LA CREVASSE DE L'OBELISQUE
Qu'est-ce à dire ?
Voilà vraiment un événement parisien qui m'a touché le cœur.
On a annoncé que la crevasse de l'obélisque, déjà signalée depuis longtemps, s'était accrue sous TmAuence des caprices atmosphériques qui font si brusquement succéder, cet hiver, la pluie à la gelée et vicever sa.
Cette nouvelle m'a mis en deuil.
Ce pauvre obélisque! Ce vieil ami ! Se-
26 Les Propos dwi Boulevardier.
rait-il menacé de s'effondrer comme un simple ministère ?
Si ces monolithes eux-mêmes s'en mêlent, où trouver l'homogénéité ?
J'ai comme une idée vague que ce gros rébus en pointe commence à s'ennuj^er des spectacles que nous lui donnons, et qu'il doit se faire de tristes réflexions sur les vicissiludes de la vie parisienne.
Et aussi sur notre ingratitude.
Néant de la gloire ! Pendant deux mois au moins, il ne fut question que de lui, quand l'ingénieur Lebas le hissa sur son socle.
On composa des chansons en son honneur. On lui dédia des calembours idiots.
Puis, plus rien que le dédain et l'indifférence.
Quelques provinciaux viennent même de
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leur province pour gravir l'escalier qu'au dire d"un loustic, ils devaient trouver à l'intérieur.
Mais c'est tout.
Maigre consolation I
De temps en temps encore, il voit, au bout de la place de la Concorde, un individu mélancolique portant sur son dos une petite boîte carrée.
L'individu ouvre la petite boîte, se couvre la tête d'un voile noir, dirige vers lui une manière de canon en cuivre, puis s'en va.
C'est un photographe.
Les photographes eurent, comme l'obélisque, leur vogue.
Est-ce par sympathie que ces deux dé-
:^8 L es Pt 'op us d' un Buulecardier.
bris se consolent entre eux de leur oubli :' Le fait est qu'il doit en avoir bien besoin, de consolation, le pauvre obélisque !
Lui qui a connu le Nil, en être réduit à regarder couler ce petit collecteur qu'on appelle la Seine !
A propos du Nil aux sources mystérieuses, l'obélisque doit se dire que si Ton recherchait aussi les sources de tout ce qui grouille autour de lui, on ferait d'étranges découvertes.
Allez donc chercher la source de la fortune de ces spéculateurs véreux qui passent devant lui, au trot de leur fringant équipage ?
Et la source de votre beaulé. mesdames les maquillées !
La Ci'c casse cli' l Obcllsqac. i'.V
Et la Source de voire fortune politique, messieurs les honorables !
Ça, par exemple, c'est une des principales distractions de ce gros caillou.
Contempler les générations cocasses do législateurs que le sufit'rage universel envoie au Palais du quai d'Orsay !
Comme il doit la trouver drôle !
Comme il doit se gausser de nous, en constatant que Tidole de la veille est le honni du lendemain !
En a-t-il compté déjà, de ces favoris de la popularité, qui n'ont fait que passer et qui n'étaient déjà plus !
Et quelles drôles de comparaisons il a pu faire entre leur mine triomphante des jours prospères et leur mine déconfite des jours dépreuve !
En a-t-il entendu acclamer, de ces noms !
oO Les Propos d'un Boulevardier.
Et combien de ministres ont défilé devant sa grille !
En allant, ils s'avançaient superbes et majestueux, suivis par les flatteurs, présent le plus funeste. . . Vous savez le distique.
En revenant, quel patatras !
Figure défaite, majorité idem.
Il avait suffi d'une séance pour cette démolition.
C'est instructif d'être obélisque place de la Concorde.
Une séance ! Souvent il ne faut pasdavantage~pour renverser un trône.
Encore une récréation que le brave monolithe a pu s'offrir deux fois depuis qu'il est sur son socle.
Une royauté et un empire ! Il y en a ainsi pour tous les goûts.
La crevasse de VObélisque. 31
Une de ses distractions, ce sont les défilés militaires, les jours de revue au Champ-de-Mars.
Ran plan plan, taratata. Les tambours ronflent, les clairons sonnent.
Ils passent, les régijnents.
Les hommes sont alertes, ils marchent avec entrain.
C'est beau, la carrière des armes. Et vive la gloire !
L'obélisque, par malheur, a devant lui un tableau qui doit le rendre un peu sceptique à ce propos .
A l'horizon, il découvre le dôme des Invalides. Les Invalides! Le revers de la médaille. Car toutes les médailles ont leur revers.
32 Les Propos aUia Bouleoardier
Puis c'est la comédie de tous les jours, quand vient l'heure du persil.
Ça devrait le désennuyer, pourtant, le pauvre vieux.
A moins que ça ne l'écœure.
Ce n'est pas précisément régalant, ce tableau. Car elles sont terriblement frelatées, nos élégances.
Que de maquillées parmi ces dames !
Que de décrépits parmi ces messieurs !
L'obélisque y pourrait trouver quelque plaisir, s'il n'était blasé par les précédents.
Dans son pays, il avait déjà vu les momies. Là-bas, du moins, on ne mettait les gens dans cet état-là qu'après leur mort. Tandis qu'ici, on se momifie de son vivant.
La crc casse de l Obélisque o'J
Je ne pense pas qu'on puisse considérer la chose comme un progrès.
Enfin, l'été, les cafés chantants d'alentour lui offrent des sérénades gratuites.
Au fait, ce doit être là le motif de son lézar dément.
Il entend beugler des refrains si absurdes ! Il entend hurler des chanteurs si ineptes !
Un affreux supplice que nous lui infligeons là, à ce vétéran qui avait été habitué au grand silence des nuits pensives, au recueillement des vastes solitudes.
Au lieu de cela, être condamné à subir Tant pis pour elle, Les Portraits de famille. Maman l'a dit. et autres scies féroces !
34 Les Propos d'un Boidevardier.
J'avais tort, décidément, de m'étonner.
Il se crevasse ; il est dans son droit. 11 faut même cfu'il ait le granit diantrement dur pour avoir résisté aussi longtemps.
Espérons qu'on le sauvera pourtant.
Comme il ne sera pas soigné par les médecins des hommes, il a plus de chances d'en réchapper.
A moins que quelque savant ne s'avise de vouloir démontrer que l'obélisque a, lui aussi, son microbe, qui le ravage intérieurement. Dame ! puisque la mode y est...