Maurice Vernes, Article Bible de la Grande Encyclopédie
so
plement une foule de problèmes psychologiques et sociologiques. Mais il est certain qu’il s’est trompé. Il s’est trompé en voyant des produits de l’imagination romanesque là où il n’y a que la relation naïve et la fausse interprétation de faits exacts, et les produits de l’imagination poétique là où il n’y a que l’expression d’une émotion sincère provoquée par des faits réels. Il a pris les chroniques de Froissart et de Joinville pour des épopées, et les élucubrations de dégénérés mystiques pour les paléopoésies d’un Raymond de la Tailhède ou d’un Maurice du Plessys.
La Bible n’est pas une anthologie. C’est un choix fait par les théologiens de la Restauration, —et à cela se réduit leur rôle, — dans les vieilles collections historiques, théologiques et morales de la peuplade juive pour l’instruction de leurs contemporains, pour leur servir de règle dans le culte et dans-la vie civile. Ils se sont adressés aux ouvrages les plus anciens et les plus authentiques, à ceux qui, par ces caractères mêmes, avaient le plus de chance d'en imposer aux lecteurs. Cela est profondément humain, et si les théologiens actuels entreprenaient pareille
œuvre, ce n’est pas aux. productions mystiques du siècle qu’ils s’adresseraient.
Assurément il est possible que des morceaux philosophiques et littéraires complètement étrangers à l’histoire religieuse du peuple juif aient été, après coup, introduits dans la Bible. Mais elle n’est pas que cela. Si Maurice Yernes avait eu,—et vraiment lui demander d’étendre encore le champ si vaste de son érudition eût été beaucoup demander, — si Maurice Yernes avait eu, dis-je, des connaissances én pathologie mentale, il n’aurait pas commis pareille erreur.
Non, les personnages bibliques ne sont pas des personnages de roman et de légende. On ne fabrique pas de toutes pièces des observations psychopathologiques aussi parfaites que celles de Schemouël, d’Éliyahou, d’Élischa ou dlona (Jonas). Le prophète juif, le nabi, cet être au costume bizarre, aux-propos incohérents, au x -g- e st cs dé s urdminé g^ mais c’est le inantis des Grecs, c’est le vates de Virgilius 1 et de Cicero 2 , qui dépeignent ses accès de raMes et
l: Virgilius, Énéide , VI, 457.
. 2. Cicero, De divin ., I, 2, 18, 31, II, 48, 54.
de furor. C’est le sorcier patagon, brésilien, guyanien, algonquin, cingalais, australien, zoug- ‘O,-. lou, c’est notre sorcier du moyen âge, c’est le
magicien des Abipones, c’est le yoghi, le santonpuL le chaman^ i’angelok, c’est le prophète cévenol.
C(Zshz
C’est Apollonius de Tyane, Elie Marion, David Georges, Joé Smith, Diigonnet.
11 est des symptômes qu’on n’invente pas. Ces dromomanes, ces ^cho$|liques, ces échokiné- ^^.siques, ces somnambules, ces pyromanes, ces impulsifs suicides et homicides, ces couples , psychopathiques des livres sacrés, nous les
retrouvons aujourd’hui dans nos asiles avec tous les caractères que leur prêtent les écrivains bibliques. Ceux-ci les ont bien vus et bien décrits, et il n’y a là ni fable ni symbole.
Tous les prophètes juifs n’étaient pas des hommes grossiers.
Il y avait, au point de vue psychologique, une infinie variété de nabis, comme il y a de nos jours une infinie variété de dégénérés mystiques. Certains possédaient un sens esthétique supérieur. C’étaient des prosateurs passionnés à la façon d’un Léon Bloy, des poètes frénétiques
ou ingénus à la façon d’un Emmanuel Signoret ou d’un Paul Verlaine.
Chez eux, peu ou pas de travail littéraire. Tout coule de source, comme chez Élie Marion, èt le parallélisme de leurs périodes rappelle singulièrement les distiques amorphes d’Henriette Couesdon, truchement de l’ange Gabriel.
Je repousse donc la thèse de Maurice Vernes, et je m’en réfère au grand critique allemand Edward Reuss :
« A peu de choses près, dit-il des œuvres prophétiques, ce sont les monuments les plus anciens de la littérature hébraïque que nous possédions; ce sont surtout ceux dont l’authenticité peut être établie le plus facilement et admise avec le plus de confiance, sauf quelques réserves de détails à faire à l’égard de l’un et de l’autre élément; ce sont enfin, en thèse générale, les seuls documents contemporains de l’histoire que nous puissions consulter 1 . »
Au surplus, je me.garderai bien d’affirmer que les prophètes juifs ont paru à telle ou telle
1. Reuss, Les Prophètes , Introduction. Paris, Sandoz et Fiscîibacher, 1876.
ai
époque, que la Bible nous a donné leur véritable nom, qu’ils ont été mêlés à tous les événements historiques auxquels elle les mêle, qu’aucune légende ne s’est introduite dans leur biographie; ce que j’affirme, c’est que ce sont des personnages réels.
Mais, à tout prendre, supposons avec Maurice Vernes qu’ils soient sortis du cerveau des littérateurs. Eh bien, ils en sont sortis tels qu’ils y sont entrés. Ils y ont été photographiés, si j’ose dire, et, dans cette hypothèse, les écrivains bibliques appartiennent à cette école naturaliste dont les observations ont, rapprochées de celles des psychiatres, une si haute valeur scientifique.
Je vais faire défiler sous les yeux du lecteur un certain nombre de prophètes juifs, et, derrière eux, sur le mur de l’histoire, je projetterai comme une ombre la silhouette des fous de nos asiles.
On verra que ceux-ci ne diffèrent de ceuxlà que par l’appréciation du vulgaire, qui des dégénérés et des aliénés mystiques de l’ancienne peuplade juive a fait des prophètes, et des prophètes contemporains fait ajuste titre des aliénés.