‹ Les prophètes du passéChapitre 9 sur 13 · LA MONARCHIE · texte numérisé non relu

LA MONARCHIE

Peu de temps après, en effet, l'invincible nature la ramenait de concert avec un autre Invincible; et, chose cligne de cette intelligence qui voyait par-dessus les événements les plus hauts, les plus inattendus, les plus escarpés aux yeux vulgaires, ce ne furent pas même les prodiges de cet autre Invincible qui empêchèrent la Restauration prévue de se produire dans les termes que l'illustre publiciste avait fixés et décrits par avance jusque dans leurs moindres détails. Tout ce qui sait lire n'a pu oublier l'admirable chapitre IX, cette suite d'éclairs, des Considérations sur la Franco , intitulé : Comment finit une contre-révolution. Les grandeurs et les folies de l'homme qui avait, en ressuscitant la monarchie, comme écrit avec son épée sous la dictée du prophète politique qui l'avait proclamée nécessaire et inévitable, ne modifièrent qu'à

peine l'histoire qu'il avait tracée de si loin delà Restauration future. On le comprend. Qu'y avait ajouté cet homme qui représentait encore la Révolution, quoiqu'il se fût tourné contre elle ? Ses propres fautes et ses malheurs. La prédiction de Joseph de Maistre n'en était point affaiblie. Au contraire, elle n'en brilla que mieux, et les paroles qui l'exprimaient restèrent entières sans qu'aucun événement en effaçât seulement une lettre. Vraies avant Bonaparte, plus vraies encore depuis Bonaparte, elles semblent un arrêt de la Providence, qui étonne, quand on se reporte a sa date, les esprits les plus rompus aux prévisions politiques: « C'est « donc bien en vain, disaient ces paroles, « que tant d'écrivains insistent sur les in- « convénients du rétablissement de la mo- « narchie ; c'est en vain qu'ils effrayent les « Français sur les suites de la contre-révo- « lution ; et lorsqu'ils concluent de ces in- « convénients que les Français, qui les re-

« doutent, ne souffriront jamais le rétablis- « sèment de la monarchie, ils concluent « très-mal ; car les Français ne délibéreront « point, et c'est peut-être de la main d'une « femmelette qu'ils recevront un roi. » La dédaigneuse expression n'était pas une injure, et Tintuition allait ici jusqu'à la nuance. Les Français ne délibérèrent point. Ils crièrent pour qu'on les délivrât, et leurs libérateurs délibérèrent. Rien donc n'a manqué à cette divination prodigieuse, pas même la femmelette; car Mme de Kriidner, qui jouait le mysticisme et n'avait pas le cœur et la tête assez grands pour le conte* nir, Mme de Kriidner, qui mit les petitesses de son âme dans les décisions d'Alexandre, ne serait-elle pas cette femmelette-là?...

Du reste, une vue si droite et si perçante qui aidait à sa force et la décuplait, en mettant le pur milieu des principes entre elle et les événements lointains, comme la science place de merveilleux cristaux entre elle et

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les objets qui échappent à la faiblesse des organes humains, pour mieux les voir; cette vue éclairée, affermie, élevée à sa plus haute puissance par l'habitude de la contemplation supérieure, ne se troubla jamais, même devant ce qui trouble tant le regard des hommes, le succès. Bien au-dessus des partis et de leurs passagères fortunes, Joseph de Maistre, qu'on a cru, aux ardeurs de sa parole, en partager les passions, n'épousa aucune des illusions de la victoire, quand la Restauration s'accomplit. Ii vit qu'au lieu de rompre avec une révolution qui avait été elle-même une rupture avec la vérité et avec l'histoire, elle se nouait à cette révolution par une constitution philosophique, et il prévit ce qu'il arriverait de cette dernière, comme il était arrivé déjà à celles qui l'avaient précédée. Il ne biaisa pas sur la faute de Louis XVIII, et sur le sort de cette monarchie un instant relevée pour retomber. Deux ans après le retour de la mai-

son de Bourbon, une inspiration, née déjà de beaucoup d'embarras, lui fit offrir le ministère, mais il refusa en disant qu'il était trop tard. Il sentait que la conception de l'ordre vrai pour la France sacrifiée à une égoïste et fausse politique, ne pouvait plus se réaliser, du moins par le simple fiât d'un homme. Quelques années plus tard, en 1821, il mourait, et, le regard toujours aussi lucide, aussi ferme: « Je meurs avec l'Europe, » disait-il. Mot cruel et lugubre; mais franchement, depuis 1821, quel événement a montré que ce mot-là ne fût pas juste ?

Ainsi, — comme on le voit maintenant et par ses écrits et par sa vie, — ce Prophète du Passé, ainsi que diraient les insolents Nostradamus de notre âge, a toujours prévenu et annoncé l'avenir voilé qui allait suivre. Il avait, et dans ses Considérations sur la France et dans son Principe générateur, proclamé le néant des constitutions

faites de main d'homme, et, coup sur coup, les faits successifs de l'histoire contemporaine lui donnèrent raison en hrisant, les unes après les autres, ces constitutions ! Que dis-je ? l'avenir qu'il avait vu ne s'est point circonscrit dans une période de l'histoire. La sentence de mort qu'il a portée contre les constitutions, le Temps, cette Table de Marbre qui rejuge les jugements humains , ne l'a point cassée. Il a frappé également l'œuvre de 1795, de 1815, de 1830, comme il frappera toutes les œuvres pareilles de fabrique humaine, estampillées du même nom. Plus tard, quand je parlerai de Chateaubriand, dont l'œil fut trop souvent ébloui par les illusions ambiantes de son époque, je montrerai que Timpossibilité de vivre, — le petit empêchement $ être, eût dit Fontenelle, — de ces œuvres futiles ne venait pas seulement du principe même sur lequel elles portent, mais aussi du système de gouver-

nement que ces constitutions créaient. Seulement pour !de Maistre, ce penseur original, qui expliquait tout par l'origine, le péché originel suffisait. Quand une institution est vaine dans son principe, ce n'est plus qu'une ruine suspendue sur ceux qu'elle couvre de son apparente solidité. Les myopes seuls ont cru, par exemple, le roi Charles X chassé du trône par de vieilles rancunes contre sa noble race ; mais pour ceux qui élèvent leur regard vers des causes plus réelles, il a été surtout chassé par les principes mêmes consentis dans cette Charte, qui sera jugée par nos fils, s'ils ne sont pas aussi faibles que leurs pères, une vile concession à l'ennemi. Louis-Philippe n'avait point, lui, les souvenirs de sa race à craindre. Fils de régicide, grandi sur les genoux des clubs, libéral de ce faux libéralisme, de cette tartufferie de libellé dont la spirituelle France a été si longtemps la madame Pernelle et l'est encore; Louis-Philippe, ce roi

de la Halle, a été chassé à son tour par les gamins, fils de ces gamins qui lui avaient donné la couronne. Mais, comme Charles X, c'était encore, au fond, la constitution qui le chassait, ou du moins l'esprit qui couvait dans son sein. La monarchie de 1830 a péri comme la monarchie de 1815, parce que ni Tune ni l'autre n'était, en fin de compte, la monarchie. Toutes les deux sont mortes de leurs constitutions. De Maistre avait pressenti ces ruines comme il en a pressenti bien d'autres que la France n'a pas vues, mais qu'elle verra... Et ne peut-on dire qu'elle a commencé de les voir?... Avouons que ce n'est pas trop mal pour un homme toujours les yeux attachés au passé, comme le lui reprochent ses adversaires. Enfin il a mérité cette gloire qu'à plus de quarante ans de distance, un ministre d'une expérience presque séculaire, aussi grand par la pratique et par l'action [que lui, de Maistre, l'était par la théorie et par la pensée, con-

clut, après les événements, comme l'illustre écrivain avait prévu, avant qu'ils eussent éclaté. Les paroles rapportées dernièrement du prince de Metternich, à Londres ', sont un corollaire expérimental à Va priori de l'auteur des Considérations sur la France, Lorsque les Bohémiens politiques de notre époque, éclos tout à coup au gouvernement des États, comme des champignons sur du

* Voici les propres paroles du prince de Metternich : « Le Progrès politique, — dit-il,— suit < un cercle. Plus il marche, plus il se rapproche « de son point de départ. » C'est toute la théorie catholique qui ne conçoit pas l'homme autrement qu'il n'est; — qui ne rêve jamais, mais qui observe toujours. Un grand esprit qui, comme le prince de Metternich, lutte avec les faits depuis quarante ans, et conclut, au nom des faits, comme les plus redoutables utopistes, au nom des idées, montre bien que l'utopie n'est plus qu'une avance de la Vérité. L'Infaillibilité est pour M. de Metternich aussi nécessaire que pour Joseph de Maistre. Et ce n'est pas la seule analogie qui existe entre le grand Penseur debout et le grand Penseur assis. Tous deux, ils ont la môme théorie providentielle. Tous

fumier, dans la nuit du 24 février 1848; lorsque tous ces poétiques diseurs de bonne aventure à la France auront pour garantie de leurs prédictions un ensemble de faits comme celui que je n'ai pu qu'indiquer dans ce chapitre, et l'adhésion à leurs prophéties d'un homme qui a depuis quarante ans la main, — et une assez puissante main, — dans les affaires de ce monde, alors...

deux croient que la Révolution de 1789 n'a été que le châtiment des Classes Élevées et que la Bourgeoisie et le Peuple doivent avoir aussi leur 1789. Après le coup de guillotine sur la tête du trop révolutionnaire Louis XVI , il doit y avoir le massacre et la faim pour les peuples révolutionnaires. L'Expiation, l'Expiation pour tous, en bas comme en haut. Les peuples y perdront V esprit de révolte; les Aristocrates et les Rois, l'esprit de faiblesse et d'illusion, plus dangereux et plus honteux encore. — Telle est l'opinion d'un homme dont le long ministère fut un règne, et qui, sur la fin de sa vie toute -puissante, a trouvé la révolution armée contre lui, parce qu'il avait mis tout son patient et calme génie à l'endormir plutôt qu'à la tuer. Il aurait dû la tuer.

oh! alors... je ne les croirai pas davantage, mais je me regarderai au moins comme tenu de déduire les raisons de mon incrédulité.

« J'ai pensé tout ce que vous avez écrit, « et j'ai écrit tout ce que vous avez pensé, » disait l'illustre de Maistre à l'illustre Bonald, quelque temps avant de mourir. Résumé d'une laconique plénitude; identité de deux génies qui s'étaient étreints et fondus dans la vérité, dans la lumière des mêmes principes ! Rien de plus noble que cet aveu, désintéressé de tout ce qui n'est pas la vérité même. Pour le grand esprit de Joseph de Maistre, en effet, une seule chose au monde eut de l'importance, et ce ne fut ni la personnalité du talent, ni l'originalité de l'œuvre, ni le sentiment enivrant de sa propre

force, ni le cruel partage de la gloire, ni tous ces chers néants auxquels tient la faible créature humaine par des nœuds si prompts à saigner; ce ne fut ni lui, ni Bonald, ni personne: ce furent les principes, — les principes que l'homme n'a pas faits et que le mérite de sa pensée et de sa volonté est de reconnaître. Bonald les a reconnus. Il les a proclamés d'une voix dont les événements accomplis depuis trente ans n'ont pas encore épuisé la portée. A ces principes, qui étaient comme les entrailles de sa raison, Joseph de Maistre a eu la conscience de lui-même dans la conscience de Bonald; et, tout ému de sentir son être intellectuel élargi dans un autre être, sa conviction palpiter dans une autre conviction aussi puissante que la sienne, heureux, il le lui écrivit, quoiqu'il ne l'eût jamais vu, non pour le louer en s'égalant à lui, ou se louer lui-même en s'identifîant avec un autre, mais pour glorifier les idées auxquelles tous les deux avaient foi.

Bonald vient donc'après de Maistre, quoiqu'à côté de lui, dans le dénombrement de ces Prophètes du Passé je Taie choisi comme une des répliques immortelles aux injures des Visionnaires de l'avenir. Bonald, comme de Maistre, les a méritées, et ce n'est pas d'hier qu'ils ont eu l'honneur, l'un et l'autre, des mépris de leurs adversaires. Qu'on descende de quelques degrés dans l'histoire de la pensée contemporaine, on verra si l'incrédule injure ne date pas du même jour que la prophétie. Toutes les philosophies, — car l'Erreur, dragon à mille têtes, est un monstre multiple, — toutes les philosophies qui ont passé sur l'esprit de la génération actuelle, et ont brisé un peu davantage ce débile enfant d'une société qui n'en peut plus, et la philosophie écossaise, et la philosophie allemande, et la philosophie matérialiste, et la philosophie panthéiste, et la philosophie éclectique ont, pendant vingtcinq ans, refusé dédaigneusement à Joseph

de Maistre, kl Bonald; à plusieurs autres, à toute Yécole catholique enfin (pour parler l'affreux jargon de ces philosophies) , la puissance d'observation, de découverte, d'intuition supérieure, qui marque les systèmes, ainsi que les hommes, du caractère souverain de la vérité. Gela se comprend. En philosophie, en politique, en toute science (j'excepte la morale), voir, avoir vu, discerner, est le fait suprême, incontestable, dominateur. C'était donc ce fait qu'on devait nier aux hommes de la Tradition religieuse qui assoient leur philosophie sur la base d'une Révélation divine. Aussi était-il passé en force de chose jugée qu'ils ne voyaient pas. La faculté qui sert à saisir le vrai dans les choses, les hommes, le temps, ils ne l'avaientplus. L'esprit humain, dontlalangue philosophique moderne a fait un coureur, je ne sais trop pourquoi, marchait, volait à leurs côtés, ils ne s'en apercevaient môme pas 1 Ils n'étaient que les archéologues de

la pensée, que des métaphysiciens égarés, sans profondeur et sans génie. Si parfois, ému d'une page éloquente, on avait la générosité de leur accorder le don d'écrire ; si même on leur reconnaissait une certaine autorité de logique qui, après tout, comme les six laquais de Pascal, se faisait nettement respecter et abrégeait le débat, — c'est qu'en fin de compte, le don d'écrire peut être au service d'une intelligence aveugle, et que la logique, — cette clef avec laquelle on n'entre jamais que chez soi, — ne mène les hommes que là oifils veulent bien se laisser conduire.

De telles concessions étaient sans danger et semblaient impartiales ! Impartiales ! cette qualité si recherchée des sociétés sans conviction ! Mais la vue, mais la sûreté du regard, cette pénétration formidable aux doctrines et aux hommes : voilà ce qu'il ne fallait jamais consentir, voilà ce qu'ils n'avaient point, ce que ne pouvaient avoir ceux-là qu'on

devait. appeler plus tard les Prophètes du Passé, ces esprits arriérés qui maintiennent que la vérité politique, comme toutes les vérités dont les sociétés ont besoin pour vivre, est divine, révélée, enseignée, apprise, par conséquent éternelle ; par conséquent immobile, et devant laquelle l'homme s'agite, passe et recule, en appelant dans sa manie cette vaine agitation « du progrès ! » Eh bien ! j'ai montré ce qu'une telle prétention fut contre Joseph de Maistre ; je montrerai ce qu'elle est contre son frère d'armes intellectuel, le vicomte de Bonald, son inférieur, je le reconnais, s'il s'agit de ces toutes-puissantes facultés qui ravissent l'homme et l'enlèvent en le saisissant par tous les côtés où il est intelligent et sensible, mais son égal par la pensée ; son égal, s'il n'y avait en l'homme que l'auguste faculté de la raison. Personne plus que Bonald, — pas même de Maistre, et j'ai montré si ce Prophète du Passé avait été réelle-

ment un prophète, — n'a vu mieux ce que renfermaient et gardaient à l'avenir les faits et les opinions de son époque. Prophète aussi à sa manière, comme son célèbre contemporain, il a porté, sur la société de son temps, un regard profond, concentré, chargé de cette attention qui s'amasse et qui finit par produire la foudre de la réflexion. Ce n'est point là l'œil fier, illuminé, rapide, éclatant d'agression soudaine et victorieuse de l'auteur des Considérations sur la France; mais s'il brille moins de la flamme inspirée, Bonald appuie si bien le sien sur les choses, qu'il les voit jusqu'au fond, malgré leurs ténèbres naturelles et leurs plus tenaces résistances. Il a le génie de la Pénétration réfléchie, comme de Maistre le génie instantané de l'Aperçu.

D'ailleurs, je l'ai dit déjà, ils diffèrent de tout point, excepté de croyance ; ils se sont rencontrés dans la Foi. Supérieure à tout dans les âmes, cette croyance, cette foi que

les Allemands appelleraient supernaturaliste et que nous appelons, nous, en français, la foi chrétienne, ce dernier mot de la nature divine à la nature humaine, dit plus distinctement dans les grands esprits, parce qu'ils sont plus près de Dieu, par la pensée, que les autres hommes, Bonald, avec ses tendances plus métaphysiques que de Maistre, en a fait une loi scientifique. Il Ta doublée sans la transformer. Il a su tailler dans cette divine étoffe un système. La Législation primitive, démontrée par l'impossibilité absolue où se trouve l'homme de créer sa langue pour penser ce qu'il pense, est un livre rigoureusement philosophique, écrit pour les superstitieux du raisonnement, qui tiennent en estime les choses de la philosophie; mais la force réelle de ce livre, aux yeux des hommes plus hauts que les formes syllogistiques du langage, c'est de plonger à micorps et par les racines dans l'Histoire, cette source de tout pour l'esprit humain. J'appel-

lerais volontiers un pareil ouvrage : la preuve faite par la métaphysique de la nécessité d'une révélation. D'une ordonnance presque géométrique, vaste de déduction en même temps que sévère, la Législation primitive, dont les autres livres de Bonald sont des corollaires, contient en germe toutes les opinions qui composèrent la longue vie intellectuelle de son auteur. Qui ne sait que le propre de toute œuvre rigoureusement systématique est de tenir, en quelque degré, l'esprit qui l'a conçue dans un éternel esclavage ? Seulement, pour Bonald, un tel esclavage fut fécond.

Partout donc où je vais le rencontrer, soit dans ses œuvres philosophiques, soit dans ses écrits politiques ou littéraires, soit dans sa vie active, car il fut mêlé au gouvernement de son temps, — et ce ne fut point un homme, qui, comme le philosophe Kant, par exemple, se dispensa de vivre parce qu'il avait à penser, — ce sera toujours Fauteur de

la Législation primitive que j'aurai devant les yeux. Impossible de l'oublier ! Je n'ai point à analyser ce système ; mais je devais rappeler ce qu'il est, afin de montrer que le vicomte de Bonald, — comme le comte de Maistre, — a pris son point de vue dans ce passé, gros de l'avenir, disait Leibnitz, et dont les hommes de notre temps ne se détournent que parce qu'au bout, en le remontant, on trouve Dieu !

Et d'abord, commençons par le reconnaître, ce n'est point dans un de ses écrits, mais dans tous, que Bonald a souvent dégagé l'avenir des faits qui l'enveloppent, avec la rigueur du mathématicien qui fait jaillir l'inconnue algébrique des deux termes rapprochés de l'équation. Quand j'ai parlé de Joseph de Maistre, j'ai principalement insisté sur son Principe générateur et ses Considérations sur la France; mais pour Bonald il n'y a point de réserve à faire : la prophétie brille sur toutes les pages de ses livres, dis-

tincte, explicite et si rayonnante de netteté, que, comme une lumière victorieuse, elle traverserait les paupières de l'esprit les plus fermées par l'obstination ou la mauvaise foi. Dès les premières idées sorties de cet esprit, qui ne changea pas sous prétexte de se développer, qui n'erra pas avant de se fixer, comme les clignotantes intelligences de cet âge de doute, qui s'en vont cherchant leur chemin avec leurs deux mains contre tous les murs, on reconnaît l'esprit perçant qui discerne avec une telle acuité, qu'on s'imaginerait qu'il devine. Ouvrez, par exemple, la brochure sur les traités de Westphalie et de Campo-Formio, et l'écrit intitulé De l'État de V Europe, publié, je crois, en l'an IX. Et pourtant, il y a mieux encore : en 1794, Bonald avait annoncé avec une sagacité que les événements, les uns après les autres, démontrèrent, ce les malheurs qui devaient fondre sur la Suisse, la faiblesse réelle de cette société, malgré la réputation

de force que quelques faits d'armes et les philosophes lui avaient créée, l'inconsidération où Venise tomberait inévitablement, les dangers qui se produiraient un jour contre la Confédération germanique, les embarras intérieurs de l'Angleterre, la chute de la Turquie, la séparation des Pays-Bas et de la maison d'Autriche, et même l'accroissement de la maison de Sardaigne ' . »

Ce n'est pas pas tout. En 1794, — l'époque est remarquable, — en 1794, c'est-à-dire

1 Oui, les événements le démontrèrent. Mais la sagacité du vicomte de Bonald était une Intussusception si profonde de la Raison suffisante des faits, que les événements annoncés arrivèrent, et, qu'on y prenne garde ! non pour passer, mais pour s'établir. La loi cachée dans les faits, comme la pulpe dans le fruit, la loi découverte par Bonald, quand les faits qui l'enveloppaient germaient encore, n'a pas manqué de produire d'une manière immanente tout ce qu'elle devait produire, sans que le temps ou l'effort des volontés humaines l'aient déconcertée, cette loi, ou stérilisée un seul jour ! Plus d'un demi -siècle a passé, avec sa poussière

trois ans avant que Joseph de Maistre eût publié son livre sibyllin des Considérations sur la France, Bonald osait ne pas désespérer de ce pays régicide, et découvrait, dans la poussière imbibée de sang de son ancienne constitution monarchique, le principe sauveur d'une restauration. Sur ce point, il faut le reconnaître, Bonald fut le précur-

fécondante, qui fait lever des forêts de choses dans le monde métamorphosé, et toute cette poussière n'a pas plus enterré la prophétie, que le sable n'enterre au désert l'obélisque qu'il fouette de ses tourbillons. Voyez, en effet ! Où en est la Suisse, à cette heure, la Suisse destinée à ne trouver le calme et l'unité que dans les plans laissés par Bombelles à son cabinet pour être prochainement réalisés? Où en est Venise? Où en est l'Allemagne ? Les embarras intérieurs de l'Angleterre se multiplient de chaque révolution continentale. Le Chartisme, assis sur la côte qui regarde la France, attend le Socialisme pour lui faciliter l'abordage. La Turquie, comme le corps du Damné, dévoré par le Satan de l'En* fer du Dante, a la tête dans la vaste bouche du Géant russes, et l'on ne voit déjà plus que ses pieds impuissants qui s'agitent. Malgré la force

seur de Joseph de Maistre. Acceptée donc, non comme une espérance du Sentiment, mais comme une certitude de l'Intelligence, l'idée d'une Restauration cohabita désormais en Bonald avec une pensée qui était patiente, parce qu'elle était prévoyante, et pour laquelle une pareille idée, nécessaire comme le résultat d'un calcul, avait l'auto-

renouvelée de l'Autriche, riche maintenant à elle seule de plus de grands caractères que toute l'Europe ensemble, la séparation des Pays- Bas subsistera sous la double garantie , pour le monde, de l'esprit monarchique et de l'influence sacerdotale. Quant à l'accroissement de la maison de Sardaigne,... il s'est arrêté comme le feu qui se replie avant de s'éteindre *. L'Autriche, qui a pris la tète de pont de toutes les questions en Europe, est encore là ; mais l'accroissement n'a cessé que grâce à des idées tenues pour des erreurs par le vicomte de Bonald. L'encre avec laquelle il écrivait en 1794 n'a pas séché.

* L'accroissement de la Maison de Savoie a repris, et dans des proportions à étonner Bonald lui-même. Or il ne s'agissait pas, — quand j'écrivais ceci, — de solidité d'établissement, mais d'agrandissement.

rite d'un fait accompli. Aussi, à dix ans de la fameuse déclaration signée et publiée le 25 décembre 1814 à Saint-Pétersbourg, l'anniversaire de la naissance de N.-S. Jésus- Christ, qui aurait pu et dû être la résurrection du christianisme en Europe, pour les gouvernements et les peuples, Bonald, sûr de l'axiome moral qu'une chose nécessaire arrive toujours, n'importe l'heure, écrivait d'une plume inflexible qui n'entendait à rien qu'à la vérité, ces paroles, que les événements rendirent, hélas! prématurées : ce La Révolution a commencé par la <c déclaration des droits de l'Homme, elle « ne sera finie que par la déclaration des « droits de Dieu. » Mot d'une si grande portée, qu'il passa par-dessus la tête de ces gouvernements schismatiques, hérétiques, philosophiques, qui croyaient pouvoir refaire la société avec de la force, et n'admettaient Dieu que comme l'effigie d'un contrôle dans leurs actes de chancellerie ;

mais mot si vrai, que tout à l'heure encore il est la loi et le salut de l'avenir ! Nous le savons, nous, venus vingt ans plus tard : le rétablissement de Tordre sorti de la Coalition et les traités de la Sainte-Alliance, qui avaient pour prétention de le conserver, ont été des actes sans profondeur et sans efficacité réelle. Quand on les médite, le mot de Catherine de Médicis à Charles IX revient à la mémoire : a C'est bien coupé, mon fils, mais il faut coudre. » On ne le sut pas. Même l'intérêt épouvanté de leur existence ne guérit pas les gouvernements de la vieille maladie morale qu'ils avaient donnée à leurs peuples, et que les peuples leur avaient rendue avec d'horribles phénomènes et des complications de plus. Or on ne laisse point impunément échapper de pareilles minutes en histoire. La Révolution terrassée vivait sous les pieds de ses ennemis. Un jour ces pieds se fatiguèrent. Elle se releva, se mit debout droite et menaçante,

plus forte, comme tout ce qu'on n'a pas su briser, d'avoir été un instant comprimée. Elle fascina les gouvernements plus qu'elle ne les vainquit, car ils ne voulurent pas se défendre. Ramollis par le scepticisme universel, n'ayant plus en leur droit la croyance profonde qui seule pouvait les sauver, avec cette pitié raccourcie et grossière des sociétés matérialistes, qui, comme les femmes nerveuses, ne supportent pas la vue d'un peu de sang répandu, ils s'imaginèrent que la sainteté du droit pesait moins dans les balances de la Justice éternelle que quelques gouttes de ce liquide révolté.

Bonald ne l'avait-il pas pressenti quand il écrivait : ce II est moins difficile de gou verce ner les hommes qu'on ne pense. Il « suffit d'avoir une volonté positive appli- « quée à un but certain... Malheureusement « on aperçoit dans toute l'Europe une « volonté négative qui sait très-bien ce « qu'elle ne veut pas, mais qui ne sait ce

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« qu'elle veut. » — « Que les rois sont forts, « avait-il dit encore, quands ils savent de « qui ils sont, par qui ils sont et pourquoi « ils sont ! » Du temps de Bonald, ils l'avaient oublié , et cet oubli leur a été assez funeste. Du nôtre, le rapprendrontils ?

Ainsi, on le voit, ce grand penseur, cet esprit politique accompli, ne se prit pas plus que Joseph de Maistre à cette Restauration manquée, qui devait être une révolution monarchique et non pas l'avortement d'une réaction, — une révolution inexorable et complète ; car il fallait remettre en haut ce qu'on avait mis en bas, et en bas ce qu'on avait placé en haut, c'est-à-dire chaque chose à sa place. En effet, on ne répond jamais à une révolution accomplie que par une autre révolution ; le secret de la politique ne demandant pas tant de génie

(1) Hélas! ils ne l'ont pas rappris !

pour le trouver, puisqu'il est tout entier dans le renversement, dans le contre-pied de la politique des ennemis ! C'est dans ce sens qu'il faut comprendre un mot superbe de Thucydide, que j'ai cru longtemps profond de mépris et qui est profond de sagesse : « Les génies les plus médiocres, dit-il, sont « les plus propres au gouvernement. »

L'impuissante réaction de 1815 trouva Bonald calme et sans espoir. Il n'eut aucune confiance à la durée des choses qu'on fondait, à cette Charte qui n'était qu'une cote mal taillée entre la Révolution et la Monarchie. Il eut, comme de Maistre, des accents funèbres. Il fait nuit en Europe, dit-il quelque part. Est-ce que la société aurait rendu Vâme ? Seulement comme il était Français, et qu'il avait, en sa double qualité de gentilhomme et de royaliste, des devoirs à remplir envers cette antique maison de Bourbon, qui peut se tromper et périr, mais que nous devons servir jusqu'à sr dernière

heure, lui, l'homme du principe de la monarchie, lui qui ne voyait dans la société de l'État que l'extension du principe qui gouvernait la famille, il se demanda comment on pourrait sauver ce reste vivant et défiguré de Monarchie que les rois, couronne en tête, traînaient à l'abîme ?

Quoique impie à ce système de transaction qui n'a pas sauvé les Stuarts, et qui, depuis Henri IV, le Poignardé, passe pour le chef-d'œuvre de la politique, et n'est, selon moi, que le chef-d'œuvre de l'ingratitude, de l'inintelligence ou de la lâcheté ; quoique plus radicalement impie encore à un genre de constitution qu'il avait plusieurs fois jugé de si haut et qu'il regardait comme une erreur, il accepta la Charte, non seulemeut parce que le roi l'avait donnée, — comme il le dit franchement à la Chambre des Députés dont il faisait partie, le 30 décembre 1816; — mais il l'accepta pour neutraliser, par une bonne loi d'élection, les principes et les dangers

que cette Charte portait en elle. L'exemple de l'Angleterre, qui a aussi au fond de sa constitution le principe démocratique dont elle sera plus tard la victime, et qui n'échappe à la mort cachée dans son cœur depuis tant d'années, comme un homme attaqué d'anévrisme, que par le fait de ses mœurs monarchiques, victorieuses même de ses lois, paraissait au vicomte de Bonald pouvoir être suivi par la France. A ses yeux experts, s'il y avait encore une ressource pour la Monarchie, c'était celle-là. Aussi fît-il des efforts immenses , les efforts d'un homme qui sent que la question qu'il remue est le va-tout de son pays, pour établir une loi d'élection par laquelle le pouvoir, l'influence, la fonction politique appartinssent à la haute propriété, en proportion de son importance dans cette France, du moins géométriquement monarchique, si elle ne l'était plus par les sentiments, et dont la force est avant tout territoriale. Je n'ai point

à détailler ici les travaux législatifs du vicomte de Bonald ; mais il est bon, — et plus que jamais à cette heure où les droits de la propriété sont à leur tour battus, sur l'aire des questions sociales, par le fléau démocratique qui ne cessera de battre que quand il aura tout pulvérisé, — de rappeler les paroles de ce Prophète du Passé, qu'on n'a pas plus écouté que les autres prophètes, mais qu'on doit entendre maintenant: « La question que vous discutez, » — dit-il en finissant un disconrs dont l'éloquence ne s'est pas évaporée, parce qu'elle venait de la substance de la raison, — « occupe et agite ce en ce moment toute l'Europe... l'Europe « propriétaire, cette Europe politique et re- « ligieuse, qui n'est pas tout à fait l'Europe « des sociétés secrètes, des comptoirs, des « universités et des académies. Si, par des « lois nées des habitudes révolutionnaires, « et dont Y exécution, soyez-en sûrs, sera a plus révolutionnaire encore , en même

« temps que vous appelez de droit à l'élec- « tion la nombreuse classe des petits et des (( moyens propriétaires, vous excluez de « fait les chefs de la propriété, et les plus « intéressés à Tordre et à la stabilité de la « société ; si dans cette armée de proprié- « taires, destinée à la défendre de Tirrup- « tion des prolétaires, et dont les grands « propriétaires sont les chefs naturels, vous « placez l'autorité dans la main des simples « soldats, vous continuez, en en laissant « subsister le principe, les doctrines et les « gouvernements révolutionnaires, et vous « comblez, en les prolongeant, les malheurs « et les désordres de l'Europe... Si, au « contraire, faisant concourir à l'élection la a corporation toujours bonne, à la place de « l'individu souvent mauvais, la faisant parce tir de la commune pour arriver au dépar- « tement et au royaume, vous en constituez « le droit et l'exercice dans l'ordre naturel « où la société elle-même l'a constitué,

« vous aurez peut-être — il faut courir la « chance de ce terrible danger — quelques a comtes et quelques barons, mais vousaua rez aussi des grands propriétaires qui au- <x ront les connaissances, les habitudes, les « intérêts, les vertus politiques, que donne « même aux moins vertueux la grande pro- « priété, et vous rassoirez la société euro- « péenne sur ses antiques fondements, <c indestructibles comme la nature, qui <l survivent même aux révolutions, prêts à «c recevoir des constructions régulières, ou, « comme ceux d'un temple célèbre, à enci gloutir les imprudents constructeurs qui « tenteraient d'y élever un édifice que la « nature repousse comme la société. Pen- « sez-y, et pour la France, et pour l'Europe « et pour vous-mêmes ! » S'il y a encore debout quelquo part des hommes qui aient entendu ces foudroyantes paroles, physiquement et sans les comprendre, alors que le vicomte de Bonald, comme un antique Au-

gure, les prononçait à la tribune française, qu'ils fassent un retour sur eux-mêmes, et se demandent, en présence des faits qui nous cernent aujourd'hui de toutes parts, si pour la France, pour l'Europe, pour euxmêmes , ils y ont vraiment pensé !

Non, ils n'y pensèrent pas ! L'opinion publique, que le gouvernement ne savait pas diriger, mais qui bientôt, au contraire, par un bouleversement des notions les plus simples du sens commun, dirigea le gouvernement et le tourna à ses caprices, repoussa les idées d'un homme qui croyait que la question topographique d'un pays, la nature de ses richesses et un long et magnifique passé entraient bien pour quelque chose dans sa destinée. Le siècle jeune alors, et qui avait toutes les fatuités de son adolescence, se détourna de cet ultra, comme disaient les passions du temps, de cet abso» lutiste qui parlait et voulait, thaumaturge insensé, ressusciter ce qui n'était plus.

Vieillard fourvoyé dans les ruines de l'Histoire, croyait-on, espèce de Janus mutilé, qui, de son double visage, n'avait conservé que la face qui regarde tristement la nuit ! Choses et hommes continuèrent, pendant des années, d'aller leur train de perdition. Les classes moyennes firent des lois, non pour le pays, mais pour elles. Il y eut un certain moment où toutes les individualités de France se révoltèrent avec une horreur imbécile contre la loi du droit d'aînesse, lequel, au point de vue supérieur de la société, est juste comme le droit de vivre. Dans cette mobilité d'institutions et de mœurs que tend à créer la Démocratie, avec ses remaniements perpétuels, ses progrès sans arrêt et sans fin, on ne se doutait pas que ce qui arriverait un jour ou l'autre serait , non un petit changement politique de plus, mais un renversement de Société.

Tel est l'avenir, enfin échu aujourd'hui,

que Bonald avait essayé de rendre impos sible. Il avait, dans tous ses ouvrages, posé comme fondamentale la constitution de la famille. Il avait prouvé que la Démocratie, quand elle ne s'équilibre pas, comme en Angleterre, avec des moeurs monarchiques qui la contiennent, — et même, avait-il observé, une telle combinaison, un équilibre si délicat n'ont été produits en Angleterre qu'à force de temps, qu'on ne remplace pas, de dissensions et de malheurs : — il avait prouvé, dis-je, que cette Démocratie était un désordre aussi profond, une aberration aussi lamentable, que si les enfants exerçaient l'autorité dans la société domestique. De ces principes éternels pour toute association humaine, il était descendu à l'intérêt de la France, et il avait démontré que cet intérêt, bien entendu, était éminemment propriétaire, territorial, foncier. Il s'était moqué de la furieuse tendance des temps actuels vers les gouvernements populaires, si

l'on peut appeler une moquerie ce triste sourire de l'homme supérieur qu'avait saint Bernard, quand il parlait de la chimère de son siècle. Il avait donc conclu rigoureusement contre tout le monde, et conclu, en somme, ce que personne ne voyait. Qui, en effet, dans cette Europe raffermie en 1816, estimait que la famille pût un jour être menacée? Et pourtant, à quelque temps do là, ses liens déjà se relâchèrent, sa constitution fut affaiblie ; car les idées modernes de progrès engendrent nécessairement l'involontaire mépris des vieillards, et les vieillards sont tous des pères ! Qui, en 1816, croyait encore qu'on pût détruire la propriété ? Et pourtant, en 1850, voici le principe de propriété mis en question avec une netteté assez audacieuse I Et s'il n'y avait pour l'attaquer à masque ouvert qu'un de ces sophistes comme il en pousse dans le détritus de toutes les sociétés finies ; que cet homme trop célèbre, par exemple, qui a dégradé le

talent en sa personne, et qu'on devrait châtier du crime de sa renommée en n'écrivant jamais son nom, nous eussions montré à nos enfants comme une curiosité funeste ce monstrueux Ilote de l'esprit humain, afin de leur apprendre de quel côté tombe la Pensée quand elle est enivrée par l'Orgueil, et cela aurait été tout... Mais il n'y a pas qu'un seul homme qui soit venu se ruer contre le principe sacré de la vie des peuples; il y en a d'autres qui se sont levés, et il y en a des milliers d'autres qui continueront à se lever !

Bonald le savait en 1816, et la Démocratie jouissait d'une sécurité aussi profonde que son aveuglement. Pendant qu'elle ne se préoccupait que des petits triomphes de la vanité dont elle est faite, Bonald défendait déjà la famille, la propriété, ces deux axes du monde moral et politique connu, et il les couvrait d'une intelligence si grandement avisée, que tous les arguments qu'il a donnés

pour les sauver, que toutes les considérations qu'il a fait valoir pour les fortifier sont vivantes, armées, omnipotentes, comme la raison qui les dicta, et que de ceux-là qui, en ces temps d'alarmes, ont senti l'intérêt crier au fond de leurs cœurs, au milieu du silence de tous les principes méconnus, aucun n'a trouvé de terreur assez féconde dans son âme pour inventer un argument qui surpassât ou égalât seulement les siens !

En vérité, quand on jauge cette vie puissante, quand on sonde et que l'on écume le double courant de la pensée d'un seul homme, également fort dans l'abstraction et dans la réalité, et qu'on y découvre ce que je viens de rapporter en quelques mots, on se demande si le regard pouvait aller plus loin devant soi, et si Joseph de Maistre ne fut pas lui-même, en prévoyance, en instinct d'avenir, dépassé et vaincu par son noble ami de Donald. Du reste, je ne sache personne, même parmi les génies supérieurs

à ce dernier, soit comme homme d'Etat, soit comme philosophe, qui ait eu la prescience de l'événement caché par le temps à un aussi remarquable degré. Qu'on choisisse celui que l'on voudra et que l'on compare ! Certes ! Leibnitz est un bien grand homme. Il a une étendue d'intelligence qui confond, une opulence de tête, une immensité d'aptitudes qui font de lui le plus beau génie des temps modernes \ Eh bien, Leibnitz, je n'hésite point à le dire, n'a pas eu des discernements d'avenir aussi distincts que de Bonald. Il est vrai aussi qu'il appartenait à une époque où les conséquences des principes posés ne se voyaient pas au jour terrible des applications qui en avaient été faites . Or, à égalité de regard, on voit mieux le fond de l'abîme quand on se penche sur sa profondeur que quand on est loin de ses

1 L'un des plus beaux serait assez, et peutêtre trop..

bords. Seulement l'explication d'un fait n'en change pas la nature. Bonald a vu. Je n'ai point à considérer son esprit sous tous ses angles, et à en mesurer l'élévation ou Técartement ; je n'ai à montrer que la longueur de son coup d'œil. Et d'ailleurs, faut-il le répéter ? dans cette Étude, plus haute que les hommes, il s'agit bien moins de la valeur individuelle de l'intelligence de chacun d'eux que des principes qui l'ont dirigée, que de la Vérité absolue, du dictamen de l'histoire, c'est-à-dire que du Passé même, dans les Prophètes du Passé.

Car tout est là, — il n'est plus permis de s'y méprendre, dans le face-à-face universel des doctrines qui se regardent, et qui sera peut-être demain le face-à-face du combat, — le Passé (nous venons d'étudier ses interprètes) est-il donc une chose privée de vérité, de lumière, d'enseignement, qu'il ne faille plus l'invoquer qu'avec un mépris outrageant, ou, ce qui est plus offensant encore,

un mépris miséricordieux? Le Passé, dont Joseph de Maistre et de Bonald sont les Prophètes, ne doit-il rien avoir de commun avec l'avenir tel que les esprits actuels le conçoivent ou le rêvent, et ne reste-t-il vrai* ment de la cendre de nos pères, qu'un immonde engrais pour le sol et un vain souvenir pour nos mémoires ? Le mérite de l'avenir, sa grandeur, sa force seraient-ils de prendre ce Passé à rebours ; de le contredire par les mœurs, les institutions, les sentiments des générations qui vont naître? Oui, toute la question gît là maintenant. Sera-t-on du passé ? Sera4-on de l'avenir ? Dans un sens étroit, dans un sens vulgaire, on est toujours, on le sait bien, de l'un et de l'autre. Qui a jamais nié la différence des époques? Mais des accroissements ou des extinctions nécessaires ne changent rien à l'essence des choses, au principe générateur et conservateur des sociétés. Hommes du Passé voudra donc toujours dire, dans

le sens élevé et philosophique du langage modorne, hommes de monarchie, hommes de religion, hommes d'unité religieuse et politique; homme de l'Avenir à son tour dira: homme de démocratie, d'examen philosophique, de pluralité politique et religieuse. Ici ou là, que l'on choisisse ! Il faut se ranger en bataille; car les idées vont tellement vite à leurs extrémités, en France; la main s'emmanche si bien aux opinions de la tête, que les principes qui se sont déjà disputé le monde sont à la veille de rentrer en lice, sur le terrain, certainement sanglant, de la famille et de la propriété. L'égoïsme des intérêts matériels, la vanité révolutionnaire, vont donc apprendre, à l'œuvre, s'il y avait réellement d'autres moyens de défendre la propriété et de conserver la famille, que les moyens proposés ou indiqués par Bonald dans ses livres et dans ses discours. Pressée par cette étroite personnalité, à laquelle elle a toujours obéi,

cette Démocratie modérée (comme si une Démocratie pouvait l'être !), qui voulait le mouvement à l'origine, et qui, accroupie au pouvoir qu'elle avait conquis, déclarait qu'il ne fallait plus bouger, — que la France était arrivée, parce que la classe moyenne était parvenue, — il ne lui restera que l'un de ces deux partis à prendre : ou s'apostasier elle-même, et remonter aux principes que les Prophètes du Passé posent comme la vérité absolue, incompatible, ou s'apostasier encore, en passant du côté des révolutionnaires logiques, des hommes qui se vantent d'avoir le secret de l'avenir. C'est le spectacle qui nous est réservé, et que nous verrons avant que les fanfarons précurseurs d'une société sans exemplaire aient accompli leurs fabuleuses promesses. Il n'y a plus de milieu à présent. Les choses, à chaque minute, se précipitent. Je l'ai déjà dit, pour ceux qui doivent interroger d'infaillibles symptômes, la France s'en va de vieillesse.

Mais pourquoi sa vieillesse ne serait-elle pas un beau déclin ? L'agonie des nations dure des siècles. Il y a pour les peuples comme pour les hommes une manière de se coucher dans la tombe. Faudrait-il donc croire que, parmi ces ruines majestueuses de la Monarchie et de l'ancienne Société française, il n'y eût pas un malheureux débris avec quoi on pût rebâtir au dernier des pouvoirs, ne fût-ce qu'une baraque, dans laquelle il vécût les jours qui lui restent à vivre, — fort et respecté ?

Le meilleur de ma tâche est fait. Joseph de Maistre et le vicomte de Bonald sont de ces hommes rares dans tout siècle, et plus rares encore dans le nôtre, dont la pensée et la vie ne flottèrent ni ne descendirent. Intelligences de sommet, ils restèrent toujours à la hauteur qu'ils avaient prise au premier essor de leur génie, au premier regard qu'ils lancèrent sur le monde de leur temps, père de notre monde d'aujourd'hui. Prophète du Passé, l'esprit, — comme disent les mystiques, qui quelquefois disent très bien, — souffla en eux jusqu'à la dernière heure, avec cette continuité sereine, cette

inaltérable durée que les principes communiquent à l'éphémère pensée humaine, à cette agitation de quelques jours ! Là est leur gloire, — une gloire élevée comme eux, mais impopulaire;' séparée, pour ainsi parler, des propos et des actes habituels des hommes, car c'est là un fait ordinaire, que les grands esprits, qui sont avant tout intellectuels, ne soient pas à portée des masses autant que les esprits passionnés. Joseph de Maistre et de Bonald sont donc comme exilés dans leur propre gloire. Ils ont été relégués dans une espèce d'assomption éclatante et inaccessible; mais l'action réelle, l'ambition heureuse, l'influence sur l'opinion contemporaine, ils ne l'ont pas eue, ils ne l'ont point encore, et par la raison assez étrange à la première vue, mais très intelligible à la réflexion, que, pour influer sur une époque, il ne faut pas trop la dominer. Chateaubriand, qui va les suivre dans cette Étude, comme il les suivit et les toucha dans la

vie, est en possession d'une gloire bien autrement actuelle et vivante que ces deux esprits qui regardèrent moins à leur temps qu'à la vérité. C'est que Chateaubriand, malgré une valeur qu'il s'agit d'apprécier sans l'amoindrir, n'est point de si haute et de si pure origine que Bonald et de Maistre. Il n'a point l'incorruptibilité de ces deux cèdres. Homme de transition, il est perméable aux passions, aux manies, aux maladies de son temps. Ce qui fait sa faiblesse a étendu sa renommée. Mais si cette renommée a mieux rempli la voix tumultueuse des hommes, si cette pourpre a jeté plus de feu, comme dit Bossue t, ce feu s'éteindra, cette pourpre passera plus vite. Esprit de transition, gloire de transition : voilà la règle. Ce qu'on prend à la Vérité éternelle pour le donner au Temps, consommateur égoïste et ingrat, le Temps ne le rend jamais et l'a bientôt dévoré.

Seulement il est juste de le reconnaître :

même avec les contagions de son siècle, auxquelles sa poétique nature ne sut pas assez résister, même avec tout ce qui tenta, pour l'égarer, son esprit plus ouvert aux choses brillantes que fermé aux dangereuses, Chateaubriand n'en a pas moins sa place parmi les hommes qui ont trouvé dans le passé et dans l'histoire les raisons suffisantes et explicatives de l'avenir. Toujours, quand il revint à l'Histoire et qu'il s'inspira de son génie, elle lui répondit de cette voix infaillible, éprouvée, témoignage éloquent de toutes les observations faites sur tous les peuples, par les esprits politiques de tous les temps. Ces jours-là, Chateaubriand s'est rencontré, comme les plus forts, dans la vérité religieuse, politique, humaine, et la prédiction ne lui a, certes, pas manqué. Mais quand, au contraire, il a dédaigné d'interroger et d'écouter cette voix de l'Histoire, il est tombé dans ces erreurs dangereuses que les Sociétés, comme les filles séduites,

payent avec des larmes et quelquefois avec du sang, alors que les esprits doués de séduction ou de puissance les leur ont fait accepter, et la prédiction, mal avisée, gît à côté de l'événement accompli, comme une javeline qui n'a pas porté... Je veux montrer ce double mouvement de la pensée de Chateaubriand en sens opposé, ces démentis donnés à la raison de l'homme d'État par l'imagination du poëte, et, il faut l'avouer, quoi qu'il en coûte, par ses passions. Ce sera là un enseignement utile, dans sa tristesse même. Rien ne fera mieux ressortir ce que j'ai dit des Prophètes du Passé, appelés par moi les seuls prophètes, que cette alternative de jugements vrais et de jugements faux, telle qu'elle existe en Chateaubriand, selon qu'il reste l'homme de l'Histoire ou qu'il devient l'homme des chimères de son temps. On verra mieux par là le devoir de l'esprit et la méthode qu'il faut suivre pour arriver à la vérité cachée par les faits, mais

pressentie par l'expérience , pour toucher intellectuellement la réalité avant son palpable et corporel avènement. Par là , on verra qu'il n'est pas toujours sûr de jeter le talent qu'on a dans le gouffre de son époque, comme le Doge de Venise jetait son anneau dans la mer, qu'il ne craignait pas d'épouser avec ses tempêtes, ses monstres et ses fanges. A cela, on ne gagne qu'une épouse orageuse, perfide et souillée, et souvent on perd son anneau.

J'ai dit que Chateaubriand n'avait point la pureté d'origine de Joseph de Maistre et de Bonald. Préservés par les traditions du berceau, par la surveillance de la famille, et surtout par l'élévation de leur pensée, des idées qu'ils rencontrèrent autour d'eux dès leurs premiers pas dans la vie et que leur invulnérable jeunesse traversa, de Bonald et do Maistre ne furent du dix-huitième siècle que par le mépris qu'ils lui montrèrent. Chateaubriand, lui, en fut complètement.

Dans ses premiers écrits, — comme dans son talent, à toute heure, — il porte les traits de son père, et ils resteront ineffaçables. Il a sucé le lait maudit. Les impressions de la jeunesse, ces influences premières, qui plus tard nous oppriment, comme le poids d'une fatalité, l'ont suivi toujours, et l'observateur les reconnaît à travers les métamorphoses d'une pensée que la Religion transfigura, comme on reconnaîtrait les fêlures, marquées dans la substance de quelque vase délicat et splendide, vidé à temps du poison qui allait le faire éclater. Les Mémoires d? Outre- Tombe, ce livre sans fierté et sans modestie, nous ont tout appris. On souffre véritablement, quand on y voit le peu d'ascendant réel qu'exerça la famille sur ce jeune esprit qui devait passer par Y Essai sur les Révolutions et les déclamations antisociales des Natchez, avant d'en venir à poser la famille chrétienne comme le fondement de toute société. Les grandes et fortes influences des

i 26 LES PROPHÈTES DU PASSÉ

principes sévèrement enseignés ne le gardèrent point et plus tard ne le ramenèrent pas à la Vérité, mais des influences bien moins élevées, bien moins rigoureuses. En effet, sans le sentiment de la race et de l'honneur comme en l'entendait dans l'ancienne Société française : sans l'Emigration qui rallia, à coups de quenouille, les nobles de cette Monarchie Salique autour d'un drapeau qui était le principe social, et que, dans la sphère des idées, quelques-uns d'entre eux avaient commencé d'abandonner, qui peut dire ce que serait devenu Chateaubriand?... Qu'on xe suppose né vingt ou trente ans plus tôt, qu'aurait-il été ?... Un écrivain philosophique du dix-huitième siècle, comme le chevalier de Ghastellux et tant d'autres gentilshommes affolés des nouveautés d'alors et dont le songe a fini par le coup de tonnerre de la Révolution. Il y a plus ; son talent éclatant et riche, mais qui manque de cette simplicité que j'appellerais volontiers machiavélique,

tant elle est le comble de l'habileté et de l'art, eût admirablement convenu à cet artificiel et superficiel dix-huitième siècle ! Nul doute qu'il n'y eût eu les plus grands succès. Brillant esprit de décadence, à une époque de décadence, Chateaubriand se serait rangé entre Rousseau, le poète en prose ardente de la Souveraineté populaire, et Montesquieu, cet Eclectique anticipé. Maintenez l'hypothèse et placez à la même époque des esprits trempés par la nature et par l'éducation, comme Joseph de Maistre et le vicomte de Bonald, rien ne sera changé dans leur destinée. Ils seront, — identiquement, — plus tôt ce qu'ils ont été plus tard. La pensée dans sa liberté toute-puissante, ne saurait les concevoir, même pour un moment, différents de ce qu'ils furent : tant ces fiers génies appartenaient à la "Vérité absolue, et par tout ce qui les avait constitués d'immenses Forces intellectuelles, repoussaient loin d'eux les indignes vasselages de l'espace et du temps !

Mais j'abandonnerai ces rapprochements et ces contrastes, et je prendrai Chateaubriand tel qu'il apparut à l'Europe, au commencement du dix-neuvième siècle, le Génie du Christianisme à la main. Le mot n'est pas trop fort ; dans les circonstances où se trouvaient la France et l'Europe, c'était presque une apparition que la publication de ce livre. Ce fut comme quelque chose de surnaturel et d'astral. Le Génie du, Christianisme n'était pas cependant une de ces manifestations de la pensée qu'on regarde comme les monuments qu'elle laisse derrière elle dans son court passage ici-bas. Ce n'était point une théodicée chrétienne (le plus beau livre qui soit à faire, après l'épuisement de toutes les opinions philosophiques) démontrée par une de ces intelligences qui possèdent l'omnipotence de l'abstraction et donnent à la Foi, cette faculté divine, qui, comme Dien, ne se défend pas contre les négations de l'homme, La redoutable puissance delà liaison. C'était

tout simplement une apologie, mais l'apologie détaillée et grandiose d'une religion qui répond à toutes les facultés de l'être humain. Elle était écrite d'ailleurs avec un éclat d'imagination, qui parut merveilleux après la didactique, raisonneuse et sèche époque qui venait de se fermer. Je n'ai point à risquer ici la moindre appréciation littéraire ; mais mon sujet m'oblige à remarquer qu'en publiant son Génie, Chateaubriand, qui avait définitivement rompu avec les faux enfantillages de Y Essai sur les Révolutions, avait eu l'instinct des circonstances et prévu le rétablissement d'an ordre de choses qui échoua par les raisons les plus profondes, mais qui ne se refera jamais, quand il aura été troublé, qu'à l'aide des idées religieuses. Chrétien, c'est-à-dire catholique, car il n'y a pas deux manières d'être chrétien, Châteaubriaud bénéficia immédiatement de la vérité qu'il proclamait à la face d'uue seciété fatiguée de guillotine et de Néant, ces deux

aboutissants de la philosophie. Les Considérations sur la France du grand de Maistre avaient frappé les penseurs, les hommes d'Etat, les esprits qui comprennent avant les autres le sous-entendu des choses humaines que l'Événement dit tout haut plus tard ; mais le Génie du Christianisme saisit généralement toutes les classes d'esprits et même les femmes. C'était suprêmement un livre du passé, que cette glorification de dix-huit siècles de christianisme. L'auteur y rendait un hommage sans réserve aux institutions, aux systèmes, aux gouvernements que le christianisme avait produits. Il n'accusait pas ces gouvernements d'avoir vieilli, de n'êtro plus bons pour les générations présentes ; il disait, au contraire, que. si les sociétés politiques pouvaient se reconstituer après avoir été brisées comme elles l'avaient été, ce devait être en revenant aux principes qui ne changent point, en prenant pour types des reconstructions sociales les

impérissables modèles qu'on avait essayé de détruire. Mais par cela même qu'il était du passé, le Génie du Christianisme était suprêmement aussi un livre d'avenir. N'y ètait-il pas nettement établi à vingt endroits, que, hors la vérité, l'impérieuse vérité chrétienne, il n'y avait plus que ténèbres dans l'intelligence, corruption ou barbarie dans les mœurs ?... Chateaubriand ne pensait pas alors à écrire sa fameuse phrase trib uni tienne répétée par les tristes perroquets de notre jeunesse : « On ne fait point reculer les « générations qui s'avancent, en leur jetant « à la tête des débris de tombeaux. » Il pensait plutôt que les tombeaux des pères sont le point d'appui et de ralliement des enfants dans la marche militaire de l'humanité. En montrant l'étroite solidarité des siècles et la puissance du passé, il travaillait à la restauration des idées religieuses, comme quinze ans plus tard il travailla à une restauration politique. Deux espèces de restauration, qui

n'ont pas réussi l'une plus que l'autre, non, comme l'assurent les petits Machiavels des faits accomplis qui nient qu'on puisse relever des murs tombés, parce que les restaurations ont pour caractère historique de ne pouvoir réussir, mais parce que toutes deux, entreprises avec des cœurs et des mains faibles, elles ne furent pas assez des restaurations ! Dans la vie intellectuelle de l'écrivain ou de l'artiste, il est un livre, il est une œuvre qui fait la destinée et tout à coup se trouve marqué à jamais de l'ongle éclatant delà Gloire. Littérairement, ce n'est pas toujours le livre qui honore le plus le talent de l'écrivain, ni l'œuvre de l'artiste qui a le plus de perfection et de rondeur. Mystérieuse préférence de la Gloire, qui, comme les femmes, préfère bien souvent, sans choisir ! Eh bien, le Génie du Christianisme fut ce livre pour Chateaubriand. Il le classa parmi les écrivains dont le nom, en Europe, représentait un système d'idées, et depuis ce moment,

quoi qu'il ait écrit, — soit qu'il grandît ou qu'il baissât par le point de vue ou par le style, on ne regarda plus Chateaubriand que comme l'auteur du Génie du Christianisme, S'il l'oublia quelquefois, toujours le monde s'en souvint pour lui, et ce souvenir finit même par devenir une chose funeste. En effet quand il inclina, sous le souffle de la popularité dont il aimait tant les émanations, vers ce libéralisme d'idées qui nous a perdus et qui doit, dans un temps plus ou moins rapproché, rendre tout gouvernement impossible, les logiciens de la bêtise ou de la perfidie ne répétaient-ils pas : « Il faut que ce soit bien vrai, ce que nous soutenons, puisque l'auteur du Génie du Christianisme est avec nous » ? Ainsi les ennemis s'armaient jusque de sa renommée, et ils mettaient son nom par-dessus tout le mal dont ils remplissaient la balance, pour la faire pencher de leur côté !

Mais le moment ne vint qu'assez tard, où

ce brillant esprit donna à ses ennemis cet avantage, et aux hommes parmi lesquels on l'avait classé, le douloureux spectacle de ces oscillations contradictoires. Ce fut après le succès de sa cause, après cette Restauration qu'il avait annoncée, ainsi que Bonald et Joseph de Maistre, et qu'il servit avec une plume ardente et aiguisée comme un glaive. Jusque-là, logique avec lui-même, logique avec sa renommée, ayant renvoyée Bonaparte ses broderies d'ambassadeur, sur lesquelles il lui semblait que le sang d'un Gondé avait rejailli, occupé de voyages et de travaux littéraires, il resta fidèle d'attitude, dans ses écrits et dans sa vie, aux idées politiques implicitement contenues dans le Génie du Christianisme. Un pareil livre devait, sans doute, avoir mis dans la tête qui l'avait pensé une rectitude difficile et longue à fausser ; aussi, même plusieurs années avantlallestauration, Chateaubriand rappela-t-il encore, dans quelques-uns de ses livres et de ses discours à

la chambre des Pairs, l'homme qui avait jugé si ferme le principe révolutionnaire, et dit comme il fallait le combattre, si l'on voulait sauver V avenir. Qui ne se rappelle, entre autres sagaces et profondes paroles, le discours sur l'indemnité (25 avril 1825), dans lequel il parla comme s'il voyait dans sa pensée la guerre qu'on déclarerait vingt-cinq ans plus tard au principe de la Propriété? Gomme Bonald, il mettait la main à distance sur cette question de la Propriété, qui n'était alors que le point noir du cancer, ouvert maintenant comme un gouffre, dans les chairs si longtemps saines de la France. Mais ces prévisions, dont je cite un exemple et qui lui revinrent, ainsi que je le prouverai, dès qu'il se sépara de son temps pour écrire sous la dictée de l'Histoire, n'étaient, hélas! que des éclairs, des inconséquences pleines de raison et de génie, des protestations contrelui-même, car lui-même, qu'était-il devenu?... Par un de ces changements dont les causes demeu-

rent toujours un peu obscures et qui sont comme les tremblements de terre de la tête des hommes supérieurs, l'auteur du Génie du Christianisme n'était plus qu'un publiciste de transaction et de juste milieu. Il avait écrit la Monarchie selon la Charte. Lui, l'homme du principe monarchique, tel que la religion le consacre, lui, l'homme de l'histoire et de la coutume, qui tenait pour certain que la politique sortait du génie et de la tradition des peuples etnon pas des abstractions des beaux esprits, il s'était dévoué à la défense et au triomphe d'une constitution philosophique, au fond de laquelle tout le sédiment des idées révolutionnaires se retrouvait; d'une constitution qui, je ne crains pas de le dire, répugnait à l'esprit net, militaire, personnel et absolu de la France, mais qu'elle accepta avec joie, parce que cette constitution arrangeait ses passions, calmait ses terreurs et favorisait ses plus coupables espérances. Chose inouïe ! Chateaubriand commenta la Charte

comme un code de vérité politique. Il se fît le Biackstone de ce nouveau droit public, né d'hier et rapporté, comme une marchandise anglaise, dans les bagages de Louis XVIII. Erreur qui plana désormais sur l'ensemble de sa vie et qu'on va partout retrouver !

Car, il ne faut pas s'y méprendre, là fut la grande faute de Chateaubriand . Si elle vint uniquement de la réflexion de son esprit, ce fut un soudain fléchissement, comme il s'en produit parfois dans les plus beaux édifices intellectuels. Si elle vint, au contraire, des influences de son époque et de l'amour d'une popularité qu'il voila souvent sous du dédain, comme on cache une passion trop vive, ce fut de la faiblesse de caractère : dans les deux cas, de l'inaptitude politique ; dans les deux cas, une de ces inconséquences que les Partis ne pardonnent point et qu'ils appellent d'un autre nom. Qui ne sait l'histoire de cette époque?... L'étonnement fut cruel parmi les Royalistes, quand on vit Chateaubriand,

l'homme sur qui l'on comptait le plus, populariser de son talent et de sa renommée des institutions qu'ils repoussaient dans leur base, des principes qu'ils redoutaient dans leur application. A leurs yeux, il ne fut plus qu'un royaliste équivoque, aux opinions hybrides, un traître d'idées, s'il était un fidèle encore par l'honneur et par les sentiments. Quelle clameur ne s'éleva pas contre lui !... Il nous l'apprend lui-même, lorsque attaqué par ses anciens amis et souffrant d'une de ces positions fausses qui sont de véritables déchirements pour le cœur, quand on en a, il parle avec tant d'amertume de ces hommes qui voulaient être plus royalistes que le Roi. Mot vulgaire à force d'être fameux ! La plus grande partie de la France, devenue douze ans plus tard la France de Juillet, battait des mains en le répétant ; mais l'ironie irritée n'en était pas moins une lamentable vérité. Il n'y avait pointa en sourire : oui, les Royalistes étaient plus royalistes que le Roi ! Ils aimaient si

ardemment la Monarchie, qu'en se défiant de la Charte, ils avaient l'instinct juste des amours sincères. Ils pressentaient les événements qui ont suivi. Louis XVIII ne les prévoyait pas, ou, s'il les prévit, il étouffa cette pensée dans la profondeur de son égoïsme. Il était resté l'homme du dix-huitième siècle. C'était le philosophe qui se souciait moins de la monarchie et de l'intérêt de sa race que du fauteuil royal, dans lequel il trouvait agréable de mourir commodément roi. D'ailleurs, esclave de son œuvre, il avait pour la Charte, labeur de toute sa vie, cette paternité intellectuelle, qui, comme l'autre, adore les monstres qu'elle a faits. Rien donc n'étonne de Louis XVIII; mais Chateaubriand ! Qui pourrait signaler par quelle série d'idées il arriva à la conclusion que rien dans ses précédents écrits n'avait annoncée, à savoir : que les Monarchies constitutionnelles étaient la forme légitime et nécessaire des Gouvernements de l'avenir.

Or, précisément, il se rencontra que, malgré le talent très imposant de Chateaubriand dans la discussion sur la Charte, la conclusion rigoureuse à laquelle il se croyait victorieusement arrivé tombait, théorie, sous le raisonnement, comme plus tard elle devait, institution sans assises, s'écrouler, renversée par les faits. Et tout d'abord, pour ne parler que de la théorie, si Ton veut examiner avec attention la base et le mécanisme des gouvernements constitutionnels, la duperie de ce monde, qui n'est pas encore détrompé, on verra que la fragilité et l'empêchement de cette espèce de gouvernement vient de ce qu'il est absolument contraire à la nature de l'homme et des choses, cette double racine de toute institution qui doit durer. Croire, en effet, que deux pouvoirs, — ou trois pouvoirs, — pourront s'équilibrer en paix et se limiter avec harmonie, c'est méconnaître l'immuable règle qui proclame que tout pouvoir a pour loi de s'étendre, comme la lu-

mière, et de faire sauter l'obstacle qui le comprime, comme la chaleur. Plus le pouvoir sera intelligent et fort, c'est-à-dire plus il sera pouvoir, et moins il souffrira devant lui de pouvoirs rivaux. Dresser donc un pouvoir devant un autre, en dresser trois et faire leur partage, cela est vain, niais et insensé. L'un de ces pouvoirs, — le véritable, — tuera les deux autres. Avec certains hommes, comme l'histoire en nomme plusieurs avec orgueil, cène sera pas même long. Mais dans des circonstances moins favorables et avec des hommes moins puissants, des tiraillements, des conflits, une bataille éternelle : voilà quel sera le gouvernement! En vain objecterait-onl'exemple de l'Angleterre, d'où nous est venue cette furie savante de constitution. L'Angleterre vit encore de ce qui doit la tuer, mais elle en souffre. Son histoire est la meilleure preuve de ce que j'avance. Ouvrez-la, et voyez si ce que je dis a jamais manqué. A partir de Guillaume III, surtout,

Whigs, Tories, Parlement, Chambre des Lords, Royauté, tous ces éléments du pouvoir politique, n'ont-ils pas cherché, sans repos ni trêve, à se dominer ensemble tour à tour?... Et quand quelque chose de grand s'est produit, en quelque" matière que ce fût, cela n'a-t-ilpas été lorsqu'un de ces éléments remportait sur les autres? quand il terrassait, quand il tuait, ne fût-ce qu'un instant, tous les autres à son profit ? A quoi donc servent les pouvoirs limités et équilibrés, si l'on ne fait rien d'important qu'il n'y en ait un de destructif des autres : si l'équilibre rêvé n'est qu'un long combat réalisé; s'il est dans la réalité humaine que le Pouvoir ne puisse se partager sans s'affaiblir, c'est-à-dire sans être moins pouvoir ou n'être plus pouvoir?... Et comment Chateaubriand et tant d'autres esprits ont-ils pris, avec toutes les béatitudes de la foi, pour lo meilleur des gouvernements, un pareil système de pondération, de balance, d'oppositions toujours renversées et toujours

replacées encore, si ce n'est par l'effroyable raison que les hommes, devenant de plus en plus ingouvernables , on croit, pour les gouverner encore un peu, qu'il faut diminuer les gouvernements, afin qu'entre les hommes et les institutions il y ait comme une équation d'anarchie !

Et les faits sont venus bientôt éclairer le néant delà théorie. Gela a été presque honteux. Au premier petit souffle qui s'est levé, la Monarchie constitutionnelle a été emportée, comme les morceaux du papier fragile sur lequel elle était fondée. L'histoire a marché sur les sophismes et les illusions de Chateaubriand. Il avait prétendu que le seul établissement qu'on pût opposer avec succès au flot de la Démocratie, c'était la monarchie constitutionnelle, et, au bout de dixhuit ans, cette monarchie a disparu ! Ce puissant boulevard, taillé par les siècles contre l'effort des peuples, n'a qu'à grand'peine atteint le nombre d'années exigé pour la

nubilité d'un enfant ! Ce n'est pas tout. Au congrès de Vérone, il avait soutenu que la fondation des Monarchies représentatives empêcherait ou retarderait la fondation des Républiques. L'ont-elles retardée ? et, qu'on se le demande sans trembler, F empêcheront-elles ?. . . Sans doute, Chateaubriand avait vu le mouvement qui emporte le monde vers les Républiques; mais il n'avait pas même soupçonné que ce qu'il estimait capable d'arrêter ce redoutable mouvement, au contraire, le favorisait ! Il n'avait pas compris que Monarchie constitutionnelle ou République , c'était , à quelques détails près, au fond, la même chose, c'est-à-dire, dans l'une comme dans l'autre, des constitutions philosophiques, des systèmes de majorité, et enfin le gouvernement du Nombre substitué à ces gouvernements du Droit, qui ont fait la gloire séculaire et la force des plus grands États. Faiblesse de cœur, faiblesse de génie, Gha-

teaubriand, élevé à l'école des Révolutions, a cru que le moyen de les arrêter était de leur donner la main : comme si, quand les Révolutions la prennent, ce n'est pas toujours pour la briser ! Depuis quand les Révolutions ont-elles oublié de retourner contre le Pouvoir les institutions les plus généreuses? Et, une fois de plus, n'est-ce donc pas ce qui arriva de la Charte ? On ne l'accepta des Bourbons que pour tuer les Bourbons avec elle. L'Histoire l'atteste, aussi les aveux des partis. Ils s'en sont assez vantés. Ils s'en vantent assez encore. Croyezles, et surtout osez les comprendre! Non, ce n'est pas, comme l'écrivent nos ennemis, le roi Charles X qui, le premier, viola la Charte. Ce fut la première vente de Carbonari qui se rassembla, sous l'empire de cette Charte octroyée, pour jurer sur un poignard une haine et une guerre éternelle à Y exécrable maison de Bourbon !

Mais les yeux et l'esprit de Chateaubriand

furent tellement fermés à cette lumière, qu'en 1830, après la défaite de la Monarchie légitime, on l'entendit prononcer de ces paroles qui durent causer de profonds mouvements de joie aux vainqueurs. Déjà, — cela est dur à écrire, mais j'ignore avec quoi on fait un manteau aux pauvretés de caractère, — déjà, par vanité de ministre tombé, il s'était ravalé jusqu'à la taquinerie politique, dans le Journal des Débats, et, de rancune, il avait joué à l'aveuglette de la vengeance. Quand la Restauration fut perdue, et, — chose cruelle pour ceux qui connaissent la trempe humaine et la facilité de lui imposer par la force, — perdue par faute d'une précaution, Chateaubriand ne se trouva pas trop vengé. Butté à la Charte, le Royaliste de 1815 acclama le droit des Barricades sur les barricades victorieuses. Il en consacra l'enthousiasme et y alluma le sien. Cette tête de poète ne put résister à l'odeur de quelques cartouches brûlées bra-

vementpar la Révolte. Son ivresse alla même jusqu'à laisser tomber sur cette monarchie renversée de ces mots qui déshonorent les morts et meurtrissent, par terre, leurs cadavres. Odieuse Bêtise, dit-il, Folie, Parjure, Meurtre à V appui du Parjure { ! Je ne crois point que l'erreur d'un homme ou sa colère ait été plus près de la mauvaise action que ce jour-là. Ni quelques phrases noblement émues en l'honneur de la Restauration, et qu'il écrivit comme pour faire repoussoir à ces mots terribles ; ni Madame, votre fils est mon Roi, ni l'espèce de fidélité en deuil qu'il a gardée au dernier descendant de nos Maîtres, comme nous disons, nous autres, avec orgueil, n'amnistieront Chateaubriand de son injure... Qu'est-ce qu1 un Thiers ou un Mignet eussent écrit de plus?... Là, pour lui, pour l'ancien ami de Charles X, est la tache, et elle restera sur sa

4 De la Restauration, etc.

mémoire. Je sais bien qu'avec le scepticisme qui nous ronge le cœur, nous sommes devenus d'une si imbécile indulgence, que, sur l'interprétation d'un mot, nous voilà prêts à tout pardonner; mais l'Histoire, qui ne partagera pas nos défaillances, et qui comprendra le Royalisme et ses devoirs quand le Royalisme ne sera plus, montrera sous un jour implacable cette tache au blason d'une famille qui n'avait jusque-là teint que de son sang les armes de France, et elle n'essayera pas de la diminuer.

Du reste, dans l'ordre seul des conceptions et en restant sur le terrain de l'intelligence, la faute de Chateaubriand portait sa peine avec elle. Elle produisait l'aveuglement. Je l'ai montré suffisamment, ilme semble; mais c'est un fait qu'il est inutile de répéter aux guetteurs des Avenirs à naître, à tous ces badauds de l'espérance, qui, perchés sur le sommet de leurs rêves amoncelés, regardent poindre de si belles choses à l'horizon, que

le Prophète du Passé a eu seul, en Chateaubriand, de ces aperçus qui justifient le mot surhumain de Prophéties appliqué à nos courtes et vacillantes prévisions. Autrement, dans le cercle des idées modernes et du moment, — de ces inventions à fleur de sol dont la destinée est de passer comme les engouements qu'elles font naître, — Chateaubriand a vu périr tout ce qu'il estimait de longue durée. Mais après avoir montré les erreurs de cet écrivain, j'aime à insister pour rester juste, sur la force de son coup d'œil, quand il l'aiguisa aux expériences de l'histoire. En 1831, je crois, il fut le premier esprit de ce temps qui se douta du Socialisme et qui en signala Pavènement ' . Et pour lui, ce n'était pas là une prophétie d'espérance, de la sagacité à force de désir; car jamais il ne partagea ces monstrueuses idées sur Phumanité qui en déifient jusqu'à la

1 Revue européenne.

fange. J'ai déjà parlé de la portée palingénésique du Génie du Christianisme ; mais à travers mille lueurs projetées en avant dans cet ouvrage, j'en choisirai une qui étonne d'autant plus à cette heure, que, parmi tant de nations tranquilles hier à la surface et troublées jusque dans leurs fondements aujourd'hui, l'Espagne, dont il s'agit, hier la plus agitée, est aujourd'hui la mieux rassise. « L'Espagne, disait Chateaubriand au mo- « ment où on la croyait perdue, séparée ce des autres nations, présente un caractère « original. L'espèce de stagnation dansla- « quelle elle repose lui sera utile un jour, a Lorsque les peuples de l'Europe seront « usés par la corruption, elle seule pourra re- « paraître avec éclat sur la scène du monde, « parce que le fond des mœurs subsiste chez « elle ' . » C'est cette idée du fond des mœurs

1 Après Ëspartero, Prim, les pronunciamientos , toutes les anarchies. Les revoici sur la scène du monde avec un Roi (1879) et un roi qui, jeune et

qui faisait calculer à Chateaubriand le mou» vement de la Démocratie auquel il traça son orbite. « Le siècle avance, écrivait-il, la « Démocratie s'accroît. Si les caractères en « décadence la peuvent supporter, les Rois, « à l'heure providentielle, seront obligés de « se retirer ; mais si les Peuples corrompus « sans écouter personne, se jettent de haut « en bas dans la Liberté, loin d'y tomber, « ils s'engloutiront dans le Despotisme, et a pour dernière calamité, ce despotisme ne « sera point permanent. » Prophétie accomplie déjà, car nous avons vu une République ft occasion se charger de la besogne des monarchies les plus absolues. Enfin, pour sortir des généralités sur les peuples, favorables à tous les penseurs, dans un autre endroit de ses œuvres, Chateaubriand n'a-t-il pas parlé de la chute de Louis-Philippe avec la précision la plus formidable, et bien des

sans prestige personnel, n'est rien de plus., qu'un roi! — 187911

années avant cette chute, de l'impossibilité morale, religieuse, providentielle, que beaucoup de gens tiendraient pour mystique, mais que nous tenons pour certaine, à ce que le Fils d'un Régicide mourût Roi dans les draps de celui à qui son père fît couper la tête, pour l'unique raison qu'il était roi ? Le passage est trop long pour que je le cite, et trop beau pour que je l'abrège. On ne peut pas tronquer la foudre. Mais là, comme partout où il voit loin et juste, Chateaubriand est l'homme d'un passé envers lequel il fut souvent ingrat, au moment même où ce passé gratifiait le plus son génie.

Car c'est là le trait caractéristique de cette figure si moderne de Chateaubriand, dont le monde moderne s'est épris par amour de soi-même, parce qu'il y reconnaissait ses contradictions et ses orages, ses manières de sentir et ses manières de penser. Tour à tour, — on vient de le voir, — Chateaubriand a invoqué le passé et l'a foulé aux

pieds, comme il a glorifié l'avenir et l'a maudit. A la première vue, on dirait qu'il a voulu être en mesure avec toutes les idées et sauver sa gloire des blessures du Temps sur tous les pavois... Mais, à la seconde, quand on l'étudié, une telle idée s'efface bientôt. Il n'avait pas cette profondeur. La combinaison et la suite qu'elle suppose clans le caractère était impossible à cet esprit changeant, contrasté, en perpétuelle opposition avec lui-même. S'il eut bien la coquetterie de sa gloire, il n'en eut point Y entente gênante et coûteuse. Homme de son temps (hélas ! c'est presque une injure), il n'était capable d'aucun cruel sacrifice, même à lui. Le soin qu'il eût pris aujourd'hui de sa gloire, il l'eût lassement, nonchalamment abandonné le lendemain. Jeune, il avait la fatigue de la vie : il écrivait René ; vieux, il traçait ses funéraires Mémoires $ Outre- Tombe avec le néant de tout dans le cœur. C'était sans plan, sans idée arrêtée qu'il

allait et revenait du passé à l'avenir et de l'avenir au passé. Il se berçait au tangage de ce siècle qui s'en va échouer sur on ne saitquels écueils. Gomme son époque, il était naturellement contradictoire, anarchique, même quand il voulait ne pas l'être, entraîné par son sentiment et remporté par sa raison, écartelé à ces deux infinis, comme disait Lamennais, un Écartelé du même genre, mais dont les membres rompus sont à présent dispersés et traînent par les chemins, méconnaissables et immondes, sur toutes les claies du mépris ! Certes, Chateaubriand fut moins coupable. Il n'a, du moins, rien apostasie. Si l'on rencontre dans ses ouvrages des idées contraires, s'il a fait de ses œuvres une espèce de musée d'armes pour toutes les causes, c'est que dans sa tête, tourbillon vivant, comme dans son époque, les idées s'entre-choquaient à grand bruit. Je ne sache qu'une chose sur laquelle il n'ait pas varié : c'est son opinion

sur les Monarchies constitutionnelles. ïl avait pris racine en cette erreur, mère de toutes ses fautes, car l'Erreur est essentiellement prolifique. Terrible Mégère de l'esprit qu'elle épouse, elle l'asservit par ses enfants ! Gomme ses contemporains , plus développé par l'imagination que par la volonté, Chateaubriand était dupe de la forme des choses. Il fut souvent trahi par les plus belles phrases qu'il ait écrites, comme Napoléon par ses maréchaux. Au fond, rhéteur, s'il a bien parlé des rhéteurs, c'est qu'il a pu les étudier comme Massillon étudiait, sur le sien, les tendresses du cœur de la femme. Je l'ai dit au commencement de cette Étude, la gloire do cet homme ira, diminuant. Ce que les années, ces Vanneuses des divers mérites des hommes, pourront tirer de sa mémoire ne sera guère ce qu'on croit, et ce qui, de son temps, le fit admirer. Sur ces sophismes anéantis, sur les contradictions détruites, la Postérité,

i 56 LES PROPHÈTES DU PASSÉ

qui aura vu la prophétie réalisée, saluera le Prophète et oubliera le rhéteur passionné d'un temps accompli. Alors Chateaubriand aura sa véritable place aux yeux de ce inonde qui n'aime pas ceux qui le devinent, mais qui les respecte, tout en leur cachant son respect, par haine d'eux, jusque sous le nom qu'il leur donne, quand il les appelle — comme aujourd'hui, — des Prophètes du passé !

De tous les hommes qui devaient trahir la Vérité, celui qui fut l'abbé de Lamennais est certainement le plus aveugle et le plus coupable. Sans doute, la Vérité fait immensément pour tous les hommes, quand ils vont à elle et qu'ils la choisissent. Elle leur donne une force qui élève la leur à sa plus haute puissance. Elle ajoute son être à leur être ; mais pour l'abbé de Lamennais, je ne crains pas de le dire, elle avait tout fait, même ses facultés. Des hommes qui ne connaissent rien à la profondeur de TÉglise romaine ont regardé comme une faute poli-

tique de n'avoir pas enchaîné au trône pontifical, par les liens d'une grande dignité, l'ambition d'un prêtre dont l'orgueil fut enivré par la Gloire. Des voix accoutumées à blasphémer ou à nier Dieu ont dit son Église ingrate ou imprévoyante. Gela devait être. Et cependant l'Eglise, qu'on accuse, avait plus fait pour l'abbé de Lamennais que si elle lui eût ceint le front d'un bandeau de pourpre; car, indépendamment de cette gloire à laquelle, plus que personne, elle a contribué, elle lui avait éclairé la tête de sa vaste et lumineuse doctrine. Elle avait créé son génie. Gomme on ne prend bien la mesure des hommes que quand ils sont renversés, etque l'ombre et le corps ne s'ajustent exactement que par terre, Lamennais tombé maintenant dans des doctrines de néant, comme Lucifer dans les ténèbres, nous fait mieux juger du Lamennais debout, dans la clarté vive de sa foi. M Esquisse d'une pli ilosophie, placée en regard de Y Indifférence en ma-

LAMENNAîS 159

tière de Religion; les Paroles d'un Croyant, pastiche impie de la Parole qui ne s'imite pas, ou des livres comme le Passe et V Avenir du Peuple, Y Esclavage moderne, etc., comparés au Progrès de la Révolution, sont des attestations suffisantes de la force individuelle de cet esprit et de la force qu'il tenait de la vérité impersonnelle. C'est à confondre d'étonnement et à pénétrer d'une terreur salutaire. Non seulement, dans Y Esquisse, dans les Paroles d'un Croyant, dans le Passé et V Avenir du Peuple, etc., le fond des choses s'est rapetissé, la pensée a souffert dans ce qu'elle a de plus intime; mais ce qui reste parfois aux intelligences égarées, aux grands coupables de l'esprit, — car l'esprit a ses scélérats comme la conscience, — l'Art lui-même a fléchi; la forme s'est altérée, la Rose divine s'est effeuillée, et tout Lamennais a péri. Littérairement, je n'ai point à prouver cet effacement d'un grand talent devenu vulgaire. Beaucoup d'esprits,

parmi ceux qui n'ont ni les anciennes croyances que l'abbé de Lamennais a abandonnées, ni l'horreur des nouvelles qu'il a embrassées, ont remarqué cet affaissement d'une haute intelligence, au double point de vue de la pensée philosophique et de l'art d'écrire. Qu'on se rappelle l'opinion exprimée, il y a quelques années, sur Y Esquisse d'une Philosophie par les plus compétents en ces matières ! On ne l'a pas oublié, j'imagine. La plupart expliquèrent ce changement lamentable et juste par les raisons grossières d'esprits qui n'ont souci que des choses visibles : la lassitude, l'infirmité humaine, la vieillesse, le reploiement fatal de l'aile, ouverte si grande tout d'abord, un jour détalent, comme on a un jour de beauté ou un jour de victoire, le déclin, et que sais-je encore ? Nul ne dit assez haut que, la Vérité ôtée de dessous cet esprit, il devait crouler et s'éteindre comme un flambeau renversé de son candélabre. Dieu ne le brisa pas, ce

flambeau. Il s'est contenté de le laisser fumer et s'éteindre peu à peu dans la poussière. Il a frappé Lamennais de médiocrité. Punition effroyable pour le génie; plus grande, je crois, que s'il devenait imbécile ou fou ; car l'insanité a sa terrible poésie et l'idiotisme éveille en nous la compassion.

Ainsi, ce que j'ai fait pour Chateaubriand, quandj 'ai montré son manque de regard, lorsqu'il abandonna la tradition, et sa compréhension de l'avenir, quand il l'embrassa à travers l'expérience des siècles, je pourrais le faire, et à plus forte raison, pour Lamennais, ce mort illustre, si je l'opposais au Lamennais des jours présents ; à ce rebelle, qui n'a pas trouvé un lambeau de la robe de Luther pour envelopper sa rébellion sans grandeur, et dont l'anatomie, dans l'histoire, n'aura que les grêles proportions d'un Rationaliste moderne ! Je ne le ferai point cependant et voici pourquoi. A chaque jour qui passe, les Prophètes de l'Avenir,

les Rêveurs qui insultent l'histoire, reçoivent de terribles démentis, soit de la nature humaine qui répond par son train ordinaire, son train éternel, comme le train des globes dansl'espace, soit de l'expérience et des faits. Or, parmi tous ces prophètes, qu'importe qu'un de plus ajoute sa rêverie au monceau, et la puissante niaiserie de son espérance aux vains halètements de tant de désirs insensés ! J e n'ai point à j uger Lamennais, le démocrate. Si j'ai opposé Chateaubriand à lui-même, c'est que, tout infidèle qu'il ait été, comme penseur, à une cause sacrée, il n'a jamais, aux yeux des masses et de son parti, qui, ce semble, aurait dû être un juge plus sévère que les masses, abandonné le camp des hommes du Passé; et à ce titre toujours gardé, quoiqu'il en ait souvent été indigne, tout ce qu'il a dit devait avoir une effrayante portée. Moins coupable que l'abbé de Lamennais, le mal qu'il a fait est peutêtre plus grand, car le scandale d'une apos-

tasie n'a pas averti, en l'éclairant de sa formidable lumière. Lamennais ne présente pas, lui, le danger d'une pareille méprise. Il est classé invariablement par l'opinion. La honte de son reniement a fait une espèce d'innocuité à ses erreurs. Il a été désarmé de son influence, comme il a été découronné de son talent. En effet, quoique le sens chrétien et l'Honneur, qui en était le fils, n'existent presque plus en France, et que cette terre de Chevalerie se soit enfoncée dans la boue des serments violés, sous la pression de tant de Révolutions successives, pourtant je ne sais quel reste de sa vertu première s'est révolté à l'apostasie de Lamennais, du pieux auteur de l'Indifférence, comme on avait dit tant de fois! Il n'a plus été bon que pour les partis qui ramassent tout pour en faire des armes. Le sien le plaça à la Constituante et lui paya, avec ses vingt-cinq francs par jour, ses trente deniers de Judas. Nous l'y avons vu suicidé,

comme l'autre, muet, impuissant, mort par la pensée, cette pensée qu'il galvanisa quelque temps dans un journal, maintenant oublié. Démocrate isolé, momie sans arôme et sans bandelettes d'un républicanisme pourri, qui croule en déliquescence et flue de toutes parts autour de nous, il n'est dangereux qu'à la manière de l'infection; mais la portée morale lui manque. Par miracle, il se remettrait à bouger, que nous n'y prendrions pas garde, enseveli qu'il est sous cette couche d'ignominie qu'il a volontairement étendue sur sa tète et qui a mieux effacé le signe royal du Sacerdoce, que ce morceau de verre aiguisé qu'on passait autrefois sur la tonsure du prêtre indigne, condamné à mourir.

Je ne prendrai donc Lamennais que comme il fut pris par la Gloire. Je ne le considérerai que par le côté où ce vieil Œdipe, qui s'est crevé les yeux avec les agrafes de son manteau, comme l'Œdipe

du Tragique grec, doit se mépriser aujourd'hui. Le Prophète du Passé, le successeur de Joseph de Maistre et de Bonald, l'ami de Chateaubriand dans ses meilleurs jours, voilà le Lamennais dont il sera parlé ici après eux. Moins grand que de Maistre, moins profond que Bonald, moins éclatant et moins varié que Chateaubriand, il a joué, nonobstant, un beau rôle intellectuel qui continua le leur, malheureusement pour s'interrompre. Talent d'ordre composite, aurait dit Diderot, car il combine et mêle les virils procédés du Bossuet à la manière moins muselée et plus arrondie de Rousseau; homme de réverbération littéraire plus que de saisissante spontanéité, il n'a pas, — j'ose le dire, — d'originalité qui lui soit propre. Il n'a point reçu le grand don, le don suprême de l'écrivain, l'originalité, ce labarum du Génie qui porte dans ses rayons le Hoc signo vinces ! Quand il est puissant de discussion ou d'aperçu,

c'est que le prêtre soutient l'homme; c'est que le Catholicisme l'inspire, c'est que la Foi met ses ailes de feu, son glaive de feu, son œil de feu, à la place des faihles ressources qui lui resteraient, s'il n'avait pas cette Foi qui est plus grande que tout et que j'appelle la faculté de l'Infini. Oui, je veux le lui répéter et qu'il le sache : ie jour où il cessa d'être chrétien, il a marché sur sa pensée. Il regorgea de ses propres mains. En le lui répétant, en lui montrant les ravages d'un tel attentat, peut-être fera-t-on lever quelque repentir dans son âme; et qui sait si, à défaut d'une grâce inécoutée et d'une humilité impossible, la fierté désolée du Génie ne pourrait pas relever un homme que l'orgueil du Génie lit tomber !

Du reste, l'opinion publique, en Europe, et même le parti auquel il s'est donné ont jugé Lamennais comme je le juge aujourd nui. Si jusqu'ici personne n'écrivit le juge-

ment d'une plume résolue, il n'en était pas moins prononcé de fait dans tous les esprits. Il est des silences qui parlent haut et des oublis qui font penser. Malgré la tendresse qu'une apostasie solennelle devait éveiller dans son cœur, le Radicalisme n^a jamais compté Lamennais pour un de ces chefs d'idées qui précèdent et préparent les chefs d'action dans les révolutions humaines. Jamais il ne le plaça, môme par hypothèse et pour une heure, à côté des trois hommes qui, seuls du siècle présent, firent tête de colonne dans l'Erreur et trouée dans la Vérité. Auprès de ces grands Egarés, qui eurent réellement force d'hérésiarques, auprès d'hommes comme Saint-Simon, le théosophe qui dressa la Religion de la Chair dans un face-à-face odieux avec l'Ascétisme chrétien; ou Fourier, l'hiérophante d'un système qui ressemble à un Mystère, et dont le cerveau trop mathématique conçut les hommes comme des signes d'algèbre et la

Société comme un casse-tête chinois ; ou enfin Proudhon, le plus fort des trois, qui tire la ligne droite de sa logique de l'erreur complète et l'enfonce jusque dans les profondeurs du chaos, Lamennais, avec son syncrétisme de philosophie et ses idées politiques surannées et vagues, n'est plus qu'un penseur de seconde main et un libéral attardé, à la manière de Benjamin Constant ou de tout autre. Il n'a pas un atome de plus ! Avec Saint-Simon, Fourier ou Proudhon, on se sent remué, sur une aile robuste, dans le vide de prodigieuses chimères, et l'on y perd la respiration de son esprit et le regard de sa raison; mais avec Lamennais, on retombe tout platement dans cette petite mare croupissante du Rationalisme, laissée par le torrent du Protestantisme écoulé, et où tant d'esprits contemporains se sont perdus car l'Esprit

humain est comme le corps, cette chose magnifique d'équilibre fragile, qui parfois

se retire, vivant, d'une mer en furie et meurt vautré dans quatre pieds de vase et d'eau.

Certes, pour arriver à des conséquences intellectuelles aussi misérablement funestes, ce n'était pas la peine de donner un démenti à plus de la moitié de sa vie morale, et de descendre du respect du monde. Qu'on se souvienne, en effet, de ce que fut un instant l'abbé de Lamennais ! Lorsque sous cette Restauration, qui n'a rien restauré et qui aurait dû renouveler, on entendit pour la première fois cette voix de prêtre, qui se mit tout à coup à planer et à retentir sur les hauteurs des événements et des opinions contemporaines, il se produisit une joie et une admiration sans égales parmi les hommes qui croyaient encore que la vérité politique n'était qu'une simple déduction de la vérité religieuse. Ils n'étaient pas les plus nombreux, ces hommes, et l'index du siècle était levé sur eux ; mais Dieu leur

envoyait un auxiliaire, armé d'un héroïque esprit de combat. Le Prophète du Passé, comme on a dit depuis, apparut avec une splendeur vraiment prophétique dès les premières pages de l'Introduction de Vindifférence, qu'il faut relire avec sa date, si Ton veut s'attester la sagacité de la tête qui l'avait écrite ; car elle a été bien des fois reprise en sous-œuvre par les esprits les plus divers, le privilège des hommes supérieurs étant, on le sait, d'imposer, au bout d'un certain temps, leurs aperçus à tout le monde et de faire rabâcher leurs idées aux générations. A cette époque, la Société et un gouvernement aussi faible qu'elle cherchait à contracter cette alliance entre l'Avenir et le Passé qu'elle a maintenant abandonnée, pour tendre ses deux mains d'aveugle à l'Avenir. Il convenait merveilleusement alors à un esprit qui connaissait la nature de l'homme et des choses, à une grande intelligence théologique et histo-

rique, de montrer l'inaniLé des efforts d'une Société épuisée et sans croyance qui opposait l'obstacle de ses bras ouverts aux hommes, aux intérêts et aux idées luttant depuis 89. Gomme les bras étendus des Sabines entre leurs maris et leurs ravisseurs n'empêchèrent pas leur enlèvement, de même devait être enlevée à dos d'ennemi et jetée à la frontière, cette Restauration suppliante qui se tint à genoux au milieu des partis qu'elle voulait contenir et rapprocher. Le regard que porta Lamennais sur une époque dont les mœurs molles énervaient le gouvernement et l'empêchaient de croire à la force de son droit ; ce regard de prêtre, noir, profond, accoutumé à voir dans le creux des sépulcres, tomba d'aplomb sur les entrailles de cette société et les perça. Il y distingua le peu de vie qui y palpitait encore et les signes de mort qui commençaient de s'y montrer. Tous ceux qui vivaient de la maladie sociale et qui en

augmentaient l'action extérieure ou secrète, traitèrent de déclamation éloquente les paroles inspirées et terribles d'un homme, plus haut et plus libre par sa position sacerdotale que les hommes d'État par la leur, et qui, ne devant de ménagement à personne, — comme Dieu, son seul maître, — disait les choses par leur nom. Il annonçait (1816) la dissolution prochaine de l'Europe et il inventoriait, un par un, tous les symptômes de cette dissolution imminente. Gomme dit Montesquieu quelque part, il abrégeait tout, parce qu'il avait tout vu. Mais rien ne fut omis, rien ne fut oublié par lui ! Ni le déshonneur de l'esprit humain, ce scepticisme qui est le fruit de l'intelliligence devenue lâche, ni l'indifférence contre laquelle il allait protester dans un ouvrage, seule pierre monumentale, hélas ! qui restera debout sur sa mémoire; ni l'athéisme, la dernière des hérésies, selon Leibnitz, ni toutes les espèces d'atonie par

lesquelles passent les Sociétés décrépites ! Il les étala toutes clans cette Introduction sublime, et il en ferma le cadre avec ces paroles implacables : « Qu'ils meurent donc, puisqu'ils veulent mourir ! » La mort n'est pas encore venue; mais aux yeux de ceux qui ont appris dans l'histoire que les races ne s'en vont et ne disparaissent que par la corruption du cœur, elle est aussi certaine que si elle était venue, — a moins pourtant qu'on ne remonte, et au plus vite, vers les enseignements, les doctrines et les institutions du Passé ' !

1 Je ne crois pas au copiage des peuples par les peuples. Tenant les hommes pour tout dans l'histoire, et les institutions pour à peu près rien, je ne me préoccupe pas plus des institutions du Passé que de toutes les autres. Ce formalisme est par trop enfantin... c'est Vesprit qu'il faut refaire aux peuples. Les institutions seront alors ce qu'elles devront être, quoi qu'elles soient. Le Progrès, dont on parle tant, est quelque chose d'autrement profond qu'une question de chronologie. On n'a pas progressé parce qu'on

Quant au livre dont l'Introduction, à elle seule, était une perspective d'avenir ouverte, que les années, en s'écoulant, devaient amener jusque sous notre main, l'idée qui en faisait le fond et le développement eût suffi pour attacher au nom de Lamennais le titre de Prophète du Passé ; car c'était la preuve, •par le Passé même, par toutes les traditions

a vieilli ; on a progressé parce qu'on a élevé son sens moral, — ce qui comprend tout. Or il n'y a que la perfection chrétienne dont on a pu, à force d'efforts, approcher, mais qu'on n'a pu jamais atteindre. C'est donc l'idéal, c'est donc le Progrès, attesté par dix -huit cents ans d'histoire, et il existera pour les peuples à mesure que l'individu sera plussam£,comme dit l'Église, car le progrès n'existe pas hors de la conscience de chaque homme. Hors de là, je défie qu'on dise clairement ce que c'est. Redevenir chrétien, c'est donc là le sens du mot revenir au Passé. Revenir, n'est pas reculer; c'est avancer même quelquefois. Cela dépend du point où l'on se place. Mais on a tant faussé et pipé ce débonnaire Esprit humain avec des images ! Il faut en finir avec toutes ces niaiseries, et si nous devons mourir, au moins savoir pourquoi !

du genre humain, des grandes vérités qui constituent la vie de l'intelligence et de la conscience de l'homme. Je sais bien qu'au point de vue rigoureusement catholique, le système de certitude construit par Lamennais, dans son Essai sur V Indifférence, n'est pas sans inconvénient et sans danger. S'il a son côté sur le vrai, il fait bord sur le faux, — bord étroit, glissant et qui penche. Des têtes forgées de ce métal que rien ne peut altérer, des têtes comme celles de Bonald et de Joseph de Maistre, n'auraient pas hasardé le système osé par Lamennais. Esprits grands et fermes, qui avaient besoin de prendre leurs vastes assises dans une incontestable orthodoxie, ils n'auraient pas joué aux équilibres sur la pointe d'une de ces bonnes distinctions que demandait Pascal avec son ironique sourire. Pour eux, il y serait allé de trop. La certitude de Lamennais a le tort d'être philosophique. Quand on est catholique et théologien, on ne doit

pas en appeler sans cesse du Christianisme comme l'enseigne l'Eglise, au Christianisme interprété comme l'interprètent les Traditions générales des Peuples. Lamennais, du reste, Fa reconnu lui-même. « Si la raison « de tous, dit-il dans ses Pensées diverses, « — est la base de l'Eglise, son autorité, « antécédente à l'autorité de l'Eglise, lui « est supérieure et l'Eglise a sur la terre « un juge en dehors d'elle. Car, s'il arrivait « que, sur un point quelconque, la raison « de tous se trouvât en opposition avec « l'Eglise, qui l'emporterait ? La raison « commune? alors on peut toujours appe- « 1er de l'Église à la raison commune. Si « l'Église? alors la base serait renversée, ce car la raison commune n'est pas infaila lible... » Cependant le Rationalisme et toute l'effroyable portée de doctrines mises bas par le Protestantisme sont tellement combattus dans V Indifférence, que l'Église, qui aurait pu se plaindre, qui aurait pu

avertir au nom de son immense prudence alarmée, mais l'Eglise qui hait le pharisaïsme et sa lettre morte, et qui a toutes les munificences généreuses de la Vérité , comme elle a toutes les tendresses de la miséricorde, ne voulut voir que l'intention de Lamennais et le service rendu à la cause du Catholicisme par cette hère réponse à ses ennemis. Le Polémiste avait tant fait pour elle, qu'elle ne chicana point le philosophe. Elle l'aurait pu, sans aucun doute... et ceci peut-être expliquerait, — si cette Intelligence infaillible avait besoin d'être justifiée par des considérations à la taille de nos vulgaires esprits, — l'espèce de froideur et- de réserve gardée par Rome vis-à-vis de l'abbé Lamennais. L'Eglise a toujours aimé à multiplier les épreuves. Patiente, parce qu'elle est éternelle, elle entend que ceux qui la servent soient patients comme elle. A plus forte raison, doit-elle ménager sa faveur et ses récom-

penses, qui ne furent jamais que l'investiture de devoirs plus hauts, lorsqu'elle n'est pas sûre d'un esprit ou d'un caractère. Inaltérable comme la sagesse divine, l'éclat du livre de Lamennais ne troubla point l'impartialité de ses jugements. Appuyée sur une révélation primitive et sur l'unité, maintenant prouvée du genre humain, l'Église, qui glorifie la tradition, parce que la tradition est la chaîne dont elle est l'anneau central et rayonnant, fut la première à propager un livre supérieur de discussion et d'apologie, qui écrasait les dissentiments sous les témoignages de l'histoire, — la meilleure des preuves dans un temps où la métaphysique, enfermée dans le cercle de feu d'une critique impitoyable, s'est tuée en retournant contre elle le triple dard de sa logique, comme le scorpion, dans la flamme, se tue en se frappant du sien.

Mais puisqu'il s'agit de Prophéties, quoique V Essai sur V Indifférence ait, à travers la

poignante dialectique qui y circule, en broyant tout comme un char de guerre, de ces fulgurances qui rappellent les coups de lumière de l'Introduction, cependant ce n'est pas dans cet ouvrage que Lamennais a le plus montré ce génie d'intuition qui a vue sur l'avenir, quand il est contenu et précisé par les habitudes et les enseignements de l'histoire. Il est un livre moins éclatant, moins considérable et moins célèbre, où cette qualité de Prévoyant est plus développée, je veux dire l'écrit qui parut, en 1829, sur les Progrès de la Révolution dans sa guerre contre l'Église. Brochure que le temps n'a pas flétrie, qui a l'immortelle et effrayante fraîcheur des vampires; car les questions qui donnent leur vie à cette production sont plus que jamais vivantes, actuelles et dévorantes. Au lieu de se résoudre, elles se sont redoublées. La guerre contre l'Eglise est devenue la guerre contre la Société tout entière; chose naturelle,

puisque c'est l'Eglise qui a fait la Société moderne. En arrière d'elle, il n'y a que barbarie et paganisme. Il faut bien le dire, si nous cessons d'être chrétiens, nous ne vaudrons même plus assez pour être idolâtres ! Frappée donc à la tête, d'abord, la Société devait être refrappée au cœur, car les guerres d'idées sont des guerres sans entrailles. Les guerres d'intérêts ou de sentiments ont leurs lassitudes, mais les guerres d'idées vont toujours. Il n'y a pas de Trêve de Dieu pour elles. On croirait qu'entre la Vérité et l'Erreur, Dieu a voulu qu'il y eût comme une espèce d'anthropophagie intellectuelle. Il faut que l'une dévore l'autre pour qu'il y ait paix... Lamennais, comme tous les penseurs d'un ordre élevé, devait avoir conscience de cette implacabilité des idées plus terrible que celle du Destin; car elles ne s'apaisent par aucun sacrifice... mais, au contraire, quand il n'y a plus de sacrifices... Seulement

en 1829, ce n'était plus celte conscience vague et profonde qui murmurait en lui; c'était une voix nette et distincte. Le Prophète du passé se refaisait entendre avec plus d'autorité, avec plus de discernement que jamais. Écoutez-le ! Il rappelle les grandes voix connues : il va juger la Restauration ! « Au lieu d'établir, dit-il, uue « monarchie, on constitua une république « démocratique, afin de concilier le passé et « le présent, ainsi que l'expliquaient les « habiles. (Cette race dure toujours.) La « puissance souveraine appartint au pré- « sent; le passé accepta en échange une « fiction, et de cette belle harmonie qu'on « a vue depuis quatorze ans est sortie cette « paix qui, nous assure-t-on, ne doit « être rien moins qu'éternelle. » Un an après cette ironique parole , la Révolution de 1830 éclatait ; mais comme s'il avait vu une autre révolution qui devait suivre, et que dis-je ? toutes les révolutions qui

nous attendent encore : « Croit-on que le « Libéralisme, ajoute-t-il, — quand il serait « satisfait d'un premier triomphe, n'aurait « désormais rien à vouloir ? Il marche oc désormais vers un bien autre but :

ce L'ABOLITION DU CATHOLICISME ■ : »

Jamais Bonald, ni de Maistre, ni Chateaubriand n'avaient été plus loin clans l'avenir. Jamais ils n'avaient mieux lu à travers le Libéralisme, qui n'est que la moitié du masque que le Socialisme est tout entier ! D'un coup d'œil, Lamennais plongeait dans cette Révolution définitive qui finira toules les Révolutions, qui les mangera toutes, comme le serpent d'Aaron mangea tous les autres serpents. A vingt ans de distance, il en parle comme, nous, nous en parlons aujourd'hui. « Oui, elle viendra, s'écrie-t-il, o parce qu'il faut que, lout ensemble, les « peuples soient instruits et châtiés; parce

a qu'elle est indispensable, selon les lois a générales de la Providence, pour préparer une régénération sociale. La France n'en sera pas V unique théâtre. Elle s'étendra partout où domine le Libéralisme, soit comme doctrine, soit comme sentiment, et sous cette forme il est universel. Mais, après la crise dont nous approchons, on ne remontera pas immédiatement à l'état chrétien. Le Despotisme et l'Anarchie continueront longtemps de se disputer le monde, et la Société restera soumise à l'influence de ces deux forces également aveugles et funestes, jusqu'à ce qu'elles aient achevé la destruction de tout ce que le temps, les préjugés et les passions ont altéré au point de n'être plus qu'un obstacle au renouvellement voulu de Dieu. »

Il faut en finir, et, certes, on doit s'arrêter à de telles paroles. Que pourrait-on y ajouter? On se sent petit quand on ne voit

rien de plus à l'horizon, en 1851, que ce qu'en 1829 Lamennais y voyait, et qu'on médise, si on l'ose, ce qu'on y voit maintenant de plus? Il n'y a rien. Le Socialisme s'est nommé, je le sais. Un nom, voilà tout ! Mais avant qu'il fût nommé, avant qu'il fût sorti du ventre de sa mère, Lamennais, le Prophète du Passé, avait fait vibrer le tocsin de sa naissance. Que faitesvous de plus, Prophètes de l'Avenir?...

Hélas ! il est devenu un de vous ! Le journal au front duquel il écrivit ce nom trompeur d'Avenir porte la date de sa cécilé volontaire. C'est le commencement d'uno autre vie qu'il expiera, mais que je n'écris pas. Un jour, un soir, à La Chesnaie, il s'écriait avec une éloquence étrange et pittoresque, devant quelques disciples groupés au'our de lui encore et qui allaient bientôt se disperser avec épouvante :

« Voyez-vous celte pendule, Messieurs? On lui dirait : Si tu sonnes dans dix minutes,

ou te coupera la tête, que dans les dix minutes elle ne sonnerait pas moins ce qu'elle doit sonner. Faites comme elle, Messieurs ! Quoi qu'il puisse arriver, sonnez toujours votre heure! » Noble conseil, quand c'est l'heure libre et lumineuse de la vérité et du devoir; mauvais, quand c'est, au contraire, l'heure fatale et brutale de la fausse conscience et de l'orgueil. Lui, Lamennais, n'a pas sonné que l'heure bénie ; mais sur le timbre d'or où, pour son honneur, celle-là avait éclaté avec tant d'harmonie, pourquoi l'heure maudite a-t-elle tout à coup si affreusement retenti?...

Il faut conclure. J'ai dit que les Prophètes du Passé avaient été, en définitive, les seuls prophètes, et je l'ai prouvé par des exemples que j'aurais pu multiplier. Pour les hommes, restés plus enfants qu'on ne pense, les exemples sont les meilleures raisons. Si j'avais voulu être compris moins vite, j'aurais cherché dans la nature des choses et les puissances circonscrites de l'humanité, la loi qui veut que l'homme ne s'éclaire dans sa marche qu'en regardant le chemin qu'il a fait; mais toute métaphysique me fait sourire et j'y préfère deux mots d'histoire.

Une réserve cependant. Sous peine de

n'être plus nécessaire, la vérité est absolue. Les inconséquents de toute nuance, matérialistes, sceptiques, panthéistes, — quelque nom qu'ils portent et à quelque système qu'ils se rattachent, — lesquels conçoivent, par une infirmité spéciale à leur cerveau, la vérité relative, contingente, variable, peuvent croire sérieusement, sans rire entre eux, à cette chose qu'on appelle « le Progrès. » Car le Progrès, c'est éminemment le Variable, puisque c'est le mouvement perpétuel de l'humanité, du bien au mieux. Mais ceux-là qui, se rendant compte du caractère sine quâ non de la vérité, c'est-à-dire du seul caractère qui en rende la notion intelligible et obligatoire, estiment que l'homme ne l'a pas faite, mais qu'elle lui a été donnée pour les besoins de son âme, comme le feu et la lumière pour les besoins de son corps et l'étanchement de ses yeux; ceux-là savent qu'on ne peut étudier le monde qui n'est pas encore.

qu'en étudiant le monde qui fut. L'unité de la loi divine a été posée dans les limites de l'organisme humain, moral et physiologique. Cette loi, on ne saurait la méconnaître. Tout ce qui y contrevient d'un atome, n'est qu'une rêvasserie d'esprit faux.

Or, si rhomme est plus qu'un animal dans la hauge de ses sensations, ou une mécanique de fange durcie; si c'est réellement une créature de vérité, il est évident que cette vérité, sa substance nécessaire, lui a été donnée dès l'origine, Dieu n'étant et ne pouvant être injuste pour aucune génération. Or encore, si elle lui a été donnée, il la transmet, ou, quand la transmission en a été faussée ou interrompue, il est tenu de remonter vers elle. Gela est inévitable. De troisième parti, je n'en connais pas. Eh bien ! dans cette double hypothèse, le Progrès, comme l'entend, je ne dis pas

la Raison , mais l'Imagination moderne ,

n'existe pas, et ne peut pas exister. En effet, on l'entend dans le fond des choses... Si ce n'était que le développement de ce qui fut, ce serait le passé qui se continuerait. Si un anneau repris dans une chaîne brisée, après rupture, ce serait du passé encore, — Je point de départ, la Vérité fondamentale, le Principe enfin, ne pouvant être détruit par les vérités qui s'ensuivent et qui n'ont dû être que la déduction de la vérité première, inébranlable en science sociale, autant qu'en mathématiques, les axiomes. Je sais bien que là, justement, est la question, ou plutôt que la Philosophie l'a mise là; mais voyons ! Dieu étant donné, conçoit-on que la création puisse être refaite par des notions nouvelles, incombant à l'homme tout à coup, au bout de quelques misérables générations ? La vérité sociale, c'est donc le Passé, qui la contient et qui l'enseigne, al l'Histoire prime tout dans les Bciences humaines. Que dis-joî la Rédemption elle-

même n'est qu'une rétrogression sublime, par un sanglant et incompréhensible mystère, vers le passé de l'homme déchu de sa primitive innocence.

Ainsi, qu'on y prenne garde ! On ne joue point ici au jeu d'osselets des antithèses; on n'invoque pas cette notion devenue scandaleuse du Passé pour l'opposer stérilement à la notion d'un Avenir mystique, devenu populaire; on ne veut pas du passé pour le passé, car en lui-même ce n'est qu'une date vide, mais parce qu'il est plein de Dieu ! parce qu'il est le point de naissance de la lumière, lentille condensée et embrasée qui, des projections fulgurantes de son inépuisable clarté, balaye autour de nous les ténèbres ; parce que l'homme enfin, dans la vie de l'histoire, comme dans la vie physique, ne voit devant lui et ne s'aperçoit lui-même, ombre maigre sur une terre qui passe, qu'à la condition éternelle d'avoir toute la lumière à dos ! Gela posé,

qu'on y songe et qu'on le comprenne ! plus on s'éloignera du Passé, plus on s'éloignera de la Vérité révélée ! — de l'enseignement, — de l'origine où tout existe, non du côté de l'homme, que Dieu commence et qui s'achève seul, mais du côté de Dieu, qui, dans l'indivisibilité de sa durée, n'a pas attendu les évolutions du Temps pour donner à l'homme la suffisance de vérité qui le rend apte à la vie morale et sociale ! Quand un écrivain de la filiation des Joseph de Maistre et des Bonald écrivait dernièrement, comme nous eussions pu l'écrire :

Le Passé , c'est le Possible , mesuré à la nature humaine; V Avenir ne le dépassera pas * ! il pouvait avoir cette certitude, il pouvait affecter cet aplomb cubique dans l'affirmation de sa pensée. Six mille ans d'histoire sont un assez puissant aval de garantie

* C'est M. do Saint-Bonnet; nous allons en parler ci-après.

à la faible parole d'un homme ! Seulement, l'avertissement était inutile. L'Avenir essayera, soyez-en sûrs ! Il brisera le Passé, le dégradera, le reniera comme jamais il ne fut brisé, dégradé et renié ; mais oui, pour le dépasser, impossible! Un peuple meurt, un autre tombe, une part du globe se sèche et pèle comme une tète frappée par une teigne maudite; mais si le Dieu qui n'éteint pas le flambeau fumant et n'achève pas le roseau brisé, n'a pas juré d'éteindre, sous son pied vengeur, sa coupable planète, l'humanité, c'est-à-dire l'homme, plus solide que des théories ne sont homicides, n'éclatera pas comme un fragile condamné, tiré qu'il soit aux quatre chevaux indomptés de ce Progrès, aiguillonné par les folles lances de tous ces bourreaux intellectuels! Dégradations, transformations, obscurités, ruptures dans le fil étincelant de la Tradition ; cela s'est vu, cela va se voir encore, mais tant mieux

peut-être ! La sauvegarde est là. Il est une institution dans l'histoire qui remonte jusqu'au point de départ de la pensée et de la matière ; jusqu'à l'axiome fondamental d'où la société humaine est sortie, comme une mathématique vivante. L'Église catholique prend, seule, le passé tout entier, parce qu'elle saisit l'homme dans ce qu'il a d'un et d'immuable ; et, pour peu qu'on l'étudié dans ses enseignements , elle montre que toutes les sociétés les mieux faites sont celles qui sont sorties de la notion de Dieu, comme elle la conçoit et la pose ; car toute société, comme toute philosophie, se résume dans une théodicée. Une théodicée, c'est le dénouement de tous les problèmes dans la réflexion de l'humanité; c'est le dernier mot de toutes les civilisations !

Y reviendra-t-o.i à cette notion Catholique de Dieu, que la philosophie se donne pour mission do détruire et qui, autour de

nous, reconstruirait le passé avec des éléments nouveaux?... Yoilà la question pour le monde moderne, pour l'Europe, pour la France. Aujourd'hui, il ne faut être ni de Maistre, ni Donald, ni Chateaubriand, ni Lamennais, il ne faut qu'être homme, pour entrevoir ce qui va suivre... Les bêtes sentent l'orage quelqr.es minutes avant l'orage... les hommes aussi. Un immense frissonnement court déjà le long de l'échiné de la vieille Europe et lui lève le poil sur son corps épouvanté. Les Événements, ces Muets de la Providence, comme des canonniers à leurs pièces, sont près de laisser tomber l'étincelle... qu'arrivera-t-il? On doit avertir ; mais qui peut conseiller? Autrefois, du temps de ces incendies qui étaient la rente d'hécatombes que Constantinople payait à la Fatalité, le vrai Dieu des Turcs, si le feu prenait dans la nuit, nulle voix ne s'entendait aux Sept-Tours ; mais la sultane favorite effarée ceignait vite ses

tempes d'un turban rouge et surgissait tout à coup, sans dire un seul mot, devant le Sultan. Aujourd'hui, à l'exception de trois têtes de Rois, dignes de leurs couronnes * et sur lesquels repose la sécurité de l'Europe, mais comme un viager hasardeux, la plupart des Gouvernements et des peuples ressemblent à des sultans engourdis de vieillesse et de scepticisme, ce double opium qui donne la mort. Quand même il y aurait

1 Ces trois souverains qu'on pourrait se dispenser de nommer, car on ne saurait se méprendre à la beauté de leur attitude déjà historique, sont l'empereur de Russie, le jeune empereur d'Autriche et le roi de Naples, ce glorieux Bomba, au surnom écrit par la foudre sur les lèvres de nos ennemis. Qui sait ce que des individualités si hautes, avec l'instinct religieux de leurs devoirs de chefs de gouvernement, feront entrer dans ce que les niais appellent les hasards de la fortune ? Les panthéistes dépaysés par les événements parlent de la force des choses: moi, je ne crois qu'à l'âme humaine en histoire. On ne connaît pas assez le poids d'une grande âme dans les destinées des nations.

pour eux, parmi ceux qui les aiment et qui voudraient les sauver, un favori qui pût se lever devant leur faiblesse, en leur montrant à son front, fût-il éclatant de génie, le terrible bandeau écarlate, le signe du Feu qui dit aux yeux la vérité de l'incendie et l'approche furieuse du fléau... le verraient ils? Et s'ils le voyaient, sortiraient-ils du lâche hébétement dans lequel ils vivent, en attendant de mourir ?...

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