‹ Les prophètes de la renaissance ... Dante, Léonard de Vinci, Raphaël, Michel-Ange, Le CorrègeChapitre 31 sur 47 · VITTORIA COLONNA. LES DERNIÈRES ANNÉES LE GRAND RENONCEMENT · texte numérisé non relu

VITTORIA COLONNA. LES DERNIÈRES ANNÉES LE GRAND RENONCEMENT

Nul homme ne fut victime de son génie autant que Buonarrotti. Entre l'artiste et l'homme, le contraste étonne et apitoie. Le ciseau ou le pinceau à la main, Michel-Ange apparaît un géant parmi les géants, un souverain dans le groupe des

grands eréateurs. Mais le Titan jéhovique, l'évocateur de la création du monde et du jugement dernier, fut dans son existence quotidienne le plus humble, le plus hésitant et le plus inquiet des hommes. Harcelé par ses frères, qui exploitèrent outrageusement sa générosité, tiraillé par les soucis de ses grandes entreprises, bourrelé de remords par ses scrupules excessifs de conscience, il n'eut pas un seul instant de joie franche ou de vive expansion. Pour comble de malheur, et ce fut là la source de secrètes et cuisantes tortures, il était en délicatesse avec une puissance redoutable : l'Eternel-Féminin. La Femme l'attirait et le déconcertait. « La force d'un beau visage, quel éperon c'est pour moi ! Rien au monde ne m'est une telle joie », dit-il dans un sonnet. D'une part, la femme surexcitait son désir ardent de la beauté ; d'autre part, elle bouleversait ses sens en y jetant la convoitise — et, chose extraordinaire pour un Italien, toute concession à la chair lui paraissait un péché mortel ; ses sonnets et ses madrigaux ne sont qu'une plainte continue sur son impuissance d'atteindre la perfection morale, une alternative de désirs fous et de remords puérils. On dirait les poésies d'un homme qui n'a rien connu de l'amour véritable et qui n'a jamais été aimé. Avec tout cela, la femme demeure pour lui un sujet d'enthousiasme illimité et de désolation éternelle. Au fond, cet exclusif et farouche initié de TEternel-Masculin ne comprit rien à l'âme féminine. Il n'en connut ni la force ni la faiblesse, ni les vertus ni les vices. Mais le corps déhcieux et l'âme ondoyante de la femme ne cessèrent pas de le troubler. A mesure qu'il

avançait en âge, il s'emmurait davantage dans sa solitude et s'écriait avec Scipion : « Je ne suis jamais moins seul que lorsque je suis seul. » Il n'en souffrait que plus cruellement. Ecoutez cette élégie lamentable sur lui-même : « Hélas ! hélas ! quand je tourne les yeux vers mon passé, je ne trouve pas un seul jour qui ait été à moi ! Les fausses espérances et le vain désir, je le reconnais à présent, m'ont tenu pleurant, aimant, brûlant et soupirant (car pas une affection mortelle ne m'est inconnue) loin de la vérité... Hélas ! hélas ! je vais et je ne sais pas oii ; et j'ai peur... Et si je ne me trompe (oh, Dieu veuille que je me trompe !) je vois, je vois, Seigneur, le châtiment éternel, pour le mal que j'ai fait en connaissant le bien. Et je ne sais qu'espérer. »

Aux confins de la vieillesse cependant, vers la soixantaine, il rencontra une femme supérieure dont l'affection réfléchie lui donna comme un pâle rayon de ce bonheur qu'il avait vainement cherché.

Fille de Fabrizio Golonna et d'Agnès de Montefeltro, Vittoria Golonna (née en 1492) appartenait à la plus haute aristocratie italienne et fut une des grandes femmes de la Renaissance. A dix-sept ans, elle épousa Ferrante Francesco d'Avalos, marquis de Pescara. Leur lune de miel se passa au château du marquis, dans l'enchantement du golfe de Naples. Par réternelle loi, qui veut que les contraires s'attirent, la Muse grave aima follement le beau cavalier, le brillant capitaine qui devait être le vainqueur de Pavie, mais qui était aussi un incorrigible Don Juan. Vittoria, beauté plutôt virile et d'une sérénité majestueuse, était avant tout une

intellectuelle. Elle-même se caractérise ainsi dans un sonnet : « Les sens grossiers, impuissants à former l'harmonie qui produit le pur amour des nobles âmes, n'éveillèrent jamais en moi plaisir ni souffrance. Claire flamme éleva mon cœur si haut que de basses pensées l'oÔensent. » Une nature aussi sérieuse n'était pas faite pour satisfaire le marquis de Pescara. Il trompa sa femme de toutes les manières et jusque dans sa propre maison. Rien n'y fit. Absent ou présent, fidèle ou infidèle, elle continua de l'aimer avec la même passion. Après sa mort elle devint poète pour célébrer sa gloire, et ses sonnets firent Tadmiration de ses illustres amis Sadolet, Bembo, Casliglione, TArioste, etc.. Ces poésies la rendirent célèbre dans toute l'Italie. Elle continua ainsi de vivre, avec sa chère idole, dans une solitude entourée d'amitié comme dans un de ces petits temples circulaires, construis pour les nobles entretiens, sous les hauts ombrages d'une villa romaine, retraites discrètes et cachées, mais d'oii le regard glisse sur la cité houleuse et sur l'immense campagne de Rome.

Quand Michel-Ange rencontra Vittoria Colonna (en 1535) elle avait quarante-trois ans et lui soixante et un. Il fut étonné de voir une femme dont les traits fiers et tristes lui rappelaient ceux de sa Titanide, la tragique Nuit de marbre, dans la chapelle Médicis. L'illustre marquise de Pescara lui apparut comme une reine détrônée, avec son profil d'aigle, sa bouche un peu dure et ses yeux impérieux qui avaient le pouvoir de commander. C'était une femme virile, qui semblait douée du pouvoir d'aimer consciemment et de vouloir

MICHEL-ANGE Et LE GÉNIE DE LA FORGE 2bÔ

par elle-même, chose rarissime chez les femmes et que Michel-Ange ne croyait pas possible. Elle gagna le cœur du grand artiste du premier coup en lui parlant de l'art comme personne ne lui avait jamais parlé et lui expliquant ses propres œuvres mieux qu'il n'eût pu le faire lui-même. Alors Le cœur du vieux solitaire prit feu comme une étoupe. Il envoya à Vittoria plusieurs sonnets d'où s'échappait une flamme trop ardente pour n'être que spirituelle. Vittoria eut vite fait de calmer le vieil enfant toujours prêt à s'éveiller chez tout artiste. Elle partit pour un des nombreux cloîtres oij elle avait l'habitude de faire des retraites et envoya à Michel-Ange une lettre tranquille, pleine d'amitié et de raison, le rappelant à l'art sublime, à son œuvre et à Dieu. A dater de ce moment, s'établirent entre eux les plus beaux rapports qui puissent se concevoir entre un génie de premier ordre et une femme de la plus haute culture d'âme et d'esprit. Chez lui, le feu continua de couver sous la cendre, en jetant de temps à autre des clartés timides sous forme de sonnets platoniques. Chez elle, ce fut une tendre amitié, une sollicitude maternelle, une protection intelligente qui s'étendit sur toute la vie de l'artiste. L'âme de Vittoria resta donc obstinément fidèle à l'ingrat défunt, à l'infidèle Franceseo d'Avalos. Mais Michel- Ange eut la fierté de penser qu'elle lui donnait la préférence sur tous ses autres amis.

Vittoria Colonna habitait à Rome le cloître San- Silvestro. Tous les dimanches, on se réunissait dans le jardin, sur un banc de pierre, près d'un mur tapissé de lierre, avec quelques amis. Ua

260 LES l'UOPHÈTES DE LA RENAISSANCE

Espagnol, le peintre François de Hollande, qui fut admis dans ce cercle intime, nous a laissé un vivant souvenir de ces entretiens esthétiques, philosophiques et religieux dans ses Quatre dialogues sur la peinture. Vittoria y apparaît dans son rôle supérieur, avec la grâce parfaite et l'esprit enjoué d'une grande dame, sans ombre de pédanterie, s'effaçant elle môme, sachant avec un art infini et des détours savants dérider son grand homme ombrageux (Michel- Ange) et le faire parler devant un étranger. De son âme croyante, Vittoria raffermit la foi de l'artiste, ébranlée par les déceptions de l'artiste et les malheurs de sa vie. Enfin, par l'exemple de ses sonnets spirituels elle réveilla en lui le poète endormi depuis sa jeunesse. Elle lui fit ainsi le plus précieux des dons. Car ces sonnets abstraits, mais d'une pensée sculpturale et d'un platonisme ardent, furent la consolation de sa vieillesse. On y découvre une sorte d'exercice spirituel, au moyen duquel il ciselait sa propre âme.

L'amilié sans nuage de Michel-Ange et de Vittoria Colonna dura douze ans (de 1535 à 1547) jusqu'à la mort de la marquise. Mais il y eut, avant cela, une nouvelle brisure dans le cœur de Vittoria, peut-être plus grave que celle causée par son veuvage, choc qui devait retentir aussi comme une fêlure dans le cœur de son ami. Dès l'année 1534, Vittoria avait pris un intérêt passionné au mouvement de réforme religieuse qui s'était manifesté dans l'église italienne et dont Jean Valdès était le chef. Les sermons de Bernardino Occhino de Sienne àNaplcsl'avaient enthousiasmée. De grands prélats, Gibcrti, Sadolet et Gaspare Gontarini s'étaient pro-

nonces pour les réformes réclamées et avaient constitué entre eux une société pour la purification de l'Église, qu'ils appelèrent CoUegium de emendata Ecclesia. Il s'ag-issait non seulement d'une réforme des mœurs ecclésiastiques, mais encore et surtout d'une certaine liberté d'interprétation du dogme accordée aux fidèles et d'un réveil de la foi par le sentiment individuel. Enflammée pour ces idées, Vittoria Golonna les partageait avec ses correspondantes Renée de Ferrare et Marguerite de Navarre. Ce groupe d'une élite rare devait être brusquement accablé et dispersé par l'intervention péremptoire du Saint-Office. Son chef était alors Carafïa, le fanatique évêque de Ghieti, qui devint pape sous le nom de Paul IV et institua en Italie le tribunal de l'Inquisition. 11 résolut de tuer dans Toeuf la secte naissante en frappant impitoyablement ses instigateurs. Valdès s'enfuit en Suisse ; Occhino fût jeté en prison et cité devant le Saint- Office. Vittoria atterrée essaya de résister. Mais le cardinal Pôle se chargea de la faire revenir de ses prétendues hérésies, en lui démontrant qu'il fallait sacrifier sa liberté à Dieu et à l'unité de l'Église. Vittoria était trop bonne catholique pour ne pas se soumettre à un ordre venu du trône pontifical. Elle consentit non seulement à renier Occhino, mais encore à livrer ses écrits à l'Inquisition. De ce sacrifice imposé, de cette sorte de viol spirituel, auquel elle avait cru devoir consentir, son cœur demeura écrasé et impuissant. On ne brise pas impunément le ressort de son être. Une abdication de la volonté contre la conscience est une sorte de suicide de l'âme. A partir de ce moment, Vittoria ne fut plus

elle-même. Avec la liberté de sa foi, elle perdit sa force de rayonnement. Les libres entretiens de San- Silvestro cessërent et la marquise se retira dans un couvent de Viterbe. Au bout de quelques années, elle revint mourir à Rome au cloître de Sainte- Anne (1547). Michel-Ange vint la voir sur son lit funèbre. L'infinie délicatesse de son sentiment, la timidité et la profondeur de son grand amour se révélèrent dans ce mot qu'il dit à Gondivi : « Rien ne me désole tant que de penser que je l'ai vue morte, et que je ne lui ai pas baisé le front et le visage, comme j'ai baisé sa main. » Et le biographe ajoute : « Cette mort le rendit pour longtemps tout à fait stupide; il semblait avoir perdu le sens. »

En regardant la vie de Michel-Ange après la disparition de Vittoria Colonna, on a l'impression d'un brusque coucher de soleil, suivi d'un crépuscule angoissant et d'une nuit profonde.

En effet, le soleil spirituel, qui jusqu'à ce moment avait éclairé son déclin, cessa de luire pour lui. Dès lors le ciel de son âme se couvrit d'une sorte de crêpe noir, dont l'ombre s'étendit sur le reste de son existence, décolora ses sentiments et obscurcit ses pensées. On ne trouve plus trace de la mâle vigueur, du puissant enthousiasme qui caractérisent son âge mur, dans les statues mélancoliques ou dans les sombres tableaux dus à son ciseau ou à sa palette pendant les dix-sept ans qu'il vécut encore. Ses sonnets ne chantent plus que la tristesse, le désespoir et la pénitence. Pourquoi cette désillusion qui ressemble presque à une déchéance ? L'explication s'en trouve dans la

nature des rapports psychiques du grand artiste et de la marquise de Pescara. Si leurs natures s'étaient vraiment comprises et mélangées, leurs rapports spirituels auraient pu continuer après la mort de Vittoria. Du moins lui aurait-elle laissé un rayon d'enthousiasme et de foi dans le prix de la vie. Il l'eût sentie toujours présente. Sans doute la plus noble sympathie régnait entre eux, mais il n'y avait pas eu fusion. Leurs âmes s'étaient touchées mais non pénétrées. De par sa foi orthodoxe il la croyait en paradis, mais un abîme infranchissable s'était ouvert entre l'amant inassouvi et la froide effigie qu'il avait vue couchée sur son lit funèbre. La disparue était vraiment morte pour lui. De là la tragique solitude qui l'enveloppa d'un voile toujours plus épais jusqu'à sa dernière heure, en dépit de sa gloire universelle, de ses protecteurs puissants et de ses nombreux amis.

Il ne croyait plus à l'amour; il croyait encore à l'art. Cela le soutint quelque temps. Mais, ne sentant plus le chaud effluve de l'inspiration descendre dans son cœur et constatant qu'un désespoir croissant se dégageait de ses œuvres séniles, il se prit à douter de l'art lui-même. Ecoutez ce douloureux adieu aux deux divinités qui firent la force et la gloire de sa carrière, la sculpture et la peinture : « Le cours de ma vie est arrivé par une mer orageuse, sur une fragile nacelle, au port commun où l'on débarque pour rendre compte de toute œuvre pie et impie. Aussi l'illusion passionnée qui me fit de l'art une idole et un monarque, je connais aujourd'hui combien elle ê"tait chargée d'erreurs, et je vois clairement ce que tout homme délire pour

son mal. Les pensées amoureuses, les pensées vaines et joyeuses que sont-elles à présen* que je m'approche de deux morts...? De l'une je suis certain et l'autre me menace. Ni peinture, ni sculpture ne sont plus capables d'apaiser Tâme, tournée vers cet amour divin, qui ouvre, pour nous prendre, ses bras sur la croix. » (Poésies, GXLVII.)

Le monde et l'amour, la nature et l'art, tout cela était mort pour le vieillard morose. Unç seule pensée le dominait : obtenir son salut éternel en travaillant à l'église de Saint-Pierre. Ce monument devait être ia consécration extérieure, aux yeux de l'univers, du pouvoir papal et de sa domination sur le monde. Le vieux Michel-Ange voyait dans la papauté la seule force capable de sauver les hommes de leur perversité et de leur décadence. Il avait travaillé au colossal édifice sous treize papes, et maintenant il songeait encore, selon ses propres expressions « à mettre le dôme de Brunelleschi sur la basilique de Saint-Pierre », c'est-à-dire à la coiffer d'une coupole aussi grande que la cathédrale de Florence. Il ne vit pas la réalisation de ce plan, mais il construisit un modèle en bois de la coupole, accompagné des détails techniques minutieux de la maçonnerie. Le modèle se voit encore aujourd'hui au Vatican, et le plan fut scrupuleusement exécuté par ses successeurs. Travailler à cette œuvre, qui, dans la perspective architecturale, forme comme le sommet de Rome et le couronnement des sept collines, lui paraissait le meilleur moyen de gagner son salut éternel et d'expier les erreurs et les fautes qu'il s'attribuait. Hélas, il ne travaillait plus par enthousiasme, mais par pénitence ! 11 lui arrivait

parfois de passer la auit dans une hutte en bois bâtie sur la terrasse de cette montagne de pierres qu'est la métropole des basiliques chrétiennes et de contempler, du haut de ce gigantesque observatoire, la Ville Eternelle endormie sous les scin-« tillements du ciel étoile.

Là, ce vieillard de quatre-vingt-huit ans repassait sa vie entière dans son esprit, et ne trouvait qu'incertitude dans son prodigieux effort et vanité dans son accomplissement superbe. Avait-il fait parler les prophètes de la Sixline? Avait-il rejoint son Jéhova ? Vers quelles destinées roulait l'humanité perverse ? Le jour du Jugement était-il proche ? Ah ! ils étaient loin pour lui comme pour le monde les jours de bonheur, de paix et de lumière promis par la' Colonna dans leurs entretiens de Saint-Silvestre. Et elle-même, la dame de ses pensées, où était-elle ? Le firmament, qui flamboyait sur sa tête, ne lui offrait aucun signe, aucune pensée consolante. Malgré toutes ses mortifications et son labeur frénétique, l'autre monde demeurait inexorablement fermé. Loin de diminuer, la distance semblait grandir entre lui et sa profondeur insondable. Alors des remords singuliers s'emparaient du vieux Titan jéhovique. Les puissances cosmiques, évoquées jadis par lui dans la chapelle des Médicis, la Nuit et le Jour, l'Aurore et le Crépuscule, ces divinités païennes qu'il avait adorées et captées dans ses chères idoles de marbre, après les avoir pétries de ses mains amoureuses — ces démons et ces démones se vengeaient-elles maintenant de lui? Il était déjà venu le Crépuscule jeter un voile sur ses yeux et l'empêcher de voir la forme

et les yeux de l'Amour. Elle approchait la grande. Nuit qui allait l'envelopper de son manteau noir et lui cacher à jamais la lumière de la vie éternelle. Bientôt son fantôme poserait sa main sur son cœur « où le temps cesserait de courir », Beata Valma ove non corre il tempo et la faire passer « de l'afîreuse tempête à la douce paix », de l'orribil pi'ocella in dolce calma\ — Mais qu'y aurait-il aprës ?

Trois jours avant sa mort, l'intraitable vieillard, déjà moribond, voulut sortir à cheval. Tombant de lassitude, il fut forcé de rebrousser chemin et se coucha pour ne plus se relever. Alors il fit un rêve singulier.

Il se vit transporté de nouveau sur la terrasse de Saint-Pierre. La coupole achevée se dressait près de lui dans le ciel étoile. Au firmament, flamboyait, comme une rouge comète, sa propre étoile, Tastre de Michel-Ange. Très haut, dans une partie déserte du ciel brillait, comme une blanche étincelle, l'étoile de la dame de ses pensées. Au roulement d'un sourd tonnerre, il lui sembla que de la blanche chapelle toscane, où trônent le Pensezir et le Guerrier, s'éveillait sa Titanide, la Nuit de marbre, pour s'avancer vers lui. Derrière elle marchait l'Esclave 7nourant et l'Esclave brisant ses chaînes. Au cri des deux captifs libérés, il lui sembla qu'une foule de frères inconnus se réveillaient dans l'ombre et que les étoiles se rapprochaient de la terre pour flamboyer comme des soleils. 11 vit aussi l'étoile de la dame de ses pensées se rapprocher de la

J. Poésies de Michel-Ange.

sienne, et alors il lui parut qu'à travers les rayons chargés de pensées puissantes de tous ces astres vivants... la terre pouvait enfin communier avec le ciel...

Par ce rêve, Michel-Ange eut comme un pressentiment de l'avenir du monde à travers son propre effort. 11 eut aussi la persuasion que, malgré la tristesse qui avait assombri ses dernières années, la lumière de son géniene s'éteindrait pas et qu'elle rayonnerait de tout son éclat sur les temps futurs.

MICHEL-ANGE PRÉOURSEUR DE L'ART MODERNE LE GÉNIE DE LA DOULEUR ET L'ÉTERNEL-MASGULIN

Dans une de ses belles études sur l'art contemporain, M. Robert de la Sizeranne a émis cette idée que la sculpture antique se proposait pour objet le combat, le repos et le jeu, tandis que le sculpteur moderne prend pour thème la douleur, la 'pensée et le rêve. Cette classification lumineuse, qui embrasse dans ses rubriques tout le domaine des arts plastiques, nous servira pour juger l'œuvre de Michel-Ange dans son ensemble.

C'est lui en effet qui a introduit dans la sculpture le sens de la douleur et de la pensée. Personne avant lui n'avait infusé dans le marbre autant de souffrance sans sortir de la beauté, comme il le fit dans son Esclave motivant, dans sa Nuit et dans la Picta de Saint-Pierre. Ajoutons que, chez lui, c'est une souffrance non passive, comme chez les

Christs crucifiés elles Madones des Primitifs, mais une souffrance active, c'est-à-dire accompagnée de pensée et d'une forte réaction de la volonté. — D'autre part il introduisit dans la peinture le sens des grandes luttes de la pensée, luttes cosmiques et luttes humaines. Dans le plafond de la Sixtine comme dans le Jugement dernier, nous assistons à la lutte des grands principes qui se disputent le monde, et qui, en se combattant, collaborent à son évolution. Nous les contemplons en la figure de Jéhova et de ses Elohim dans leur plus haute activité; nous les retrouvons chez les prophètes et les génies qui travaillent sous l'ouragan de l'esprit ; nous les revoyons s'agiter inconsciemment dans le tourbillon de l'humanité souffrante et militante avec une énergie de geste et une vigueur d'expression inouïes. Mais ici les musculatures puissantes et les mouvements impétueux n'expriment pas, comme chez les athlètes antiques, des combats matériels mais des luttes morales et des forces spirituelles. On peut donc affirmer qu'en traduisant dans son verbe, qui est celui du marbre et de la fresque, les luttes gigantesques de son âme et de rhistoire, Buonarroti fut le plus grand initiateur de lart moderne. Car il y fit entrer les thèmes sublimes de la Douleur et de la Pensée, thèmes dont ni lui ni l'art moderne n'ont encore pénétré tous les arcanes. Ou peut même dire qu'ils n'ont encore gravi que les propylées du temple.

Que si maintenant nous nous demandons quelle est la signification transcendante de l'individualité de Michel-Ange et de son génie, sa marque psychique et en quelque sorte son blason métaphysique,

nous (lirons qu'il est une manifestation spécifique àe l' Eternel-Masculin. C'est pour cette raison qu'on peut l'appeler le Moïse de l'Art. Si, d'une part le titan jéhovique nous apparaît comme une expression de Tesprit créateur, vengeur et destructeur représenté dans la Bible par Jéhova, par un contrecoup logique, il se montre l'adversaire de son principe opposé et complémentaire, rEternel-Féminin, force réceptive, évolutive, l'élément liant de l'univers, qui s'exerce par la conservation, la sympathie et l'amour. Buonarroti vécut seul avec son idéal, comme Moïse avec son Jéhova. Pourtant il soufirit le martyre dans sa solitude. Son cœur appelait l'amour sans pouvoir l'attirer. Il ne comprenait pas la femme avec son labyrinthe de détours et de contradictions, indispensables à son œuvre d'enfantement et à sa mission plastique, la femme aux éternelles métamorphoses, la femme sublime dans l'amour et dans l'extase, mais pleine de mirages et de mensonges dans la vie quotidienne. Il fut stoïque jusqu'àrhéroïsme, généreux jusqu'à l'abnégation, mais orgueilleux et intraitable. Or, qui ne possède pas en soi le principe de l'amour absolu est incapable de l'éveiller en autrui. Voilà sans doute pourquoi lorsque, sur le tard, il rencontra son idéal dans une femme, il ne trouva que l'amitié. Disons que cette lacune fut une condition de son originalité et de sa force. Le même artiste ne peut créer à la fois le Moïse et la Madone Sixtine. L'Eternel- Maseulin et l'Eternel-Féminin sont les deux moitiés de la Divinité. Le Christ seul les réunit dans une fusion parfaite. Dans l'humanité, comme chez les Puissances elles-mêmes, ils se manifestent sépa-

rément. Raphaël et Micliol-Ange sont les deux Archanges de la Renaissance, mais on ne peut être à la fois l'Archange de la Force et celui de la Grâce.

Page 1