ÉPILOGUE
Au musée de Vienne, se trouve un tableau du Corrège d'une beauté merveilleuse et saisissante. 11 représente un saint Sébastien. Mais ce n'est pas la victime palpitante et saignante, le martyr percé de flèclies, thème habituel des peintres du moyen âge et de la Renaissance. C'est le saint triomphant après sa mort. Figure supra-terrestre, corps éthéré, d'une substance phosphorescente et incorruptible, qui respire une vie spirituelle intense. On ne voit que le buste de ce bel adolescent. Sa blanche poi-
LE CORRÈGE ET LE GÉNIE DE l'aMOUR 303
trine se détache lumineusement sur un fond obscur. Une draperie légère est suspendue à son épaule. Il tient une flèche dans sa main droite et sa tête pensive est lég-èrement inclinée de l'autre côté. Sa face ovale, au nez fin et pur ressort en clair-obscur entre la masse sombre des cheveux divisés en deux forêts épaisses, qui se perdent des deux côtés dans les ténèbres. Une douceur céleste, une compassion profonde se peignent dans ses yeux. La bouche exquise pourrait être d'une femme, n'était le double arc des lèvres dessiné avec une fermeté masculine. Invinciblement l'œil du contemplateur fasciné revient à ces yeux uniques. Le rayon subtil qui en émane est saturé de la mélancolie indicible des anges qu'attire la souffrance et la misère des hommes.
A force de regarder ce tableau, je me suis persuadé que ce fut le dernier du maître et qu'il renferme le secret de sa ilestinée. On y peut lire son testament personnel, comme on peut lire son testament philosophique dans les deux coupoles de Parme. Saint Sébastien n'est ici qu'un masque et qu'un symbole sous lequel reluit, en son cristal pri.mitif, comme en sa quintessence dernière, l'âme corrégienne et le moi transcendant de Liéto peint par lui-même. Voici donc ce que ces yeux et cette bouche m'ont dit :
« Cette flèche avait traversé le cœur d'une pauvre âme de la terre, d'une femme tremblante, éperdue, désespérée. Sa souffrance et sa solitude étaient telles qu'elle désirait mourir, et cependant elle redoutait la mort. La compassion que je ressentis pour elle me fit comprendre d'un seul
coup la force infinie de l'Amour. C'est une force divine de création et de résurrection. Elle coule de la même source que celle qui fait naître les fleurs, les âmes et les mondes. D'un regard de feu et d'un geste prompt comme l'éclair, je retirai la flèche du cœur de l'Aimée, et la lançant dans l'espace, je m'écriai : « Flèche de la Douleur, flèche de la a Mort, tu sortiras de cette âme. Va-t'en dans « l'infini, et ne reviens jamais ! » La flèche partit comme une fusée étincelante et dit en vibrant : « Je pars, mais je reviendrai sur toi ! » Je répondis : « Avec ma conquête... je t'en défie ! »
« Alors les yeux de mon Aimée, qui étaient des fontaines de larmes, se changèrent en puits ardents. Aussitôt après, ils brillèrent comme deux étoiles violettes sous leurs cils noirs. Et je m'y absorbai, comme la lumière s'absorbe dans les pétales veloutés de l'iris et plonge dans son calice nacré. Et je devins Liéto, le peintre des joies divines de la terre. Et je conduisis mon œuvre jusqu'au seuil des grands mystères. J'avais atteint l'apogée du bonheur, toujours si proche de l'abîme... Hélas ! comme une rose d'automne qui dit au vent glacé : Prends-moi en une seule nuit, avant que je ne tombe feuille à feuille, ainsi Jéromine fut emportée en une nuit d'hiver. Je la trouvai morte sur sa couche. Elle me souriait encore et semblait me remercier. Non, elle n'avait pas eu le temps de sentir approcher la mort... mais l'iris violet, caressé du soleil, et la rose trémière, oii llabeille s'enivre en butinant son miel, n'étaient plus qu'une herbe fauchée...
« Alors la flèche perdue dans l'espace revint
me frapper avec un sifflement aigu et me traversa le cœur de part en part. Je reçus le coup en silence, et j'écoutai son écho s'épandrc dans le vide de l'infini. Personne n'en sut rien. Mon visage devint impassible et ma bouche muette. Comme Elle me souriait jadis, je souriais au monde. Mais, jusqu'à mon dernier jour, dans mon atelier solitaire, comme sous les lambris dorés des princes, au milieu des rires provoquants des femmes, mon âme fut pareille à saint Sébastien dépouillé de ses vêtements, lié au tronc d'un arbre sur lequel des archers cruels tirent sans se lasser, comme sur une cible vivante, pour épier ses convulsions, mais sans pouvoir lui arracher un cri et sans pouvoir troubler l'extase de sa vision qui rafraîchit la briilure de sa souffrance. — Béni soit ce martyre, car à travers lui, j'accomplis mon œuvre et je peignis r Assomption de la Vierge du Dôme. Les trois mondes que j'avais traversés de haut en bas, pour connaître le fond de la douleur humaine, je les ai traversés de bas en haut pour retrouver la joie divine par la puissance du grand Amour et l'holocauste de tout mon être.
a J'ai retrouvé Jéromine. A son tour, elle a retiré de mon cœur la flèche qui l'avait meurtrie. Ah ! si tu pouvais nous voir au milieu de nos frères et de nos sœurs, sur notre planète limpide, au val des lys, où les arbres murmurent les noms des Dieux, où, pendant les nuits chaudes, les rayons d'un astre plus brillant que Jupiter et la constellation fulgurante de la Lyre nous apportent les messages des Esprits souverains... tu verrais alors à quel point je vis en Elle et Elle en moi. ïu verrais que nos
oUO LES PROPHETES DE LA RENAISSANCE
âmes unies ot diverses se dédoublent à plaisir pour se confondre à nouveau, qu'elles se reflètent l'une dans l'autre, se métamorphosent à vue d'œil et se fécondent en se pénétrant. Tu verrais aussi comment les flèches de la mort peuvent se changer en sceptres magiques, en rameaux guérisseurs et en palmes de victoire... Et pourtant nous sommes prêts à redescendre sur celte terre de souffrance pour guider les cœurs errants aux sentiers de lumière et sauver les âmes en détresse. Car ceuxlà seuls qui ont senti toutes les flèches de la douleur terrestre peuvent comprendre la beauté du Ciel et ont droit aux félicités de l'éternel Amour. »