NAQUIT LE JOUR OU NAQUIRENT LES JOURS
On Je voit, pour ce génie d'Etat, en matière de philosophie, l'esprit humain commence par un fait en dehors de lui-même, de ses propres jugements et de ses propres puissances. Des règles de fausse position à élever contre Dieu, même pour la grande gloire de sa démonstration, de Maistre a toujours dédaigné d'en poser. Il est d'un trop mâle esprit pour jouer à ces petites mathématiques innocentes. Il n'essaye pas de prouver par le raisonnement la légitimité de la vérité enseignée; il l'affirme, sachant qu'à une certaine profondeur, rien ne prévaut contre l'histoire, et que la philosophie, réduite à ses seules forces psychologiques et ontologiques, est incapahle de faire autre
chose de ces vérités premières, qu'une vague probabilité ' .
Ainsi, rien de plus vrai, en un sens, que ce mot d'Homme du Passé appliqué à Joseph de Maistre. Il est du passé, en ce sens que la notion de Dieu, cette notion première, n'est donnée, pour lui, dans sa plénitude vivifiante que par l'histoire, et que, donnée
1 Pour ne citer qu'an seul exemple de cette fière méthode abrégée de Joseph de Maistre, qu'on se rappelle les premières pages de son pins grand livre, le Pape. Il y pose souverainement l'infaillibilité théologique, et il en déduit aussitôt l'infaillibilité politique par l'expérience et par l'histoire, laissant pour toute ressource à ceux qui sont piqués de la tarentule de la discussion de s'ouvrir la tête sur les faits, si bon leur semble. Et puisque j'ai cité le livre du Pape, qu'il me soit permis d'ajouter en passant qu'il est à lui seul, sous sa forme historique, toute une Prophétie que le temps se chargera de justifier, et plus prochainement qu'on ne croit. Les peuples chrétiens, qui ne le sont actuellement que de nom et de baptême, doivent revenir, dans un temps donné,
une fois, le temps ne peut plus changer, par ses évolutions et révolutions, la loi qui en sort et qui gouverne le monde. En partant de cette base, la seule qui ne tremble pas sous le pied, de Maistre a un critérium certain, absolu (tout critérium qui manque de ces deux qualités n'étant qu'une toise d'à peu près, un bâton d'aveugle pour sonder
à cette théorie du Pape, qui est la théorie de l'unité dans le pouvoir et qui a fait pousser à l'Erreur le cri qu'on pousse quand on est frappé. Lorsque nous serons las, et cette fatigue commence déjà, des pouvoirs fictifs, conventionnels, et remis en question tous les matins, nous reviendrons au pouvoir vrai, religieux, absolu, divin; à la Théocratie exécrée, mais nécessaire et bienfaisante, ou nous sommes donc destinés à rouler, pour y périr, dans les bestialités d'un matérialisme effrénéi La notion du droit devrait donc s'éteindre dans l'esprit de l'homme; car qui dit droit, dit droit absolu, et il n'y en a pas en dehors du catholicisme. Il n'y a que dv* convenances: or les grandes convenances font fléchir les petites, — comme certaines existences qui, tuant pour être, dévorent des
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les fondrières du chemin), et il peut dire, comme il le dit, sans que le prophète soit beaucoup plus qu'un logicien : Tel fait contrarie la vérité enseignée, c'est un désordre. Il doit donc passer, et sur la trace de son passage, qu'il laisse beaucoup de ruines ou seulement un peu de fumée, les faits normaux, un instant contrariés ou suspendus,
existences inférieures. Le droit public ne serait plus alors qu'une question d'Anthropologie. Les droits des peuples, vis-à-vis les uns des autres, seraient leurs facultés, et l'on sait de quoi cette notion de facultés se compose! Ainsi, au bout de toutes les philosophies, le système du Pape de Joseph de Maistre et de toute l'Église, ou le Léviathan de Hobbes ! Ou le droit absolu avec son Interprète infaillible qui juge, condamne et absout, ou des luttes sans fin, sans dernier mot, sans apaisement; le vivier de sang de la force (car l'intelligence n'est qu'une force) et le pauvre Esprit humain, secoué par ses passions comme un arbre ébranché et fendu, et la force pour toute mesure du droit et du devoir des hommes! Voilà l'alternative. On verra comme le monde s'en tirera, mais il faudra choisir.
doivent se rétablir dans la tranquille majesté de leur force éternelle. C'est cette règle, ce critérium que de Maistre a appliqué avec la justesse du regard et la sûreté de la main à tous les faits soit historiques, soit philosophiques de son temps. Gomme il est de l'essence de la Philosophie, cette chercheuse d'esprit et de disputes, de discuter jusqu'à la légitimité même de la discussion, je laisserai là les faits théoriques, métaphysiques, et sur lesquels on peut chicaner jusqu'à l'heure où ils tombent dans les réalités de l'histoire et s'y incarnent, et je prendrai les faits historiques, devant lesquels, patents et palpables comme les faits physiques, la Philosophie n'a plus qu'abaisser ses yeux de taupe et son orgueil encore plus aveugle que ses yeux.
De tous les livres de Joseph de Maistre, le plus marqué, le plus brillant du rayon prophétique qu'on voudrait éteindre aujourd'hui sous le souille d'un mot menteur,
c'est le livre de ses Considérations sur la France. Ecrit en 1797 et publié au moment où la France s'échappait, aveuglée de sang et hébétée de coups, de l'abattoir révolutionnaire, ce livre produisit dans la partie de ce pays qui vivait encore par la pensée, et surtout dans la haute société de l'Europe, une impression vive et profonde. Mais ce fut plus tard qu'on en reconnut la portée; car on la mesura, cette portée, avec une mesure infaillible, celle des événements accomplis. Il se trouva qu'à dix-sept ans de distance, de Maistre les avait aperçus. Lui seul, alors comme depuis, fut plus fort que l'espérance qui commençait à renaître de tant de désespoir, et jugea avec cette froideur de l'esprit, à qui, selon Machiavel, le monde appartient, mais à qui les choses de la pensée appartiennent bien davantage, ces organisations impuissantes d'une société lasse d'anarchie, qui cherchait à s'organiser. Ecoutons ce qu'il dit, dès 1797, de la constitu-
tion de 1795: « Y a-t-il une seule contrée « de l'univers où l'on ne puisse trouver un (( conseil des Cinq-Cents, un conseil des « Anciens et cinq Directeurs? Cette consti- « tution peut être présentée à toutes les as- « sociations humaines, depuis la Chine jusce qu'à Genève. Mais une constitution faite « pour toutes les nations n'est bonne pour « aucune. C'est une pure abstraction, une « œuvre scolastique faite pour exercer l'es- « prit clans une hypothèse idéale... Toutes « les raisons imaginables se réunissent « donc pour établir que le sceau divin n'est « pas sur cet ouvrage, qui n'est qu'un (( théine, et qui est déjà marqué de tous les « caractères de la destruction. » Ce jugement, tombé de si haut, les faits, à quelque temps de là, le ramassèrent et le changèrent en vérité. Do Maistro avait vu clair, mais tout près de lui. Attendez : trois pages plus bas, il va voir loin et non moins clair. Déjà préoccupé de l'éventualité d'une res-
tauration, qui recula de toute l'épaisseur éblouissante du règne de Napoléon , le comte Joseph de Maistre, qui la provoquait comme toutes les intelligences d'ordre en Europe, écrivait ces mots, qui furent des oracles sans en avoir l'obscurité : « Toutes g les factions réunies de la révolution fran- « caise ont voulu l'avilissement, la clestruc- « tion même du christianisme universel « et de la monarchie : d'où il suit que « tous leurs efforts n'aboutiront qu'à l'exal- « tation du christianisme et de la monar- « chie. » Certes ! c'était assez net ; et cependant, au point de vue de l'ordre, entendu dans ce qu'il a de plus apparent, la Révolution était terminée. Elle se refaisait des institutions. Mais, pour de Maistre, l'ordre factice qui imposait à tant d'esprits n'était pas l'ordre vrai. Aussi disait-il, à quelques lignes de celles que je viens de citer ; « Tout annonce que l'ordre de choses « établi en France ne peut pas durer, e:,
« que l'invincible nature doit ramener