‹ Les propos d'un boulevardierChapitre 10 sur 20 · LE COCHER D'OMNIBUS · texte numérisé non relu

LE COCHER D'OMNIBUS

Les fabricants de feuilletons, avec suite au prochain numéro, avaient exploité, au point de vue du sentiment, presque toutes les professions.

Ils avaient entrepris dépoétiser le ramasseur de bouts de cigares, fils déchu d'une illustre famille, l'allumeur de réverbères, le tondeur de chiens... que sais-je?

Mais le cocher d'omnibus avait échappé à leur avidité.

Pourquoi ?

C'était injuste, puisqu'un procès absolu-

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ment authentique est venu démontrer que ce fonctionnaire élevé est parfaitement capable d'inspirer des passions non moins élevées que lui.

C'est une baronne — excusez du peu ! — qui a pris feu pour un de ces martyrs de l'état de siège perpétuel.

Une passion dévorante dont les péripéties bizarres ont été contées par tous les journaux.

Je trouve qu'ils ont été mal à propos railleurs, les journaux, envers cette possédée de Cupidon.

Il me semble, en effetj qu'elle avait, dans son choix, fait preuve d'une sagacité particulièrement remarquable.

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Que souhaite une maîtresse de plein droit jalouse ■?

Que Yohjet de sa flamme l'aime seule, toute seule ; qu'il ait le moins d'occasions possibles de la tromper, par conséquent.

Et elle y avait la main, madame la baronne, avec son chevalier du fouet.

Je ne pense pas qu'il y ait un autre métier aussi tyrannisant que celui-là.

Elle savait que son adoré était là-haut,sur son perchoir, isolé de l'humanité et de la féminité.

Elle savait qu'entre chaque allée et venue du véhicule à trois chevaux, il avait à peine quelques minutes pour manger et pour.... s'acquitter de tout ce qui concerne la condition d'humble mortel.

Où aurait-il pris le loisir de lui faire des queues ?

C'était une quasi-certitude d'amour exclusif. D'autant plus qu'elle avait soin d'utiliser avec lui, sur les talus des fortifications, les secondes de loisir qui pouvaient lui rester.

Trouvez donc beaucoup de femmes aussi assurées de la fidélité forcée de l'homme

aimé!

Je ne dis pas : de l'homme aimant. Car les tendresses immenses me semblent incompatibles avec une condition sociale aussi absorbée.

Comment voulez-vous qu'il s'égare dans les rêveries erotiques, celui qui, à chaque instant, est rappelé en sursaut aux réalités terre à terre par le coup de sonnette du conducteur ?

Que deviendrions-nous, d'ailleurs, si les

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cochers d'omnibus allaient s'isoler dans leur passion et passer sur le corps des piétons en songeant à leur Virginie ou à leur Juliette ?

Un t3^pe curieux, en somme, que le cocher d'omnibus.

La solitude perpétuelle dans le grouillement perpétuel I

L'homme qui traverse les foules sans se mêlera elles.

Là-haut, sur sa sellette, il regarde passer tout le long, le long des trottoirs, les plaisirs et les fièvres, les affairés et les flâneurs, les heureux et les misérables, les filous et les honnêtes genà !...

Chemin faisant, il rencontre tantôt un sinistre, tantôt un crime... Mais il n'a pas le temps de s'arrêter.

C'est un commenceur d'histoires dont il ne sait presque jamais la fin.

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Là-bas, un attroupement. Il guigne. Il approche.

Au passage il jette un coup d'œil scrutateur. Il essaie d'attraper au vol quelque propos qui le renseignera.

Puis, fouette, cocher I 11 n'a pas le droit de faire halte.

Un Tantale d'espèce particulière.

Je conçois que l'amour d'une baronne vienne jeter une diversion heureuse dans ces monotonies.

Cependant, il se montrait assez revêche envers son enflammée.

Le cocher d'omnibus est un sérieux, voyezvous.

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Il n'a pas, comme le cocher de fiacre, l'entregent du cabaret pour s'égaj^er. Le cocher de flacre y devient facilement bambocheur.

Le cocher d'omnibus est un ermite suspendu, à l'instar des jardins de feu Sémiramis.

Le cocher de flacre fait dans la vie de continuels zigzags, soit dit sans allusion à son habitude de se piquer le nez.

Le cocher d'omnibus, au contraire, suit invariablement l'itinéraire obligatoire : ce qui lui donne des habitudes de régularité et de réglementation qu'il apporte ensuite dans ses relations intimes.

Voilà sans doute pourquoi les romanciers l'avaient dédaigné.

Il s'est réhabilité au point de vue amoureux.

Je l'en congratule.

Car il est vraiment digne d'intérêt, ce Juif-Errant n" deux, à qui la voix implacable de l'administration crie du matin au soir:

— Roule !... Roule !...

Pas de trêves pour lui.

Qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il tonne, il faut qu'il aille en avant quand même.

La terre tremblerait, le ciel s'écroulerait, qu'à travers le tremblement, sous l'écroulement, la dernière tête qu'on verrait serait la tête d'un cocher d'omnibus, impassible sous son chapeau ciré et fouettant ses chevaux pour arriver réglementairement au bureau des correspondances!

Ce qu'il doit souffrir, là-haut, c'est horrible !

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Un stoïcisme exceptionnel est nécessaire pour pratiquer ce métier torturant.

L'hiver, c'est le froid qui le mord jusqu'aux moelles.

Puis, soudain, notre capricieux climat passe à l'extrême, et voilà le patient qui est cuit tout vif par le soleil.

C'est bête comme une oie, la routine !

Demandez-lui pourquoi elle n'a pas songé à mettre le cocher à l'abri. Elle ne saura que répondre.

Car rien ne serait plus simple que de lui fabriquer une petite niche ornée de tenture, dans laquelle il trouverait protection contre les intempéries.

Mais non. Il y a des Sociétés protectrices des animaux, qui s'émeuvent dès qu'on marche sur la patte d'un caniche.

Il n'y a pas de Sociétés protectrices pour les souffrances inutilement subies par les hommes.

On laisse avec une insouciance parfaite le cocher d'omnibus à son supplice.

Il est bien naturel qu'il cherche quelque compensation à ses épreuves, après cela. Aussi je lui souhaite sincèrement beaucoup de baronnes complaisantes et de comtesses réparatrices.

L'avènement galant du cocher d'omnibus est une date.

Prochainement, n'en doutez pas, un auteur quelconque reprendra la chose en sousœuvre.

Peut-être dès que recommenceront les

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représentations du Théâtre de drame populaire dont le Conseil municipal est le Mécène à quatre-vingts têtes.

Ce serait une inauguration comme une autre de la démocratie en action.

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