met fin à son œuvre dans un ouragan de haine. La psychologie est élémentaire. Elle se réduit à deux sentiments, la colère et la terreur. Le Christ a l'air d'un bourreau et les damnés de martyrs. Chez les élus, la terreur s'atténue en crainte suppliante. Dans ce ciel trouble, pas une embellie d'espérance, pas un rayon de tendresse. Les anges mêmes, qui portent à l'empyrée les instruments de la croix, n'y montent que d'un vol alourdi et ne respirent que la vengeance. On a dit avec raison de cette fresque que, par
1. 11 avait disséqué neuf cadavres pour étudier l'anatomie sur le vif. Sa connaissance de l'atlas des muscles et de leur jeu était si complète, qu'il n'avait besoin d'aucun modèle pour dessiné* les poses les plus extraordinaires. Sa oiémoire était un musée rempli de milliers de ligures où il n'avait qu'à puiser. Une figure une fois dessiuée, il ae l'oubliait plus et ne se répétait jamais.
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son style, elle rentrait plutôt dans le domaine de la sculpture que dans celui de la peinture. Cette observation s'étend au fond psychique de l'œuvre, à sa pensée, à son inspiration. Elle manque d'audelà. Elle ne suggère rien derrière ce qu'elle fait voir. Son effet écrasant est surtout physique. Cest le diesirœ de l'humanité, c'est r Enfer de Dante, mais sans la subtile et profonde psychologie de celui-ci. C'est un tableau de l'Apocalypse prise à la lettre, dépouillée de son sens ésotérique, de son merveilleux symbolisme et de ses perspectives lointaines sur l'avenir humain. Quel abîme entre le plafond de la chapelle Sixtine et son grand mur ! Là-haut, une trouée dans l'Invisible, une vision de l'Eternel — là en bas, un plongeon dans l'enfer de la réalité, aux heures les plus cruelles de l'histoire. Œuvre herculéenne, mais non prométhéenne, le Jugement Dernier de Michel- Ange prouve que, si l'indignation et la haine sont parfois nécessaires en ce monde pour châtier l'infamie et le crime, elles ne sont jamais d'aussi grandes Muses que l'amour et l'enthousiasme..