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CHAPITRE III

Les prophètes anonymes du livre des Juges et du premier livre de Sehemouël.

Le prophète est désigné dans la Bible sous différents noms. Avant Sehemouël (Samuel), on l'appelle roè\ c’est-à-dire voyant , ensuite khozeh (1) c’est-à-dire visionnaire , ou nabi , c’est-à-dire proclamateur. Proclamateur est du reste le sens exact du mot T.pcor t rr t ç par quoi les Grecs ont traduit nabi, et dont nous avons fait prophète.

i. Il, Sehemouël, xxiv H, Amoe. vu, 12.

Les prophètes étaient donc, pour les juifs même, des voyants, des visionnaires, desproelamateurs, c’est-à-dire des fous.

D’ailleurs le fou et le prophète étaient désignés par le même mot : roë, khozeh ou nabi.

Autrement dit, pour les Bénê-Israël, la folie n’était pas une maladie, mais l’état de l’homme possédé par un dieu.

Peut-être la biographie des prophètes juifs devrait-elle commencer par Mosché (Moïse).

Mais le problème de Mosché est extrêmement complexe. Les plus anciens documents qui le concernent lui sont postérieurs de quatre ou cinq cents ans. Les discours qui lui sont attribués dans le Penlateuque ne sont pas de lui. « La légende, dit Ernest Renan, a entièrement recouvert Moïse 1 . »

Assurément ce n’était pas le grossier imposteur que voyait en lui Hermann Reimarus. Mais était-ce un de ces hommes supérieurs, un de ces conducteurs du peuple qui mettent la foi du vulgaire au service de leur propre raison, et font collaborer la divinité à leurs desseins? C’est ce

i. Ernest Renan, Histoire du peuple d’Israël, I, 159.

Mosché, semble-l-il, qui sortit, harmonieux et robuste, du cerveau de Michel-Ange et dont la splendeur emplit à Rome l’église San Pietro in Yincoli.

Le lecteur a-t-il fait ce pèlerinage? A-t-il gagné ce quartier de la cité'papale qui ressemble à un coin d’une ville d’Orient, et que décoraient jadis la maison dorée de Néro et les jardins de Mœeénas? A-t-il passé sous la voûte qui conduit à cette petite place San Pietro, d’où l’on aperçoit, à travers le feuillage d’un palmier séculaire et- par delà des maisons blanches à terrasses, les hauteurs du Janieule? A-t-il sonné à la grille de la petite chiesa, et le custode obséquieux et avide a-t-il fait grincer pour lui la lourde clef dans la serrure rouillée?

C’est, dans la ville sainte édifiée sur des ruines, dans la ville aux trois cents églises construites avec les marbres et les porphyres des temples païens et des palais impériaux, l’une des plus nçodestes maisons divines.

On la traverse sans que rien retienne le regard, déjà tendu vers le chef-d’œuvre du maître. Dans

le Moïse, le génie complexe de Michel-Angelo Buonarotti se révèle tout entier.

L’ingénieur des fortifications de Florence, l’architecte de Saint-Pierre de Rome a campé la statue dans une attitude de puissant repos et d’énergie contenue, comme un bastion à l’épreuve des barbares, comme un monument à l’épreuve des siècles.

Le sculpteur, qui était son propre praticien, l’anatomiste aussi, qui disséquait au couvent de Sanlo-Spirito les cadavres que lui fournissait le prieur, l’a modelée avec cèt art large et attentif qui détache d’un coup de ciseau la saillie musculaire, et suit méticuleusement les sinuosité^des veines.

Le précoce élève de Ghirlandajo, le peintre de la chapelle Sixtine a fait jouer de façon merveilleuse l’ombre avec la lumière dans les plis des draperies et dans les flots de la barbe, et le chaste poète de Yittoria Colonna a ajouté à l’histoire, biblique une page de poésie intense qu’on s’en voudrait de déchirer.

Au surplus, si Mosché était, comme sembleraient l’indiquer les hallucinations de son frère

Àâron, auquel Iahvé se révélait en vision et en songe 1 , et la faculté prophétique de sa sœur Myriam, un dégénéré supérieur imprégné de mysticisme et versé dans la sorcellerie égyptienne, l’œuvre de Buonarotti en serait-elle diminuée?

Quelle folie de penser que l’art a quelque chose à redouter de la science, et qu’ayant parfois sa source dans l’illusion, il a tout à craindre de la vérité !

L’œuvre d’art, on l’a dit, est un coin de la nature vu à travers un tempérament, et ce que l’artiste donne à l’œuvre de lui-même ne saurait se perdre ou se déprécier. La vérité de l’histoire n’enlèvè rien à la beauté de la légende, et, qu’il appartienne à l’une ou à l’autre, le Moïse de Michel-Angelo Buonarotti restera un des plus purs chefs-d’œuvre qui soient sortis du cerveau des hommes.

i. Exode, xv.

Après Mosché, le premier prophète dont il soit fait mention dans la Bible apparut au temps d’Ioschoua (Josué).

De Guilgal, lit-on au chapitre II des Juges , « le Maleâk d Iahvé vint à Bokim : « C’est moi, s’écriat-il, qui vous ai fait monter de Miçraïm, et qui vous ai conduits dans la terre que j’avais promise avec serment à vos pères, disant : « Je ne romprai pas mon alliance avec vous. Mais vous, vous ne conclurez point de pacte avec les habitants de ce pays; vous jetterez bas leurs autels! « Or vous n’avez point écouté ma voix. Pourquoi avez-vous agi ainsi? Je ne les chasserai point, vous dis-je encore, devant vous, mais ils seront pour vous comme des lacs, et leurs Elohim vous seront des filets. »

« Quand le Maleâk d’Iahvé eut dit cela aux Bénê-Israel, le peuple éleva la voix et pleura. Aussi appelèrent-ils ce lieu Bokim(!es pleurants!, et là ils sacrifièrent à Iahvé *. »

i. Juges, U. Traduction Ledrain. Lemerre 1886 .

Qu’étail-ce exactement que ce maleâk d’Iahvé?

Les premiers sémites nomades étaient polythéistes. Leurs dieux étaient les Elohim.

Lorsqu’ils se groupèrent en peuplades indépendantes, chaque peuplade s’attribua un dieu personnel. Celui des Bénê-Israël fut lahvé. Ce dieu national devint naturellement pour eux le plus puissant des dieux, puis le dieu, l’EI ou Elohim par excellence, enfin le seul vrai dieu, les dieux des autres peuplades n’étant que des faux dieux ou des démons.

lahvé avait été créé à l’image des souverains orientaux. Il avait un généralissime ou sar-saba et un messager ou maleah, qui était son alter ego, son grand vizir, son parèdre, son double, l’interprète de sa volonté.

Le sar-saba et le maleâk d’Iahvé étaient, de la part des dégénérés mystiques, l’objet de nombreuses hallucinations.

C’est ainsi que le maleâk apparut à Iaâqob (Jacob)à Mosché 2 , à Guideon 3 (Gedeon), à Manoah *,

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