ENFANCE ET ADOLESCENCE
Le bourg du Corrège, qui a donné naissance au peintre de ce nom, est situé sur la Lenza, près de Parme, entre Rcggio et Modèue. Un château fort
et une église au milieu de l'immense plaine lombarde formèrent le centre de la bourgade en des temps reculés. Antonio Allegri naquit en 1492, à Corrëge, dans une famille bourgeoise qui vivait dans une modeste aisance. Son père, un marchand de drap, destina son fils à la carrière des lettres. Le plus distingué de ses instituteurs fut le docteur Lombardi, homme d'une culture universelle, qui avait professé les belles-lettres et l'éloquence à rUniversité de Bologne et de Ferrare, Le jeune Allegri reçut aussi des notions solides sur tous les sujets scientifiques et littéraires qui rentraient dans Téducation du temps, et Ton peut croire que l'élève fit trésor des leçons d'un homme supérieur. Mais il refusa formellement d'entrer dans la carrière des lettres. Il était de ceux qui ne conçoivent le vrai qu'à travers le prisme du beau. Epris de la nature sous toutes ses formes, il se sentit attiré vers la peinture par le charme irrésistible et dominant d'une véritable passion, « Ce grand et doux songeur était né avec une âme exquise, vaste et profonde, forte et contenue. Sa puissance se voilait d'un sourire suave, le charme d'un rêve ineffable plana sur sa vie et enveloppa ses pensées comme ses actions d'une merveilleuse harmonie. Droiture de cœur, richesse de l'âme, clarté et hauteur d'un esprit transcendant, voilà son génie en trois mots. C'est pour cela que non content du nom d' Allegri, qui rendait bien cependant ce genre de sérénité, il prit l'habitude de signer ses tableaux du nom de Lieto, le Joyeux \ »
1. Le Corrèf/e, sa vie et son œuvre, par Marguerite Albana (librairie l'eirin).
Comment ce large et haut ^énie put-il naître et se développer dans une obscure bourgade ? Sous le comte Manfredi, Corrège était devenu un bourg très florissant, mais ne possédait ni école de peinture, ni musée, ni chef-d'œuvre d'aucun genre. Allegri n'eut pour maîtres que des artistes médiocres. Le sens du beau s'éveilla sans doute de bonne heure en lui, sous le charme de la campagne italienne II dut être étrangement ému sous les tiges sveltes de ces feuillages minces, argentés, délicats, qui se bercent doucement au moindre souffle. Il dut palpiter (levant l'immensité de ces horizons bornés par les pointes violettes des collines comme par les ondulations mourantes d'un océan lointain. Peutêtre aussi qu'il sentit le désir de peindre devant une jeune fille endormie dans l'herbe, devant une mère jouant avec son enfant sous les grands ormes, et qu'alors il entrevit confusément ces types de nymphes et de madones que son pinceau caressa plus tard. Ses premiers essais qu'on a conservés représentent l'un un muletier, l'autre une madone. Ils accusent un naturalisme naïf.
Mais comment le sentiment religieux s'éveillat-il dans cette âme suprasensible ? Heureux par son rêve intérieur, il ne se sentait pas chez lui parmi les hommes et avait des heures où tous les visages humains l'inquiétaient. Alors il se réfugiait dans l'église et restait en contemplation devant la Vierge douloureuse et le Christ crucifié. Pourquoi ce dieu martyr? Pourquoi la souffrance sans nom de sa mère? On lui disait que ce Jésus avait sauvé le monde par son sacrifice; mais il ne comprenait pas que cela fut nécessaire, n'ayant pas encore sondé
la profondeur de la méchanceté et Timmensité de la misère humaine. Devant ces deux douleurs, il sentait s'allumer en lui un foyer de sympathie pareil au feu perpétuel de la lampe, qui brûlait, immobile, au fond de l'abside.
Ce sentiment s'exprime dans un de ses premiers tableaux, le Christ aux Oliviers. On y voit Jésus agenouillé et la tête penchée dans une humilité profonde. Un ange qui flotte dans les airs le console. La tête du Christ, ses mains et l'ange reluisent seuls dans l'ombre. Le reste du tableau est plongé dans des ténèbres épaisses. Cet effet de clair-obscur rend en quelque sorte matériellement la parole : « Mon âme est triste jusqu'à la mort. » La lumière même de Fange qui présente le calice donne l'impression d'une douleur lancinante. Tout l'univers suinte la souffrance à l'agonie du Christ et le rayon d'en haut a de la peine à percer cette nuit opaque. Quand le jeune Allegri peignit ce tableau, il n'avait pas encore médité sur l'évangile de saint Jean comme il le fit plus tard. Il n'avait pas encore mesuré la chute de l'âme dans la matière, ni la puissance rédemptrice de l'amour divin. Cependant cet amour vous transperce comme le pressentiment d'une douleur inexprimable, à la vue de ce tableau. Allegri lui aussi devait trouver son Gethsémani, mais bien plus tard. — L'autre tableau de jeunesse d' Allegri (il se trouve au Louvre) est le Mariage mystique de sainte Catherine. On pourrait appeler ce tableau d'une dévotion ardente et naïve : la vocation d'une sainte ou le rêve d'une novice. C'est avec une sorte de passion virginale que la jeune Catherine échange l'anneau de ses noces
2',è LES PROPIlliTES DE LA l;E.NÀi.-.:>.\.-,i.E
iiivriliqucs avec l'enfant divin, tandis que la Viorgo entrelace délicatement leurs doigts et que saint Sébastien se délecte de ce jeu enfantin, qui est un pacte céleste. Si Ton ne réfléchissait pas au sujet de la scène, on croirait assister à des noces profanes, tant la joie éclate sur la toile peinte dans la ^amme forte du jaune d'or au rouge cramoisi et du bleu foncé au vert sombre. Il semble qu'avec ce tableau le jeune Allegri, sur le point d'être saisi par les délices de la terre, regarde déjà plus loin, et se fiance d'avance au mystère de la Passion du Christ en disant : « Moi aussi je viens des hauteurs de l'empyrée et moi aussi je vais souffrir ce que tu as souffert... Au revoir là-haut, mais en attendant laisse-moi vivre et savourer la vie. » Chose curieuse, ce tableau fut offert, comme présent de noce, par Allegri à sa sœur. Par ailleurs, il produisit dans le pays une sensation si vive que six jeunes filles voulurent prendre le voile après en avoir subi l'enchantement. Dans son âme séra« phique, Allegri ne distinguait pas encore les plai-. sirs de la terre des joies spirituelles. Il est naturel que ses œuvres incitassent à l'une ou à l'autre voie, selon les tempéraments.