VOYAGE A MANTOUE. RÉVÉLATION DE L'ANTIQUE LA CHAMBRE DE SAINT PAUL
Mais, en dehors de la tradition chrétienne, un autre monde s'était déjà révélé à lui. Léonard,
LE CORREGK Et LE GÉNIE DE l'aMOUR 2?9
Raphaël, Michel-Auge eurent pour se nourrir les ressouTces de Rome et de Florence. Allcgri ne sortit jamais de sa province Lombarde et n'alla même pas à Milan. Il fallut cependant une révélation pour lui faire comprendre le grand art. Une secousse violente lui donna le sentiment de ce dont il était capable. Elle lui vint de Mantoue. Le comte Manfredi, qui déjà avait distingué et protégeait le jeune peintre, Temmena dans cette ville pendant un séjour qu'il y fit pour fuir la peste. Les marquis de Gonzague avaient doté Mantoue de beaux monuments et de vastes musées. Isabelle d'Esté y avait ajouté une riche collection de statues, d'excellents tableaux, de camées et de médailles antiques. Enfin Mantegua, peintre hors ligne, si remarquable par SCS raccourcis, avait orné le palais ducal de belles fresques, entre autres la splendide salle du Triomphe (t Alexandre. Allegri, lorsqu'il vint à Mantoue, avait dix-sept ans. On peut se figurer son saisissement devant ces merveilles, devant ces statues antiques qui le regardaient pour la première fois, devant ces draperies somptueuses et ces corps demi-nus d'hommes et de femmes, qu'un maître du pinceau faisait évoluer devant lui en cortèges somptueux et dans les poses les plus variées, avec une splendeur magnifique. Il vit frémir le marbre et palpiter la to-ile. C'est là qu'une foule de formes ravissantes dut se presser dans son cerveau, qu'un essaim de corps aux chairs diaphanes dut ondoyer sur la toile frissonnante de son imagination dans un fleuve de chaude lumière, et mille regai'ds qui cherchaient le sien river sur place son être immobile et charmé. C'est là qu'il dut s'écrier : Voilà le
mariage de la vie et de TiJéal. Et moi aussi je porte en moi tout un monde, et moi aussi je suis peintre ! Atich'io son pittore ! *
Ciel chrétien et Olympe grec |f!ottaient déjà dans l'atmosphère d'Allegri comme de brillants mirages dans la brume rosée d'un divin ressouvenir. Reflets d'un lointain passé et germes inquiets d'une vie nouvelle. Quelques ravons ardents devaient suffire pour les faire éclore. A la fin de sa carrière, il enrichit la galerie des femmes antiques, fécondées par les Dieux, de quelques exemplaires d'une volupté savoureuse et spiritualisée. Mais, dès sa prime jeunesse, il devait faire dans ce monde de la joie hellénique une pointe d'une franchise charmante et d'une pureté virginale.
Jeanne de Plaisance, abbesse du monastère de Saint-Paul à Parme, lui en offrit l'occasion. C'était une abbesse d'un genre particulier, selon la mode libre de la Renaissance italienne, une grande dame entreprenante, mondaine et hardie. Cette femme, qui tenait la crosse comme un sceptre, savait aussi jouer de l'éventail et soutenir un rôle brillant dans la société. La vivacité de son esprit et sa générosité naturelle lui faisaient pardonner son humeur cavalière et son esprit de dwnination. Du reste ce tempérament emporté dut être accompagné d'une imagination riante, d'un goût raffiné. Elle avait un parloir donnant sur la rue et attenant à sa chambre à coucher. Ce parloir, vrai bijou d'architecture, lui servait de salon ; elle y recevait les savants, les
1. C'est Vasari qui lui prête ce mot, dont le caractère corrégien semble garantir rauthenticité.
poètes et les seigneurs de Parme. Le caprice lui vint d'orner cette chambre d'une peinture mythologique. Son parent et ami intime, le marquis Montino délia Rosa lui proposa de s'adresser au Corrège, qui vint, quelques mois plus tard, se présenter à l'abbesse. En le voyant, Jeanne dut comprendre le prix du conseil et n'eut pas de peine à s'entendre avec lui. « Allegri, nous dit son pénétrant biographe, était de ces natures qui n'ont pas besoin d'aller au monde pour que le monde vienne à eux. Un mélange de hauteur et de douceur, de fierté naturelle et de grâce ingénue leur donne un air de supériorité qui attire sans qu'elles y pensent. La sérénité souriante des grandes âmes est chose si rare et si extraordinaire pour les gens du monde, qu'elle leur impose sans les blesser et les charme en les étonnant. C'est ainsi que nous nous représentons Allegri dans ses rapports avec les seigneurs et les grandes dames : affable, souriant, mais quelque peu réservé et se demandant toujours si l'œuvre était bien selon son cœur. Cett-e fois-ci elle devait l'être. En rien suffit à l'artiste pour créer . tout un monde. Le peintre vit trois lunes dans l'écusson de Tabbesse. Sur ce simple motif qui lui rappelait la déesse grecque, il imagina la Chasse de Diane, et ce signe de la lune croissante évoqua dans son esprit une scène de mythologie naïve. » (Marguerite Albana.)
Le parloir de l'abbesse est une chambre voûtée, d'une simplicité et d'une élégance princières. Elle est carrée et éclairée par une seule et large fenêtre. A droite de l'entrée se trouve une ample cheminée surmontée d'un manteau de forme pyramidale.
C'est sur ce pan de mur qu'Allegri a peint sa Diane : « La belle chasseresse, le croissant au front, est légèrement assise sur le bord d'un char antique et se présente de face. Sa longue robe voile, sans les cacher, les formes superbes de son corps juvénile, et laisse à découvert sa gorge blanche Son attitude exprime la rapidité de la course et l'élan d'un mouvement fougueux. On dirait que l'air vif et matinal caresse volontiers ses bras nus et enveloppe voluptueusement sa taille de déesse et de fée. Une sève de vie virginale colore ses joues délicates, ses lèvres humides et donne à ses grands yeux dilatés un regard plein de charme et de bonheur. Ce n'est pas la Diane sévère, aux formes presque viriles, au profil cruel de la statuaire grecque, c'est une Diane plus intime qui n'est que joie, douceur, abandon. » (M. A.)
La voûte de la chambre de Saint-Paul est peinte en treillage et divisée en seize compartiments par des listeaux de stuc. Celte treille recouverte d'un feuillage touffu, enrichie de fleurs et de fruits, est percée de seize ovales en forme de médaillons, où se détachent deux à deux des groupes d'enfants en train de jouer. C'est le cortège de Diane, ou plutôt c'est la suite naturelle d'une vierge heureuse et libre qui entraîne ces enfants dans les bois par sa beauté, son charme et son sourire. Il est évident que le peintre, en se conformant à l'architecture du lieu, s'est demandé ce qu'il pouvait faire pour le rendre aussi gai que possible, sans offenser l'austérité d'un cloître. Il y a pleinement réussi. On s'y croit sous un berceau de vigne sauvage. Tous ces enfants qui se détachent sous le ciel bleu,
LE CoaUÈGE ET LE GÉNIE DE L AMOUR 283
dans les ouvertures, ont l'air de faire irruption dans la chambre avec leurs petits cris, leurs ravissements, et leur joie. La plupart portent les emblèmes de la chasse. Les uns se poursuivent à la course ou se disputent des fruits, d'autres jouent avec des lances, des arcs et des lévriers, d'autres se divertissent avec des couronnes, des mascarons et des têtes de cerf. Ils miment innocemment et sans le savoir la grande comédie de la vie.
On pourrait dire de tous les enfants peints par Allegri ce que Guido Reni disait d'un de ses tableaux : « Les enfants du Corrëg-e sont-ils toujours là et ont-ils grandi? » Allegri a merveilleusement compris la nature enfantine, qui renferme à la fois Cupidon et l'Ange, comme l'innocence contient en germe le désir et l'amour. Il a séparé ou mélangé, nuancé et gradué ces deux natures avec une virtuosité qui n'est égalée par aucun maître. Ses enfants sont tour à tour ou à la fois candides et insinuants, naïfs et subtils, pleins de malices charmantes et de songeries profondes. Ses anges adolescents rayonnent avec leurs yeux lumineux dilatés et leurs boucles d'or; quelquefois ils sont tristes et pensifs comme l'Amour naissant.
Les fresques de la chambre de Saint-Paul don-i nèrent un éclat subit à la réputation d' Allegri. Les commandes lui venaient de toutes parts. Cependant il ne se fixa point à Parme. Son goût pour la retraite, son absence de toute vanité et son attachement pour les seigneurs de Gorrège le ramenèrent toujours à son lieu de naissance. Manfredi était mort, Gilbert X lui avait succédé, et sa femme, Veronica Gambara, personne lettrée et
célèbre, une des précieuses de l'Arcadie du temps, mais une précieuse aimable et intelligente, avait fait de son château, environné de jardins délicieux, le centre d'une petite académie mondaine. Elle protégeait Allegri, lui procurait des commandes et le traitait en ami de la famille, sur un pied d'égalité. Dans une de ses lettres, elle appelle Allegri « beau, aimable et charmant ». Il n'eut donc tenu qu'au Corrège de se faire présenter par elle à Charlcs-Quint, à l'Ariosle, à l'Arétin, au marquis d'Avalos, qu'elle comptait parmi ses hôtes fréquents. Il ne s'en soucia point. Cet homme étrange évitait les puissants de la terre et les dispensateurs de gloire dont tout le monde se disputait la faveur et qui d'ailleurs lui ressemblaient si peu. Il voultit par pure reconnaissance pour sa dame protectrice orner sa villa de fiesques. Mais lorsqu'id traversait ces beaux jardins pour se rendre à son travail, lorsqu'il apercevait sous un massif de chênes verts au feuillage sombre, lustré par la poussière des jets d'eau, ce groupe de gens illustres, il passait sans s'arrêter. Il préférait sans doute les oiseaux, les belles fontaines de marbre, les statues solitaires, les échappées riantes sur la campagne et surtout les images qui flottaient dans son esprit.
Si nous voulons nous le figurer dans ces moments, il faut regarder le portrait à fresque qu'il a peint lui-même et qui se trouve dans l'intérieur du dôme de Parme au-dessus de la porte d'entrée. Voici la description psychologique qu'en donne son biographe : « Le buste se détache en profil dans la pénombre. On dirait un homme appuyé au mur et plongé dans une méditation pro-
fonde. Il est vêtu d'une ample robe à larges manches de couleur claire et dont la négligence rappelle l'artiste au travail. Le visage ovale, légèrement incliné, d'une expression rêveuse et d'une haute distinction, est celui d'un esprit supérieur qui vit en communion intime avec le beau et le bien. Son vaste front, ses traits fins et fondus ont la suavité et la simplicité grandiose des marbres grecs. Le nez aquilin, aux narines mobiles, est d'une finesse et d'une noblesse rares ; les lignes de la bouche, à demi cachée dans l'ombre de sa barbe, le regard tourné au dedans et comme voilé d'un songe : tout dans sa physionomie exprime un sentiment de douceur ineffable et de merveilleuse harmonie. Cette tête pensive et sereine est uniquement occupée de sa vision intérieure, le monde du dehors n'y a laissé aucune empreinte. La grandeur de la pensée s'y mêle à une candeur d'enfant, à la timidité touchante du songeur. Cet être a un je ne sais quoi qui n'est pas de ce monde. » (M. A.)
JÉROMINE MERLINI. LE MARIAGE D'ALLEGRI