A BAS LES CHIENS
On a exposé les chiens pour la je ne sais quantième fois.
C'est un brave animal.
Alphonse Karr a proclamé que le chien est ce qu'il y a de meilleur dans l'homme.
Il est vrai que le même Alphonse Karr a déclaré que le chien est un billet pris à la loterie de la rage.
Ce qui fait qu'entre ce panégyrique et cette menace les cœurs ont le droit de balancer. Je trouve même que le balancement est parfaitement absurde.
108 Les Propos d'un Bouîevùrdier.
S'il existait une autre maladie propagée par une autre race et éminemment mortelle comme riij^drophobie, je suis convaincu qu'on n'hésiterait pas à édicter des lois et décrets ordonnant l'immédiate destruction de la race susdite.
On tue tous les ans, sur ordonnance, ces pauvres chenilles, qui sont infiniment moins coupables.
Et ces pauvres hannetons aussi.
11 est vrai que chenilles et hannetons sont d'une dimension qui attendrit moins.
Il y aurait même, à ce propos, un chapitre de haute philosophie à rédiger. Il aurait pour titre : De l'inffiience des x>roportions sur la sensibilité.
C'est pourtant toujours un être qu'on détruit. Enfin!...
Prenons, si vous voulez, que les lapins ou
A has les Chiens ! 109
les hérissons eussent la propriété d'engendrer par contact, chez l'homme, une affection capable d'amener la mort.
Ne croj-ez-vous pas que, depuis de bien longues années, il n'existerait plus un hérisson ou plus un lapin ?
On aurait tout exterminé avec joie.
Pour le chien, il existe un privilège d'attendrissement dont rien ne viendra à bout.
Notez que je n'ai contre cet animal aucune vendetta particulière à exercer.
Je me suis même, tout comme les autres, laissé aller à posséder un chien et à faire, bien entendu, toutes ses volontés.
Car je me trompais : on ne possède pas lin chien, on est possédé par lui.
Ceux qui ont connu notre regretté Cham en savent quelcfue chose. Jamais ilote ne fut plus asservi que Cham ne l'était par Bijou.
— Mon maître ! disait Cham en me présentant cet estimable roquet.
Et il n'y avait aucune exagération dans la formule.
Sans aller dans l'esclavage aussi loin que l'étonnant fantaisiste, tous ceux qui ont été en pouvoir de caniche savent à quel point ils avaient abdiqué leur libre-arbitre.
C'est peut-être pour cela, au fait, que le chien est adoré. Nous aimons à être dominés, tout en criant: Vive la liberté ! du matin au soir.
Le chien en use — et en abuse.
A bas les Chiens ! III
Je dois à la vérité de confesser que ce quadrupède est un modèle d'égoïsme transcendant.
Il vous caresse pour vous prendre par l'amour-propre ; comme la momentanée avec le col-de-zinc.
Il nous sait vaniteux, et il pense :
— Flattons sa manie : cela nous vaudra sucre et pâtées à discrétion.
Vous ne trouvez pas — ce qui prouve la justesse du raisonnement — un bourgeois, pas une bourgeoise qui ne se croient extraordinairement el particulièrement chéris par leur toutou :
— C'est étonnant combien cette bête m'est attachée ! s'écrient tous et toutes les propriétaires de chiens à l'unisson.
Absolument comme tous les protecteurspayeurs de ces dames s'écrient :
1 12 Les Propos d'un Èoidevardier.
— Ma Léonie raffole de moi ! Non ! c'est prodigieux... Elle en raffole.
Résultat :
Pour les Léonies, des coupons de rente, des victorias, des diamants.
Pour les chiens, des égards compliqués de victuailles.
Voilà, n'en doutez pas, l'origine des privilèges dont le chien jouit, malgré la rage, comme la cocotte malgré les coups de canif, les canailleries et le docteur Ricord.
J'ai entendu vanter souvent la fidélité légendaire de l'épagneul qui se laisse mourir de faim sur la tombe de son propriétaire.
D'abord je ne suis pas forcé d'y croire, ne
A bas les Chiens ! 1 13
l'aj'ant jamais vu. Puis, si le cas métait prouvé une fois par extraordinaire, comme l'exception démontre la régie, il s'ensuivrait que, régulièrement, c'est-à-dire presque toujours, le chien, après décès de son maître, s'empresse d'aller gobichonner avec le premier venu qui lui offre la table et le logement.
Ck)mment, du reste, l'en blâmer, lorsque les hommes et les femmes sont en général prêts à en faire tout autant dans le même cas!
Ce que j'en dis, donc, n'est pas pour débiner l'espèce canine, mais pour bien établir les faits.
Venons aux spécialités.
La mode s'est établie, depuis quelque temps, de cultiver, en matière de chiens, les variétés les plus repoussantes.
D'un côté, le boule-dogue d'appartement, ce monstre qu'on admire d'autant plus qu'il est plus manifestement grincheux, qu'il fait une grimace plus féroce, et exhibe d'affreux crocs plus menaçants.
De l'autre côté, le chien aztec, — je ne sais pas au juste son nom de famille.
Le chien aztec, cet avorton mal bâti, déséquilibré, grêle, maigre, transi, qui tremble sur des jambes trop longues, et dont les yeux trop gros émergent d'une tête sur laquelle est collée une peau luisante, gluante presque.
On fabrique ces abominations en Angleterre, à ce qu'il paraît.
Ils en sont bien capables, nos voisins, et
A bas les Chiens ! 115
cela va avec toutes leurs autres manifestations de bon goût.
Et après qu'on les a fabriqués, on les vend ridiculement cher aux gogos du genre.
Quinze cents.francs, c'est le tarif moj^en d'une de ces araignées à poil ras !
Au Bois, vous rencontrez des dames de high-life qui vous les couvrent de baisers, dans les allées où elles les portent sous leur bras.
Quant ça veut marcher, on dirait quelque chose à ressort, tant la dégaine est saccadée et titubante.
Mais ça coûte gros. Et ici encore, la vanité triomphe !
Si l'oû veut se convaincre —je passe aux
IIG Les Propos d'un Boulevardier.
qualités intérieures — que le chien ne vaut, en somme, pas mieux que nous, il n'y a qu'à l'observer dans ses rapports avec ses semblables.
Il vous leur cherche querelle absolument comme un peuple à un autre, — sans motif, rien que pour le plaisir de batailler et de mordre.
Il est rampant devant le fouet, à l'instar des nations qui se laissent dompter par les faiseurs de coups d'État.
Il est brutal avec les pauvres qu'il poursuit de ses aboiements, de même que la société les accable de ses dédains.
Décidément, non, le chien n'est pas ce qu'il y a de meilleur dans l'homme.
C'est un homme à quatre pattes qui n'a qu'un avantage sur nous, celui de ne pas parler.
A bas les Chiens ! 117
De sorte qu'il ignore le régime parlementaire, l'avocasserieet tout ce qui résulte de cette fâcheuse propiuété que nous octroya la nature ironique.
Il me reste à demander pardon de ma franchise à ceux de mes lecteurs et surtout à celles de mes lectrices qui sont éperdûment cynopJiilcs.
Qu'ils soient tranquilles : les chiens se rattrappent aux expositions canines.
Voyez de quel œil méprisant ils toisent les visiteurs, et vous sentirez qu'ils pensent de nous encore bien plus de mal que je n'en ai dit d'eux.
LES MYSTÈRES Dl CABOULOT
LES MYSTEREï> DU GABOULOT
Je ne suis pas de ceux qui disent :
— Ce n"est rien. C'est une femme qui se noie.
Quelle que soit cette femme, il y aura toujours un côté par lequel sa mort pourra exciter un intérêt.
Voici, par exemple; la dame de la F'alconniére qui a mis fin à ses jours et à ses nuits. Ne pensez-vous pas que cette éxisteuce bizarre, couronnée ou découronnée par une fin lugubre, vaille la peine que le philosophe parisien fasse halte et médite ?
122 Les Propos d'un Boulet ardier.
Vous vous rappelez les détails de cette vie cahotée ? Et laccusation de bigamie portée contre la défunte ? Et sa spécialité d entrepreneuse de brasseries galantes ? Et les vols dont elle fut victime ? Et tout le va carme qui grouilla autour de celle dont la dépouille dort dans l'éternel silence ?
Je l'avais vue fonctionner au sein des établissements variés dont elle fut directrice. Je vous assure que le spectacle était curieux.
Curieux avec elle aussi bien qu'avec les autres. Car la curiosité est dans la profession même, dans l'ensemble des choses et des gens qui s'agitent en ces milieux spéciaux.
Les mystères du Cahoulot. 123
Je parle du spectacle du jour. Le soir, c'est le banal.
C'est la joue fardée, c'est l'existence factice, c'est le refrain forcé, c'est la raison plus ou moins laissée au fond des bocks.
On trouve encore là une agitation de kermesse en chambre, qui peut donner le change et paraître relativement gaie.
Mais il y a une journée qui précède ces heures de nocturne enflèvrement.
Une journée aux longues heures mornes, au vide glacial, au désoeuvrement sinistre.
C'est ce qu'il faut voir pour comprendre quelles tristesses on trouve sous le masque qui grimace le rire.
Elles sont parfois inconscientes, ces tristesses. Mais d'autant plus poignantes.
i24 Les Propos d'un Èoiitevardier.
Quand vous pénétrez dans un de ces établissements de joyeux ébats, avant que les quinquets soient allumés, je vous assure que le tableau est saisissant et inattendu.
Toutes ces pauvres filles, alcoolisées à un degré divers, vous avaient, aux lumières, pu faire illusion.
Regardez le revers de la médaille.
Lorsqu'on boit professionnellement, impossible d'avoir faim.
Lorsqu'on vit claquemurée, avec le gaz pour soleil et l'absinthe pour réconfortant, impossible d'échapper à lenervement maladif.
Le jour narrive que blafard à travers les vitraux ou les stores prudemment baissés
Les mystères du Caboulot. I<f5
dans ces sérails à Teau-de-vie. D'où unpre^ mier aspect d'antre à demi ténébreux.
C'est un peu la condition des oiseaux de nuit, clignant au fond de leur trou, lorsque par hasard un bout de rayon y vient traîner.
Déjà vous devinez le deuil de la mise en scène.
Passons aux actrices.
Que faire au cours de ces solitudes indéfiniment prolongées'^Comment tuer ce temps, aux loisirs funèbres ?
D'aucunes boivent — à leur frais, sil est nécessaire.
Celles-là sont les moins intéressantes.
126 Les Propos cl" un Boulevardier.
Elles précipitent le dénouement. Tant pis pour elles !
L'hôpital des filles, ou le cimetière, les attendra moins longtemps !
D'autres lisent le Petit Journal, ou quelque roman de rencontre.
Ici, déjà, l'observateur a de quoi se régaler.
Il faut voir les indignations vertueuses qui éclatent parmi ce personnel, où les rosières abondent peu^ lorsque leur regard rencontre quelque crime carabiné.
Par exemple, le viol d'une pauvre jeune fille innocente ou persécutée.
Vous croiriez peut-être que l'histoire fait éclater le rire et que les commentaires le prennent tous sur le ton de la blague !
Je l'aurais cru moi-môme, avant de vérifier.
Les mystères du Caboulot. 127
Eh bien, pas du tout ! C'est de l'attendrissement sincère. Elles flétrissent de tout cœur, même les plus cascadeuses, le misérable qui a mis à mal la pauvre victime.
Et comme aussi elles ont l'émotion facile à propos du feuilleton en cours !
Ça vous pleure comme des Madeleines, pour un oui ou pour un non.
Antithèses étonnantes de l'espèce humaine en général, féminine en particulier !
Où la représentation devient plus piquante encore, c'est avec celles qui la font à la bonne ménagère.
Et il en est beaucoup. C'est même la majorité.
i2S Lrs Propos d'un Boulei:^a relier.
Les voilà gravement, honnêtement occupées, comme de vraies mères de famille.
Celle-ci fait du crochet, celle-là de la tapisserie. Une autre raccommode.
On se croirait dans l'intérieur du plus paisible bourgeois. Et quand on songe aux petites bacchanales du soir, aux rasades qui suivront, aux extravagances qui ont précédé, on la trouve vraiment drôle.
Comme ça se ressemble tout de même, les femmes qui opèrent dans la vertu et celles qui opèrent dans le contraire !
De fait, plus d'une a traversé la brasserie pour arriver au pot-au-feu final. Vous ne vous doutez pas du nombre des enrôlements matrimoniaux qui se font dans ces étranges bureaux de recrutement.
Très souvent, entendez-vous, il y a des messieurs pleins de bonnes intentions qui s'amourachent, au point d'épouser.
Les mystères du Crtboidot. 129
Je sais, tenez, une de ces brasseuses qui est en ce moment dame de charité et mairesse, dans un département pas très éloigné de son ancien centre.
Un soir, un notaire départemental voulut revoir le quartier Latin, le vieux quartier Latin où sa prime jeunesse avait folâtré.
Vue fois là. il entra dans une de ces brasseries à peinturlurages alléchants, qui n'existaient pas encore de son temps.
Mais il en avait tellement ouï parler !
Là. il rencontra une petite blonde qui... que... dont...
Qu'est-ce que voulez que je vous dise? Il l'emmena le soir, d'abord. Puis, huit jours après, dans sa province, où il la cacha au début, où il a fini par en faire sa très légitime.
Et vous cro3Tz que Mme de la Falconnière,qui présida, durant des années, à ces invraisemblances, à ces tohu-bohu, à ces déséquilibrements, à ces mélancolies, à ces cascades, â ces beuveries, à ces spleens, â toutes ces étrangetés enfin; vous croyez qu'elle ne dut pas voir de fortes choses et qu'elle n'aurait pas pu laisser des xWwiofre.s' d'un rigolo!...
Au fait, c'est de quoi tenter un exploiteur de lettres.
Les Mémoires de Madame... et cœtera.
Quel tire-l'œil sur des affiches !
Avec un sous-titre dans le genre de : Ou les Mystères du Qiiarlier-Latinl
On débiterait cela comme du pain. Le pain de l'àme !
Les mystères du Cahoulot. 131
J'en ris... Mais, au fond, je n'ai pas envie de rire.
Il y a trop de drame dans ces vaudevilles à l'eau-de-vie. Et quel drame, vraiment^ que la destinée de celle qui, à deux reprises, s'est gorgée de poison, résolue qu'elle était à fuir quand même cette existence lamentable !
Je ne connais pas^ pour ma part, de contraste plus effraj'ant que (^es DeProfundis notés sur l'air de : Ohé! les autres, ohé !
LE COCHER D'OMMBIS