‹ Les propos d'un boulevardierChapitre 11 sur 20 · CE QU'ILS ME FONT RIRE · texte numérisé non relu

CE QU'ILS ME FONT RIRE

L'Académie de médecine est uue pourvoyeuse intarissable de biscornuités. On ne pense pas assez souvent à cette source copieuse.

Au cours d'une de ses séances notamment, il s'est passé, dans la vilaine bâtisse de la rue des Saints-Pères, des choses réjouissantes.

Il s'agissait de la fièvre typhoïde.

Un sujet qui, à première vue, n'a rien de rigolo.

Mais, pour les savantS; il n'y a pas de

J iJO Les ProiJosd'uK Boalevardier.

thème ingrat qu'ils ne soient capables d'égaj^er de leurs variations.

Il s'agissait donc de la fièvre typhoïde.

A la tribune monta M. Dujardin-Beaumetz.

Il avait à lire un rapport sur la Jugulationde la fièvre typhoïde.

J'aime cette expression pittoresque.

Jugulatiou fait tableau.

Le dictionnaire dit :

Juguler, v. a. — Egorger. — Au figuré : Ennuyer excessivement, tourmenter,, importuner.

J)' où jugulatiou.

Je ne suppose pas que messieurs les docteurs aient simplement l'envie d'ennuyer,

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— même excessivement, — de tourmenter et d'importuner la fièvre tj'phoïde. Il faut donc prendre le mot dans son sens dramatique.

Ce qu'ils veulent, c'est lui couper le sifflet.

J'aime mieux, je l'avouerai entre nous, qu'ils s'occupent de tuer les maladies que de tuer les malades. Mais encore faut-il voir comment il s'y prennent.

Oh ! de bien des façons, s'il faut en juger par le rapport de M. Beaumetz-Dujardin.

Rien que pour la typhoïde, il énumére :

10 La quinine dès le débuts avec digitale et bains chauds (suivant un docteur lyonnais du nom de Pécholier) ;

2'» Les bains froids (les extrêmes se touchent) ;

3' Les saignées; .

lo2 Les Propos d'vu Boulevardicr.

4° Les antithermiques, tels que l'antipyrine (Ah ! pour l'amour du grec, souffrez qu'ils vous épatent) ;

5° Les antiseptiques, tels que l'acide phénique et ses composés ;

G*' Les préparations mercurielles.

Comme conclusion agréable, le rapport établit qu'aucune de ces formules n'a réussi.

C'est délicieusement consolant.

Pourtant...

C'est sur ce « pourtant » que le comique fit son entrée dans l'auguste Académie.

Après ces désespérantes constatations d'impuissance, le rapport d'ajouter î

Ce qu'ils me font rire ! 153

« M. Pécliolier a été plus heureux : pendant quatre ans il a expérimenté, et, sur quatre-vingts malades qu'il a soignés, pas un seul n'a succombé. Tous sont entrés en convalescence du quatorzième au dix-neuvième jour. C'est un résultat. »

Vous vous imaginez que là-dessus, avec un enthousiasme qui fera taire les jalousies, on va octro3'er quelques félicitations à cet exceptionnel médecin qui a guéri ses tjq^hoïdes !

Et guéri pendant quatre années consécutives, de l'aveu du rapport.

Erreur. profonde !...

Il paraît que la méthode en question a un vice rédhibitoire.

i.~)4 Les Propos d'un Bualevardier.

Elle nie le microbe, ou du moins elle n'en tient aucun compte.

Nier le microbe ! Comprenez-vous l'abomination ?

Nier le microbe ! Ou le considérer comme un effet sans importance et non comme la cause universelle !

Nier le microbe ! Cest-à-dire prendre à rebrousse-poil la monomanie scientifique du moment.

Anatlième sur l'audacieux !

Haro sur le sacrilège !

Mais, direz-vous avec la candeur des gens qui n'ont jamais été diplômés, puisque la méthode du praticien lyonnais empêche les gens de trépasser, qu'importe le reste ?

Ce qu'il importe ? On voit bien que vous n'êtes pas au courant des us et coutumes de la médecine.

Ce qu'ils me font rire ! 155

Apprenez donc qu"on n'a pas le droit de guérir en contradiction avec les théories à la mode.

Le rapport de M. Dujardin-Beaumetz ne le lui envoie pas dire, à ce pauvre coupable de docteur Pécholier.

Au diable les heureuses applications !

Foin des gens sauvés !

Il n'est pas microbiste : donc tout ce qu'il fait est inutile.

Cette inutilité me semble adorable.

Les ressuscites ne doivent pas être de cet avis-là, eux.

On cita jadis le mot de ce praticien qui, fort de sa doctrine, s'écriait, en parlant d'un sujet qui ne l'avait pas suffisamment apprécié :

J56 Les Propos cViraBoifletardier.

— Il est mort ; mais il est mort guéri !

M. Dujardiii-Beaumetz prendrait volontiers le contre-pied de cette exclamation mémorable, pour dire :

— Ils ne sont pas morts, ils ont eu tort. On a tort de ne pas mourir, lorsque le

médecin n'est pas de la religion microbienne.

Ma parole ! ils en sont là.

Et le rapport supercoquentieux déclare que l'on ne doit pas se soucier de ceux qui prétendent agir sans s'inquiéter des facultés infectieuses du microbe.

Résignez-vous donc à claquer ad majorem microhi glorîam !

Les malades qui aiment mieux qu'on les remette sur pied, sans belles phrases systématiques, sont des pas grand'chose de malades.

Ce qu'ils me fon t rive ! i 57

L'Académie et M. Beaumetz, compliqué de Dujardin, ne le leur dissimulent pas.

0 Molière ! Qu'en pense ton ombre?

Gomme elle doit être agacée de ne pouvoir dire son mot sur les microbates, les microbanquistes, les microbamboches et les microbalivernes !...

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