‹ Les prophètes de la renaissance ... Dante, Léonard de Vinci, Raphaël, Michel-Ange, Le CorrègeChapitre 35 sur 47 · SES MADONES · texte numérisé non relu

SES MADONES

C'est ici que se place le roman de sa vie, roman bien simple, puisqu'il s'agit d'un mariage et d'un mariage heureux. Il est vrai que les circonstances intimes qui l'accompagnèrent l'entourent d'une vive auréole. Pungileoni rapporte les faits, il faut deviner le reste. Jéromine Merlini était fille unique d'un

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écuyer cki duc de Mantoue. Devenue orpheline à quinze ans, elle tomba dans une mélancolie noire qui la fit décliner à vue d'œil. C^était une de ces natures exquises et frêles qu'un souffle replie sur elles-mêmes et qui soupirent après une autre existence, ne trouvant dans celle-ci ni paix ni satisfaction, mais plutôt ennui et dégoût. Le mirage d'une autre vie les fascine ; elles se laissent aller au sombre charme de la mort comme à l'attractiou d'un étang profond et immobile dont la surface s'irise de raille couleurs. Jéromine se croyaiit si sûre de sa fin qu'elle avait fait un testament par lequel elle léguait toute sa fortune à ses oncles. Un hasard heureux lui fit alors rencontrer le Gorpège, et il paraît qu'elle aperçut dans les yeux d'Allegii un rayon de vie qu'elle n'avait pas trouvé ailleurs, car dès ce jour elle se ranima ; la fleur à demi fermée se redressa sur sa tige et se rouvrit au soleil de l'amour. Etait-ce l'amour seulement qui avait eu le pouvoir de la ranimer ? N'était-ce pas aussi ce foyer de lumière et de joie divine qui rayonnait dans l'âme du jeune maître et qui répandait sur son visage une clarté douce comme la flamme d'une lampe d'albâtre ? il ne doutait pas, lui ! « Le doute, dit son biographe, est le fait des âmes faibles qui n'aiment qu'à demi et vivent dans la crainte éternelle d'une déception. Les grandes âmes croient en elles-mêmes ; leur foi se communique aux autres par sa seule radiation. »

Heureux Allegri ! en songeant à ce ravissant intérieur, égayé de quatre beaux enfants, on comprend mieux encore que le peintie ait pu signer gaîmont et fièrement ses toiles du nom de Lie.to !

Seul parmi les grands artistes de l'Italie, il connut l'amour dans le mariage et le bonheur dans l'amour. — Léonard vécut en sphinx indéchiffrable, et s'il aima quelqu'un, ce fut cet autre sphinx, l'Eve mondaine, maîtresse du cœur par la science et par le péché, la femme cruelle et savoureuse qu'il a peinte sous les traits de Mona Lisa, celle qu'on ne possède jamais parce que son âme ne se livre pas et qui attire toujours parce qu'elle demeure un éternel mystère comme l'onde changeante. — Raphaël éprouva pour la Fornarina une passion charnelle, pendant que son cœur se consumait dans la soif de l'idéal, et si, comme deux sonnets de lui le font croire, une belle inconnue lui fît sentir la flèche du grand Erôs, il ne but que furtivement à la coupe enchantée où l'âme et les sens mêlent leurs ivresses. — Quant à Michel- Ange, sa jeunesse dut connaître l'âpre désir que respirent son Bacchus et ses Léda ; dans son âge mûr, il aima d'une flamme platonique la noble Vittoria Gobnna ; dans sa vieillesse austère, il finit par condamner tout amour qui avait pour objet une chose corporelle. — André del Sarto aima éperdument sa femme, mais on sait ce qu'il dut souffrir par celte belle infidèle aux cheveux d'or et aux yeux bleus perfides qu'on admire aux Uffizi de Florence. — Le Titien fut un bon vivant libertin. — Le Tintoret peignit deux fois sa maîtresse ; dans les premiers temps de leurs amours, il la mit au Paradis ; mais lorsqu'elle l'eut trahi pour un autre, il la mit dans son Enfer. Pauvre Tintoret ! la force de son amour se mesure à ce second portrait ; car c'est là surtout qu'elle est belle ! — Le Corrège

seul connut le charme d'une affection profonde et partagée, où chacun inspire ce qu'il ressent, et passa ses jours dans la chaude atmosphère d'une âme charmante qui vivait de son souffle.

jyjme ]\jignaty croit trouver le portrait de Jéromine dans le type des madones que le Corrège peignit après son mariage, et particulièrement dans celles de Naples : la Bella Zingarina. Quoi qu'il en soit, c'est en regardant les Saintes Familles d'AUegri, ses madones et en général tous ses tableaux qui ont trait à la légende chrétienne, qu'on peut se figurer le charme de son intérieur. Quelle chaude lumière, quel éclat de coloris, quelle intimité délicieuse dans le Repos en Egypte, qui se trouve au musée de Parme ! Quelle poésie cachée dans la Bella Zingarina, assise au bord d'un ruisseau, et qui, la tête penchée, contemple son enfant endormi sur ses genoux ! C'est l'heure de la sieste. Ellemême dort à moitié ; ses yeux sont mi-clos, mais elle jouit encore de son extase maternelle. Tout est vivant dans le coin perdu de l'oasis : la nappe d'eau, le pied de la Vierge chaussé d'une sandale, les feuilles du palmier qui bruissent et l'ange qui s'y accroche. Tout semble s'intéresser au touchant mystère de la mère et de l'enfant, tout jusqu'au lapin blanc blotti dans l'herbe et qui dresse l'oreille.

Plus remarquable encore est la fresque du musée de Parme, la Madona délia Scala, avec ses grandes paupières baissées, dont les beaux cils tamisent l'amoureuse tendresse. « La mère presse l'enfant sur son soin, celui-ci détourne doucement la tête vers le spectateur. Son bras entoure le cou de la

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Vierge, sa main s'accroche à son voile et repose sur les longues tresses soyeuses de ses cheveux. Mais sa pensée vague au loin. Le songe de l'idéal est dans ces yeux, qui semblent déjà refléter le mystère des mondes et sont remplis de clartés éblouissantes. L'enfant y est tout absorbé, l'homme en sera la victime. La mère, par contre, est absorbée en lui ; ils s'enlacent et s'enveloppent si harmonieusement qu'ils semblent ne former qu'un seul être. » Si l'on compare en général les madones du Corrège à celles de Raphaël, on trouvera que cellesci sont d'une beauté plus régulière et d'une élégance vraiment princière. Elles se tiennent comme des filles de roi ou comme des fées. Mais elles sont plus préoccupées de la perfection de leur pose que de leur enfant ; à la longue, on y sent de la froideur et de l'indiflérence. Celles d'Allegri, moins belles, moins parfaites, émeuvent davantage par la profondeur de leur sentiment, par leur poésie exquise et suave. Ce sont, avant tout, des mères passionnées et qui ont « tout le miel de la maternité ».

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