Victor Hugo. Les Châtiments
le chemin. Le prophète était couvert d’un manteau neuf. Tous deux se trouvaient seuls dans la campagne. Saisissant le manteau quïl avait sur lui, Ahiya le déchira en douze morceaux. »
C’était plus qu’un geste symbolique, c’était un acte de fou.
« Prends-en dix morceaux, dit-il à Iarobeam, car voici ce que déclare lahvé, l’Elohim d’Israël : « Je lacère le royaume de Schemolo, et je te donne dix tribus. Mais une tribu lui reste, à cause de mon serviteur David et à cause d’Iérousehalaïm, la ville que j’ai choisie parmi toutes les tribus d’Israël. Tout cela, je le fais parce qu’ils m’ont abandonné, se prosternant devant Aschthoreth, divinité des Çidonites, devant Kemosch, dieu de Moab, et devant Milkom, l’Elohim des Benê-Ammon, et parce qu’ils n’ont pas marché dans mes chemins, accomplissant ce qui est droit à mes yeux, obéissant à mes préceptes et à mes jugements, comme David, père de Schemolo. Toutefois je ne lui enlèverai pas tout le royaume, mais je veux, tous les jours de sa vie, le maintenir chef, à cause de David
mon serviteur que j’ai élu, et qui a observé mes commandements et mes préceptes. C’est au fils de Schemolo que j’arracherai la royauté pour te la donner, c’est-à-dire les dix tribus. Et je laisserai une tribu à son fils, afin qu’il y ait toujours une lampe pour David, mon serviteur, devant moi, dans lérouschalaïm, la ville que je me suis choisie et où j’ai établi mon nom.
Je te prends, toi, pour régner sur tout ce que ton âme désire et pour être roi sur Israël. Si tu écoutes tous mes ordres, si tu marches dans mes voies, et fais ce qui est droit à mes yeux, en observant mes prescriptions et mes commandements comme David, mon serviteur, alors je serai avec toi, et te bâtirai une ferme maison, comme j eu ai bâti une à David. Je te livrerai aussi Israël, et opprimerai pour cela la race de David. Toutefois ce ne sera pas à jamais \ »
On remarquera que la désignation d’Iarobeâm par Ahiya, que cette annonciation monarchique
l. I. Rois, XI.
se fait dans les mêmes conditions que celles de Schaôul par Schemouël, entre quatre yeux, d’homme à homme, loin des regards ou des oreilles indiscrètes, afin d’éviter toutes manœuvres d’opposition, et que le sacre soit consommé en même temps que connu.
De même c’est en petit comité que se fait la désignation de David. Et ici, comme dans le cas d’Iarobeâm,il y a véritablement complot. Au reste le complot est la préface nécessaire du coup d’état. La fusillade du 2 décembre 1851 implique les mystérieux colloques d’une nuit de bal : « Ad augusta per angusta. »
On remarquera aussi que les paroles d’Ahiya le schilonite sont l’expression même des pensées que j’ai prêtées à Schemouël à l’égard de Schaôul et de David. Ahiya, comme Schemouël, veut que les monarques ne soient que des instruments d’Iahvé, c’est-à-dire de ses interprètes et de ses agents, en particulier d’Ahiya lui-même, et, s’il abandonne Schelomo, s’il suscite larobeàm, comme Schemouël a abandonné Schaôul et suscité David, c’est que Schelomo a négligé les conseils des nabis et d’Ahiya, e'est qu’il n’a pas
fait preuve, comme il convenait, d intolérance et de fanatisme.
On perçoit aussi dans cette prophétie, dont les passages relatifs au démembrement du royaume juif ont été probablement interpolés, le sentiment qui domine chez tous les prophètes, la haine des dieux étrangers.
Profondément impressionné par ce discours et par l’acte vésanique qui l’avait précédé, Iarobeàm obéit aux suggestions d’Ahiya. Il devint le chef du parti d’opposition, et bientôt dut fuir en Égypte.