PAUVRE CIVILISATION
C'est une honte pour notre prétendue ci vilisation de regarder ainsi tranquillement les crimes s'accumuler, en pointant les corbillards au passage. C'est une honte de voir sans cesse figurer sur la liste des objets trouvés les petits cadavres anonymes, entre un paquet oublié en omnibus et un parapluie laissé en fiacre.
Le massacre des innocents a duré assez longtemps comme cela. L'heure est venue de prendre au collet une législation barbare
16'^ Les Propos d'c h Boulecai'dier.
et de lui deiuander compte de tout ce sang versé.
Un projet de loi va, dit-on, être déposé, qui réclamera d'urgence le rétablissement des tours. Ce projet émanera de linitiative privée.
Ce nest point assez. Au gouvernement devrait revenir l'honneur de ce mea culpa solennel. Le bon sens exige cette réparation. Mais parmi les singularités dont sont bariolées les mœurs contemporaines, il s'en trouve une qui est peut-être de toutes la plus singulière. Cùte à côte, dans la même société, cohabitent une sensibilité sans limites et une insouciance sans bornes.
La sensibilité s'exerce au profit des animaux. L'insouciance s'exerce au détriment des enfants.
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On n'a pu encore percer la carapace d'indifférence dans laquelle Prudhomme s'enveloppe, toutes les fois qu'on lui parle de cette loi féroce qui condamne à mort tant de martyrs enfantins.
Prudhomme continue à répondre, de son accent le plus solennellement nasillard:
— Les tours!... Un encouragement à la débauche t
Expliquons-nous, Joseph.
A tout prendre, tu me permettras, mon gros égoïste, de préférer le mal au pire. Mieux vaudrait encore l'encouragement à la débauche que l'excitation à l'assassinat...
Mais, quand tu parles ainsi, l'enchaîne-
i64 Les Propos cVu/i Bonlevardier.
ment des effets et des causes t'échappe complètement, ainsi que nous allons essaj^er de te le faire comprendre.
Il s'agit ici d'un contrat social dont les charges, depuis l'abolition des tours, ne pèsent plus que d'un seul côté. Est-ce juste ? Est-ce loyal ?
Quand le législateur interdit la recherche de la paternité;, il pensa qu'il était indispensable de maintenir la famille régulière en état de légitime défense contre les tentatives illicites d'invasion.
Le législateur se dit que, si cette recherche était permise, nombre de drôlesses ou même d'ingénuités vicieuses mettraient en exploitation réglée leurs défaillances et
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maintiendraient perpétuellement au répertoire de Tactualité une comédie qui pourrait s'intituler: Le Déshonneur et V Argent.
11 se dit encore que ce serait tenir la chasse ouverte d'un bout de l'année à l'autre pour des Dianes dont la chasteté s'ingénierait à jouer à qui perd gagne.
Il n'eut pas absolument tort, le législateur.
C'est surtout en matière de paternité que le To be or not to be dresse devant la pauvre humanité un colossal point d'interrogation. Pendant que les maris ont tant de mal à se persuader qu'ils sont les pères de leurs enfants, les célibataires auraient eu plus de mal encore à prouver qu'ils n'étaient pas les pères des enfants à eux imputés par des demoiselles spéculant sur le capital dont les ont dotées Dumas et la nature.
On se serait établi fille séduite comme on s'établit modiste ou couturière. La maternité serait devenue une carrière.
De telle sorte que la prime octroyée par la philanthropie aux jouvences qui restent rosières aurait été de beaucoup inférieure à la prime offerte par le Code à celles qui auraient, avec préméditation, cessé de l'être.
On conçoit que ces considérations aient fait reculer le jurisconsulte et que, malgré la proposition Rivet, on n'ait pu se décider à ériger en dogme légal un incognito si dangereux à scruter.
Mais ne saute-t-il pas aux j^eux que le problème a deux termes, que la balance a deux plateaux ?
Pauvre cicUîsatioii ! 16",
Vous dites au père, avec une brutalité cj'nique que l'intérêt général a bien du mal à rendre excusable :
— Toi, l'homme, tu es irresponsable ; le roi s'amuse, tant pis pour les sujettes ! A aucune époque il ne sera permis de te demander des comptes ; il n'j^ aura pas de tenue de livres pour tes bamboches. Tu es libre d'avoir des sens et dispensé davoir du cœur. Les coqs sont lâchés, que les poules s'arrangent !...
Ce langage n'est pas, il faut bien l'avouer, la noblesse et la délicatesse mêmes. Pourtant, les conventions sociales, plus fortes que la revendication morale, ont été conduites à l'admettre.
Mais au moins est-ce à condition que
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vous n'écraserez pas la femme sous ce fardeau de responsabilité dont vous débarrassez si lestement les épaules paternelles. Si vous fermez la porte de la famille au nez de la malheureuse qui a fait une faute dont vous exonérez son complice, vous n'avez pas le droit de lui fermer le guichet du tour où elle ira, à bout de forces et de ressources, frapper d'une main défaillante.
Ceci est une conséquence de cela. La fameuse formule Père inconnu y o\xs interdit de forcer la mère à se nommer, le jour où, devoir et tendresse étant vaincus par la misère ou par la peur de la flétrissure, elle jette, affolée, une chétive créature dans les bras de la société, en s'écriant :
— Puisque la justice trouve bon de libérer un des coupables, paie sa rançon en élevant l'enfant trouvé, sans conditions ni contrôle l
Pauvre clvilisaiîOio ! 169
Il y a des gens qui vous objectent que c'est là faire école de marâtres et que la facilité multiplie l'abandon. Que ceux qui osent mettre en avant des arguments aussi abominables se taisent, pour l'honneur de notre pays.
Quelle idée donneraient-ils donc de la France, s'ils réussissaient à persuader que l'idéal des mères est, chez nous, de faire de leur enfant un numéro à la caserne de la pitié publique ?
Les mères viles, c'est l'exception, la monstruosité.
Celles-là, vos réglementations sont impuissantes contre elles.
Ce sont elles qui donnent pour berceau
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au pauvre vagissaut le trottoir — ou la bière !
Elles qui, si vous leur faites l'abandon trop facile, trouveront le meurtre plus expéditif, plus discret.
Quant aux autres, aux vraies mères, à celles qui sont la règle, même dans le dérèglement, soyez sûr que jamais elles ne se sépareront de la créature d'autant plus aimée qu'elle leur a été plus douloureuse.
Soj^ez sûr qu'elles ne s'en sépareront que si leur dernier effort est à bout, comme leur dernier morceau de pain.
Que vos statistiques parcimonieuses ne s'effraient pas et qu'elles nous épargnent cet
Pauvre clciUsation ! 11 1
affront de faire croire que notre nation est trop pauvre pour acquitter ses dettes d'iionneur.
Voilà comment la question, o Joseph Prudhomme, se pose devant la conscience publique et privée.
Rien d'effroyable comme le faux puritanisme, comme la simili-vertu.
Que de crimes commis au nom de soi disant principes qu'on outrageait en feignant de leur rendre hommage !
Non, jamais l'outrage ne fut plus évident et plus odieux que pour cette suppression des tours, où le recul vers la barbarie trouva moyen de se faire appeler progrès.
C'est pour cela que, à mon sens, un gouvernement républicain devrait revendidiquer, comme une tâche impérieuse. l'ini-
172 Les propos d'un Boulevatxlier,
tiative du retour au s^'stème qui a pour lui rhumanité et l'équité.
Celui qui le remplace, au contraire, est inhumain autant qu'inique.
Inhumain, car du mouchoir que l'homme, un pacha irresponsable, jettera au gré de ses caprices et de ses dépravations, il fait le lasso qui sert à étrangler l'enfant sans défense.
Inique, car voas prétendez que la faute qui ne peut se commettre qu'à deux soit expiée à un.
VARIATION EN MINEIRE